GUIZOT
Paris, le 11 février 185^.
Dans ma collection d'autographes j'ai plusieurs autres billets de M. Guizot que je conserve précieusement, Tun surtout qu'il a bien voulu m'adresser au sujet de mon livre sur la coupable entreprise de M. Renan contre la divinité de Jésus.
Puisque le nom de M. Renan vient sous ma plume je veux dire que je me suis fait comme un malin plaisir d'aller lui porter moi-même le volume dans lequel j'ai combattu son erreur, volontiers je dirais châtié son crime.
M. Renan se prétendit très honoré de ma démarche ; et comme, dans le cours de la conversation, je lui disais l'hésitation que j'avais mise à entreprendre la lecture de la Vie de Jésus^ dans la crainte de voir mes croyances se dissoudre ou tout au moins s'affaiblir, il s'écria : « Oh ! Monsieur, nous autres Bretons, nous avons cependant la foi solide et durable. »
De la part d'un homme qui a nié Dieu après avoir failli être son ministre, le mot me sembla piquant et je l'ai recueilli comme une sorte de désaveu inconscient d'une forfaiture sans explication et sans excuse.
Alors que je fréquentais chez lui, M. Guizot travaillait à la réconciliation des princes de la maison de France, braï^cbç aîné© et branche cadette, ce qu'on
appelait alors la « fusion ». Besogne ingrate qu'il n'a jamais pu accomplir, non seulement à cause de la résistance qu'il rencontrait chez M. le comte de Ghambord, mais encore à cause des* insurmontables difficultés que présentaient les conditions d'un accord entre les victorieux et les vaincus de 1830, môme après la catastrophe de 1848. A Frohsdorf on exigeait d'abord l'entière soumission des fils de Louis-Philippe, la renonciation au drapeau tricolore^ le désaveu d'une usurpation coupable, et je ne sais quoi encore. Sans compter que le programme d'une entrevue, projetée comprenait un petit discours dont les termes, convenus à l'avance, ne devaient subir aucune altération quelconque, même alors qu'ils pourraient, livrés aux commentaires des partis, paraître humiliants et surtout humiliés. Ces conditions semblaient toutes naturelles d'un côté, tandis que, de l'autre, elles paraissaient dures, excessives même. On s'efforçait de les atténuer ; mais on y réussissait mal, et, l'irritation s'en mêlant, le désaccord s'accentuait chaque jour, loin de s'atténuer, entre les chefs des deux partis. Il en résulta un mécontentement, une lassitude, une sorte d'épuisement dans lesquels les royalistes des deux églises, c'est-à-dire les légitimistes et les orléanistes, virent s'effondrer toutes leurs illusions. La « fusion » n'eut, en réalité, rien produit: ne pouvant ni effacer les fautes, ni faire disparaître les griefs, ni supprimer l'histoire, son peuvre, même accomplie dans les conditions les plus
larges, fût demeurée stérile. Le pays ne s'occupait pas, lui, de ressouder les chaînes du passé : il envisageait l'avenir, et l'avenir n'appartenait pas plus à la Royauté traditionnelle qu'à la koyauté transactionnelle ; l'aurore d'un second Empire semblait prés de naître, et la nation s'apprêtait à détruire les chimères caressées par les anciens partis, pour affirmer sa seule souveraineté.
