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CHAPITRE IV

M. Billault. — Ses commencements au barreau. — Ses luttes parlementaires. — Opinion de M. Dupin à son sujet. — Sa présidence du Corps législatif. — Ses ministères. — Ses discours sur Tltalie et la Pologne. — Une lettre de Napoléon III. — La fortune de M. Billault.

G*est dans mon enfance que je vis M. Billault pour la première fois. Il était déjà Tun des maîtres de la parole au barreau de Nantes, et sa renommée venait de s'affirmer dans l'affaire judiciaire des trappistes de Meilleraye, où il avait pour adversaire un avocat très distingué, M. Janvier, que j*ai connu plus tard député et conseiller d'État. Mon père, dans Tun des nombreux procès de presse qu^l eut à soutenir, alla lui demander de le défendre. M. Billault ne crut pas devoir se rendre à cette prière ; mais il s'excusa en des termes si aimables et si bienveillants que j'en fus frappé, presque ému. En sortant de son cabinet, fort modeste^ mais déjà très fréquenté, mon père me dit :

— (c Tu vois ce jeune homme. Par le travail développant une intelligence rare, il est arrivé, à vingtcinq ans, à être un avocat déjà célèbre. Souviens-toi de lui : il sera un jour un homme politique distingué, un orateur d'élite et, qui sait? peut-être un grand ministre. »

Je n'ai jamais oublié ces paroles, qui contenaient un horoscope destiné à se vérifier entièrement.

Bien des fois, dans les luttes de la presse, j'ai combattu M. Billault, dont les opinions, avant Février, n'étaient pas les miennes; mais j'ai toujours eu une vive sympathie pour sa personne et une sincère estime pour son caractère. Lorsqu'il m'a été donné de l'approcher, de lui parler, de l'étudier, de le comprendre, je l'ai respectueusement affectionné et chaudement admiré.

D'une taille au-dessous de la moyenne, il portait légèrement incliné un front vaste et ferme, tout chargé de pensées ; son visage était séduisant ; sa bouche fine souriait volontiers ; son regard doux et vif à la fois avait une singulière éloquence; l'ensemble de sa physionomie attirait et charmait.

Les formes extérieures reflètent presque toujours et révèlent les qualités ou les défauts d'un homme; et,

pour peu qu'on soit observateur, sans beaucoup d'étude, il n'est pas malaisé de démêler et de définir un caractère à la simple inspection d'un galbe ou d'un profil.

A première vue on aimait M. Billault; tout au moins, on se sentait attiré à lui. Le charme devenait complet lorsqu'il avait parlé. Sa parole, un peu sifflante, mais nette et d'une clarté merveilleuse, empruntait à un instinct musical très développé un timbre en même temps mélodique et sonore ; elle changeait fréquemment de ton et se faisait tour à tour, c'est-à-dire suivant les sujets ou les circonstances^ caressante, fière, railleuse, mais restait toujours honnête, mesurée et convaincue.

A la tribune, M. Billault était un orateur fécond, vigoureux, disert, plein de ressources, sûr de lui toujours et souvent puissant; dans la conversation, c'était le plus aimable causeur qui se pût rencontrer, et le plus spirituel. Interprète fidèle et inspiré de la pensée gouvernementale, on Padmirait alors que sa lèvre ferme et loyale développait éloquemment la grande politique de l'Empereur; mais c'est surtout dans le laisser aller de l'intimité qu'on apprenait à le bien connaître et qu'on l'appréciait tout entier. A la Chambre, il s'imposait par le prestige d'un talent arrivé à sa maturité; dans la causerie familière, il se signalait surtout par le trait, la grâce, la vivacité, la bonhomie et l'exquise délicatesse d'un langage toujours choisi. L'entendre, aux

heures où il s'épanchait, était un véritable enchantement.

Et tout cela a disparu en une minute, sous Teffort foudroyant d'un impitoyable mal !

