‹ Confessions d'un journalisteChapitre 14 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. Guizotchez lui.— Un billet de M. Guizot. — Un mot de M. Renan. — M. Guizot et la fusion. — M. Guizot et la Révolution de Juillet. — M. Guizot légitimiste. — Teste et Despans-Cubiôre.

Petit, un peu grêle, très austère, le masque ascétique, sec et froid, invariablement vêtu d'une longue lévite à la manière des quakers, M. Guizot a longtemps marqué au premier rang dans la vie intellectuelle et politique de ce pays. Il serait exagéré de dire qu'il a été un grand homme ; il est juste de reconnaître qu'il a été un homme considérable, même jusque dans ses entêtements, dans ses erreurs, dans sa confiance trop absolue en soi-même. Honnête de toute honnêteté, il a commis des fautes graves et a concouru à deux révolutions sans le vouloir et même sans le savoir. Juillet 1830 est un peu son œuvre inconsciente, et Février 1848 lui appartient presque tout entier. Cependant l'Histoire lui sera clémentei d'abord à cause de la

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probité rigide qu'il a apportée dans le maniement des affaires publiques ; ensuite pour la dignité fière dont il a fait preuve dans sa disgrâce.

A l'époque où j'avais Thonneur de voir M. Guizot, il habitait, rue Ville-Lé vèque, un petit hôtel très modeste et tout à fait en harmonie avec la sévérité de son caractère. J'étais reçu, tantôt le matin, dans le cabinet où réminent écrivain a tracé tant de belles pages ; tantôt le soir, au salon, où il se délassait, en compagnie do ses filles et de quelques amis, de son rude travail de la journée. Le cabinet était très simple et le salon fort bourgeois. Sur chaque meuble du salon, à la suite duquel se trouvait un petit retiro^ on voyait, gravée dans le bois ou brodée dans Tétoffe, la devise adoptée par M. Guizot : Recta omnium brevissima. Trois portraits ornaient le retira : celui du maître peint par Paul Delaroche; celui de la- reine d'Espagne; celui, enfin, de la duchesse de Montpensier. Sur le cadre de ces derniers, je me rappelle avoir lu celte inscription: Dado por la Reyna Isabella al senor Guimot. Ces portraits ont, en eflTet, été oflFerts au ministre de Louis-Philippe à l'occasion des mariages espagnols, auxquels il a eu tant de part et dont l'Angleterre s'est plus tard vengée en applaudissant scandaleusement à la révolution de Février.

Sous des dehors raides, M. Guizot était d'une grande bienveillance pour les « jeunes ». Il conversait volontiers avec eux et les écoutait avec intérêt. Sa parole

était claire, nette et brève ; même je la dirais un peu sentencieuse ; son geste avait une grande sobriété ; mais qu'on apprenait vite à son école, et qu'on sortait d'un de ses entretiens avec des pensées hautes et des aspirations généreuses! Lorsqu'il avait pratiqué les gens, il s'ouvrait à eux sans réticence et se montrait dans ses relations le plus courtois des hommes. Les rapports suivis que j'ai eus avec lui pendant deux années m'ont inspiré pour sa personne un grand respect et pour son parfait accueil une inaltérable gratitude.

Un jour, j'eus l'occasion de le défendre contre une accusation injuste et cruellement outrageante. En lui envoyant l'article qu'il avait inspiré, je pris la liberté de le lui signaler en des termes déférents et sympathiques. Il voulut bien me répondre par ce billet aimable, qui contraste avec le Ion ordinairement un peu sec de sa correspondance :

J'ai été très touché, Monsieur, de vos paroles dans VUnion Bretonne^ et je le suis encore plus du sentiment que je trouve dans votre lettre. Dans un temps faux et froid comme le nôtre, c'est un profond plaisirque d'inspirer un peu de sympathie chaude et vraie. Gardez-moi la vôtre, Monsieur, et croyez qu'elle vaut pour moi beaucoup plus qu'une satisfaction d'amour-propre. Je vous remercie de me l'avoir ainsi témoignée, et je vous renvoie en retour l'assurance de mes sentiments bien sincères et affectueux.

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