L'eflFort de M. Guizot pour obtenir le rapprochement des princes jetés parla Révolution sur la terre d'exil, n'en fut pas moins très actif, très résolu et très sincère. Je n'ai pas pu savoir s'il se fortifiait par l'espoir du succès ; mais il m'a été facile d'en constater la loyale persévérance. L'illustre homme d'État tenait évidemment à réunir ce qu'il avait contribué à séparer. Sans être visité par les remords, il avait des regrets. Le spectre de 1830 troublait peut-être son sommeil, en murmurant à son oreille de vifs et légitimes reproches. 11 avait, en effet, contribué, par ses écrits et par sa parole, à ébranler le trône de Charles X ; et, sans avoir directement provogué l'œuvre sanglante des barricades, il ne s'était pas moins présenté l'un des premiers pour l'exploiter au profit de ce que le général Lafayette avait appelé « la meilleure des Républiques ». Il s'en explique en ces termes dans les Mémoires pour 9ervir à Vhistoire de son temps :
« Je ne veux, en ce qui me touche, rien taire des vérités que le temps m'a apprises. En présence de cette nécessité certaine, impérieuse, nous fûmes bien prompts à y croire et à la saisir. C'est l'un des plus grands mérites des institutions libres que les hommes, fortement trempés par leur longue pratique, ne subissent que difficilement le joug de la nécessité, et luttent longtemps avant de s y résigner ; en sorte que les réformes ou les révolutions ne s'accomplissent que lorsqu'elles sont réellement nécessaires et reconnues d'avance par le sentiment public bien éprouvé. Nous étions loin de celte ferme et obstinée sagesse : nous avions Pespril plein de la révolution de 1688 en Angleterre, de son succès, du beau et libre gouvernement qu'elle a fondé, de la glorieuse prospérité qu'elle a value à la nation anglaise. Nous ressentions l'ambition et l'espérance d'accomplir une œuvre semblable, d'assurer la gi^andeur avec la liberté de notre patrie, et de grandir nous-mêmes dans la poursuite de ce dessein. Nous avions, dans notre prévoyance et dans notre force, trop de confiance ; nous étions trop préoccupés des vues de notre esprit et trop peu de l'état réel des faits autour de nous. Il y avait en 1688, dans la constitution de la société et dans l'état des esprits en Angleterre, des moyens de gouvernement et des points d'arrêt sur la pente des révolutions que la société française ne possède pas aujourd'hui. Ce ne fut point d'ailleurs contre un acte soudain et isolé, comme les ordon-
nances de Juillet, que se souleva la nation anglaise : à la fin du règne de Charles II et sous celui de Jacques II, elle avait connu tous les excès et souffert tous les maux d'une tyrannie longue, cruelle, variée. Tous les droits avaient été violés, tous les intérêts froissés, tous les partis frappés tour à tour; et c'était sur le parti royaliste lui-même, sur les plus intimes confidents et les plus zélés serviteurs de la Couronne qu'avaient porté les derniers coups. Le besoin et l'esprit de la résistance étaient profonds et invétérés, répandus dans la société tout entière, plus forts que les souvenirs des anciennes luttes et les liens des anciens partis. Si bien que, lorsque la Révolution de 1688 éclata, elle avait été préparée et fut acceptée par les hommes les plus divers, par beaucoup de torys comme par les whigs, par l'aristocratie comme par le peuple ; il lui vint des partisans et des défenseurs de tous les points de l'horizon politique et de tous les sentiments du pays. Nous n'avions, pour la Révolution de 1830, ni des causes aussi profondes, ni d'aussi variés appuis. Nous ne nous délivrions pas d'une intolérable tyrannie. Toutes les classes de la nation n'étaient pas ralliées dans la résistance par une commune oppression. Nous tentions une entreprise bien plus grande avec des forces bien moindres et bien moins capables, soit de la soutenir énergiquement, soit de la contenir dans les limites du droit et du bon sens.
(( Nous n'avions guère le sentiment du fardeau dont
nous nous chargions; car nous prîmes plaisir à Taggraver. Non contents d'avoir une royauté à fonder, nous voulûmes avoir aussi une Constitution à faire et changer la Charte comme la dynastie. Il n'y avait ici, à coup sûr, point de nécessité. La Charte venai^de traverser avec puissance et honneur les plus rudes épreuves. En dépit de toutes les entraves et de toutes les atteintes, elle avait suffi, pendant seize ans, à la défense des droits, des libertés, des intérêts du pays. Tour à tour invoquée, dans des vues diverses, par les divers partis, elle les avait tous protégés et contenus tour à tour. Le Roi, pour échapper à son empire, avait été contraint de la violer, et elle n'avait point péri sous cette violence; dans les rues comme dans les Chambres, elle avait été le drapeau de la résistance et de la victoire. Nous eûmes la fantaisie d'abattre et de déchirer nous-mêmes ce drapeau.