Dieu ai quelquefois des décrets bien sévères I

Tour à tour ou à la fois avocat éloquent et spirituel, membre du Conseil municipal de Nantes et du Conseil général de la Loire-Inférieure, bâtonnier de l'Ordre, président de la Société Académique, fondateur de la Société Industrielle, publiciste distingué, se signalant partout par une grande fermeté dans les principes, une parfaite modération dans les idées, une aptitude remarquable pour les sciences sociales, une sage appréciation des besoins politiques du temps, déjà rhomme d'Etat se révélait en lui, devançant Tépoque où il lui serait donné de s'affirmer. « L'apostolat véritable dans notre temps, disait-il, appartient à ceux qui feront couler l'aisance et la moralisation dans le sein des masses. » Il ne pensait pas que le bonheur des peuples se trouvât exclusivement attaché à telle ou telle forme de gouvernement, et ne craignait pas de railler doucement les trois partis qui, depuis longtemps, tenaient en échec le progrés en France : il ne croyait ni « au traitement par la légitimité (c'est la vieille méthode), ni au traitement par la République (c'est un remède héroïque causant des convulsions qui peuvent

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emporter le malade), ni à Tefficacité d'une composition sédative dans laquelle fermente un principe de légitimité et que relève une légère teinture de libéralisme (c'est un système de juste milieu), conception bâtarde, remède impuissant qui endort, au lieu de guérir. » On le voit, il était dés lors éclectique, et, dans ses aspirations généreuses, il cherchait, rêvait, apercevait son idéal bienfaisant et heureux, en dehors des réalités expérimentées, acquises ou seulement entrevues. Il tendait au but par les chemins droits, « ayant les yeux fixés sur les œuvres fécondes de l'éducation, de la paix, du commerce et de Tindustrie; détournant son regard des haines et des luttes des partis, pour vivre dans l'espérance d'une union de tous les honnêtes gens marchant dans les seules voies du progrès. »

Mùr de bonne heure pour la vie politique, dont il avait laborieusement étudié les nombreux et redoutables problèmes, M.Billault fut élu député le même jour par trois collèges de la Loire-Inférieure, et il ne tarda pas à occuper une place importante à la Chambre. « Il prit, dit M. Albert Huet, son biographe, une part active à la discussion des lois d'affaires, et nous le verrons soutenir un grand nombre d'idées dont le temps a amené la réalisation ou qui sont sur le point d'être adoptées. » Dès 1838, à la suite d'un discours dans lequel il demandait avec insistance l'établissement im-

médiat des chemins de fer et faisait prévaloir le tracé qui devait sillonner la France entière de voies rapides, le président de la Chambre écrivait : « Voilà un discours qui prouve à un très haut degré la capacité de Torateur, et qui le place à un rang très élevé parmi ceux qui sont le plus dignes de commander Tattention et Teslime de la Chambre. »

Deux ans après, M. Billault, qui avait participé à toutes les discussions d'affaires, justifiant et au delà Popinion de M. Dupin, était nommé sous-secrétaire d*État au ministère du commerce, où il mérita pleinement ce mot prononcé lors de sa mort : « C'était non seulement un talent, mais une honnêteté. »

Le ministère dont il faisait partie ne dura guère, et M. Billault rentra, comme simple député à la Chambre, pour y remporter de grands succès oratoires, ayant toujours rhonneur de voir ses discours amener à la tribune M. Guizot, le chef du cabinet. Il aborda alors Texamen des questions extérieures et y montra une sûreté de jugement, une fermeté de parole, une grandeur de vues, une éloquence, qui le classèrent définitivement à la tète des orateurs parlementaires.

Après le Deux-Décembre, M. Billault, nommé député de l'Ariège, fut choisi par Louis-Napoléon pour présider le Corps législatif, et lous les survivants de 1852 se rappellent encore Thabile direction donnée à leurs travaux par une main qui se faisait à peine sentir. A deux ans de là, il était appelé au ministère de l'Inté-

rieur, où il demeura jusqu'en janvier 1858. « Son administration fut laborieuse, infatigable, voulant le bien du pays, et le faisant. » De grandes réformes étaient nécessaires ; il s*appliqua à les réaliser sans fracas, mais résolument et avec une inébranlable fermeté, surtout avec un libéralisme et un calme qui ne se démentirent jamais. Cependant lorsque, après l'attentat du 14 janvier, il quitta momentanément le pouvoir, la presse, ingrate ou lâche, ne lui témoigna aucunement des sympathies auxquelles il avait tant de droits. Elle salua du moins son retour au ministère, en novembre 1859, avec une vive et générale satisfaction. En comparant, elle avait eu le temps de se souvenir !

En 1860, les décrets du 24 novembre, que M. Billault n'avait pas conseillés, l'appelèrent à un poste nouveau, difficile et délicat, celui de ministre orateur, dans l'exercice duquel il ne fallait pas seulement un grand talent, mais encore une gi'ande expérience et un grand tact. On sait combien il y acquit de relief et à quel point sa parole, depuis si longtemps muette, domina les difficultés de la tâche par une éloquence toujours prête, toujours loyale, toujours bien inspirée. « Ses discours ont été, pendant trois années, la passion et l'orgueil du pays. Ils ont fait le tour de TEurope, traversé les mers, et les applaudissements du Corps législatif ont eu des échos lointains. Traduits en allemand, en anglais, en espagnol, ils ont pénétré partout. La politique impériale avait une ampleur qui sa-

tisfaisait le pays et inspirait au loin le respect de la France. M. Billault, pendant ces trois années, n'a pas laissé échapper une occasion de la montrer ouvertement telle qu'elle était, c'est-à-dire grande, désintéressée, nationale, d

L'illustre orateur avait acquis dans cette période, la dernière de sa brillante et trop courte carrière, une renommée pour ainsi dire sans égale. Il était à la fois redouté, respecté, admiré. Considéré comme l'homme essentiel de la situation, à l'abri de toute jalousie rivale, aimé du Souverain qui mettait en lui sa plus grande confiance, il accepta d'être nommé ministre d'État, assumant une lourde responsabilité, mais se sentant digne de porter, l'âme Jiaute, le pesant fardeau imposé à son dévouement. Les élections gênaient d'introduire dans la Chambre de nouveaux et redoutables éléments d'opposition. Le devoir de la résistance s'augmentait, et une nouvelle organisation de la défense était nécessaire. Dans cette combinaison, M. Billault devint le chef du cabinet, et il se préparait aux prochains combats lorsque la mort inexorable est venue l'enlever fatalement à l'Empereur et à la France.

En 1862, M. Billault, comme ministre-orateur, avait été appelé à traiter au Corps législatif aussi bien qu'au Sénat la question italienne, au sujet de laquelle tant ^erreurs malyeillantes avaient été formulées etrépan-

dues. Ses discours furent des événements et produisirent, non seulement en France, mais dans toute TEurope, un effet considérable.

Au Sénat, la discussion s'était, en se passionnant, un peu égarée. La parole colorée, énergique et véritablement éloquente du prince Napoléon lui avait donné de l'éclat; mais la pensée du gouvernement demeurait inconnue ou obscure, au milieu des attaques violentes et injustes dont la politique de l'Empereur avait été l'objet. M. de la Rochejaquelein s'était comme à dessein appliqué à contester les services rendus par la France à la Papauté ; il avait évoqué des fantômes, bataillé contre des chimères et traduit avec une ardeur un peu suspecte les épouvantes simulées du parti dont il redevenait le champion. Deux vénérables cardinaux avaient protesté de leur dévouement sincère et très naturel au chef de l'Église, et, dans une sage mesure, avec une modération de forme dont il faut leur savoir gré, manifesté quelque inquiétude pour les suites de la question. Des interruptions avaient, en se produisant en sens contraire, mis le débat au vif, aigrissant les esprits, au lieu de les persuader. Il était temps que l'organe du gouvernement parlât à son tour, pour venger la politique de l'Empereur des outrages dont on essayait de la couvrir, et la dégager à la fois d'une responsabilité à un cert;ain point dangereuse, qu'elle ne voulait pas assumer. Le prince Napoléon avait produit quelques vérités, noyées au milieu de

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gi'andes et dangereuses erreurs ; cependant les solutions qu'il présentait se trouvaient, en désaccord avec celles poursuivies laborieusement par TEmpereur. Il était nécessaire qu'on le sût, pour que Tesprit public ne se méprît pas sur le caractère d'un discours tout personnel, et que les partis n'en rendissent pas le pouvoir solidaire.