« A vrai dire, et pour la plupart de ceux qui y mirent la main, ce n'était point pure fantaisie, et des instincts profonds se cachaient sous ce mouvement. Le goût et le péché révolutionnaire par excellence, c'est le goût et le péché de la destruction pour se donner Torgueilleux plaisir de la création. Dans les temps atteints de cette maladie, Thomme considère tout ce qui existe sous ses yeux, les personnes et les choses, les droits et les faits, le passé et le présent, comme une matière inerte dont il dispose librement, et qu'il peut manier et remanier pour la façonner à son gré. Il se figure qu'il a dans
Tesprit des idées complètes et parfaites qui lui donnent sur toutes choses le pouvoir absolu, et au nom desquelles il peut, à tout risque^et à tout prix, briser tout ce qui est, pour le refaire à leur image. Telle avait été en 1789, la faute capitale de la France. En 1830, nous essayâmes d*y retomber. »
Il n'en est pas moins vrai qu'une fois jeté hors du pouvoir par le mouvement de Février, M. Guizot, enfin désabusé sur Ténormité de l'œuvre qu'il avait cru pendant longtemps pouvoir consolider, se replia sur luimême. Il comprit que l'usurpation de 1830 était un simple épisode révolutionnaire. Il envisagea de môme que les orléanistes ne pouvaient espérer de relever jamais le trône éphémère de Louis-Philippe. Il se montra enfin pénétré de cette pensée, que, si la Royauté avait des chances d'être rétablie en France, c'était au profit seul de Henri V. Seulement, Henri V était environné d'hommes appartenant à « l'ancien régime », et l'ancien régime était irrévocablement brouillé avec la France : il fallait le rajeunir par une sorte d'habile maquillage, pour le rendre acceptable, et c'est à cela qu'on travaillait avec un courage dépourvu, il faut bien le dire, de conviction autant que de sérieuses espérances. Il y avait, au fond des choses, un tel malentendu, qu'on ne devait pas sérieusement songer à en triompher.
On a Vu plus tard que ce malentendu était supérieur à tous les événements. Après la chute de l'Empire, en effet, on est parvenu à rapprocher les princes, mais on n'a pas réussi à les réconcilier , parce qu'ils ne s'accordaient ni sur la doctrine gouvernementale, ni sur ses applications; même ils n'ontpu s'entendre, circonstance futile mais bien caractéristique, sur la couleur du drapeau. Après la mort du comte de Ghambord, la mésintelligence, au lieu d'être ensevelie dans la tombeau du Roy, a survécu tout entière dans les diverses nuances du parti royaliste; et, sans parler des sectaires qui se sont enrôlés à la suite d'un prince espagnol, il existe dans ce parti au moins deux groupes distincts et qu'il est permis de croire irréconciliables.
Il n'est pas étonnant, après ce témoignage des « incompatibilités d'humeur » qui divisent les hommes d'un parti, que M. Guizot ait échoué dans les tentatives auxquelles il s'est livré, en 1849, 1850 et 1851, en faveur de la « fusion ».
Comme orateur, M. Guizot était habile sans doute, habile et d'une certaine éloquence; seulement il se croyait irrésistible. Son long ministère l'avait grisé sur ce point. Habitué à vaincre toujours, il ne descendait jamais de la tribune sans estimer qu'il avait sauvé la Royauté et môme la France. Gomme ministre, il a donné la mesure de son intégrité parfaite : ce n'est pas
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lui qu'on eût pu accuser de tripotages financiers ; rigide autant qu'on peut Tètre sur ce point, il s'honora en décidant que M. Teste et le général Despans-Gubiéres rendraient compte à la justice des prévarications dont ils étaient coupables ; il administra, du reste, avec dignité et il ne lui manqua que d'être ministre d'un pouvoir légitime pour bien gouverner. Gomme ambassadeur, il représenta le pays à l'étranger avec une certaine grandeur ; gêné plus d'une fois par M. Thiers, alors qui'il parlait à Londres au nom de la France, il ne s'en montra pas moins un diplomate sage avec fermeté, et, ce qui est plus rare, subtil avec droiture. Enfin, comme écrivain, il se place en un plan élevé, et ses livres demeureront comme des modèles à étudier toujours et à suivre quelquefois.
Je me plais à rendre cette justice à un homme vis-àvis duquel, en politique, on a le droit sans doute de se montrer sévère, parce qu'il s'est laissé entraîner dans Terreur, mais qui a laissé, sous le rapport de la probité, un nom absolument intact^ et, quant aux talents divers, une réputation éclatante et bien justifiée*