Cette lâche fut remplie avec un grand tact par M. Billault, qui, tout en faisant à grands traits l'histoire exacte et vraie de nos relations avec Rome, définit nettement la somme de devoirs que la France voulait encore remplir vis-à-vis du Saint-Pére, malgré les résistances étourdies de M. de Mérode, malgré les ingratitudes, ou les injustices, ou les perfidies de ceux qui, à l'intérieur, s'étaient avec tant de maladresse et d'imprévoyance constitués les défenseurs exclusifs du pouvoir temporel de l'Église. L'éloquent et habile ministre ne parla pas seulement en orateur éminenl, mais en homme loyal et en chrétien éclairé. Il ramena le débat aux termes dont le langage de ses contradicteurs l'avait écarté, et résuma supérieurement les événements, faisant entendre des paroles qui, si elles avaient été de suite comprises à Rome, auraient facilité puissamment les solutions raisonnables que la France cherchait de bonne foi, et que l'Empereur désirait en

souverain digne de sa mission, en catholique fermement dévoué à la gloire de TÉglise.

Entre autres mérites, le discours de Tillustre ministre-orateur eut celui de poser nettement, et avec une sincérité à l'abri de tout soupçon, la question italienne, telle qu'elle existait alors.

Le Piémont avait poursuivi dans la Péninsule la réalisation d'une idée, d'un vieux rêve, si Ton veut ; mais il n'avait engagé dans la lutte que sa propre responsabilité, et il ne lui appartenait pas, il ne pouvait lui appartenir de rendre la France solidaire de ses actes. La France, par l'organe de son représentant à Turin, avait essayé de le détourner d'une entreprise qu'elle condamnait ; mais, après avoir épuisé la série des avis bienveillants et des conseils^ des réprimandes et des menaces, elle devait s'arrêter et ne pas s'aventurer, pour faire triompher sa politique dans une lutte où elle eût rencontré, en outre de la masse des Italiens, des adversaires tels que la guerre eût bientôt pris un caractère européen. M. de Ségur d'Aguesseau feignit de ne pas comprendre cela ; mais il n'est personne qui ne le sentît; et lui-même l'admettait si bien, en réalité, que toute son argumentation contraire reposa sur cette erreur que la France devait défendre à coups de canon les Romagnes et jusqu'à Gaëte.

La guerre est un recours suprême qu'il faut n'aborder jamais qu'avec une extrême circonspection. Dans la circonstance, c'était un péril immense que le pays

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ne voulait pas courir, c'était une grande faute que l'Empereur ne devait pas commettre, alors que ses avis étaient systématiquement dédaignés à Rome, alors que M. de Mérode manifestait contre lui une hostilité toute autrichienne, alors que le gouvernement pontifical se refusait à toute réforme, alors que l'aveuglement des conseillers du Saint-Siège rejetait avec hauteur tout compromis, toute concession , tout arrangement quelconque.

Cependant, en admettant que la France ne se fût pas contentée d'une rupture diplomatique avec le Piémont quand les Marches et TOmbrie furent envahies; en admettant que notre armée n*éùt pas rencontré en Italie d'autres soldats que les soldats italiens ; en admettant que l'Empereur eût consenti à imposer aux Romagnols le retour du légat et des dragons du Pape, cela eût-il suffi? Les ultramonlains se fussent-ils déclarés satisfaits ? Eh î non. C'était là une portion seulement de la tâche. Il eût encore fallu rendre Parme, Modéne et Florence aux princes complices de l'Autriche dans la lutte de 1859; il eût fallu, de plus, faire recouvrer Naples à ce jeune roi dont le tardif courage a excité nos sympathies sans doute, mais que nous n'avions chargé ni de restaurer, ni de maintenir. Un peu plus on aurait demandé à l'Empereur de restituer la Lombardie à François-Joseph, et de poursuivre son œuvre de gendarme européen en intervenant en Hongrie et peut-être bien aussi en Pologne.

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Et pourquoi toujours la France ? pourquoi toujours nous, notre or et notre sang ? Pourquoi pas la Prusse, la Russie, l'Angleterre ? La Prusse est protestante, la Russie est schismatique et la Grande-Bretagne est révolutionnaire. Gela est vrai; et le Souverain -Pontife ne devait pas s'adresser à ces puissances. Mais TEspagne est catholique, et elle n'a pas envoyé un soldat à Rome ; mais le Portugal est catholique, et il n'a pas fait acte d'intervention ; mais Naples est catholique, et François II, alors qu'il était encore roi, a refusé de protéger la Papauté, si on ne lui donnait le vicariat des Marches et de TOmbrie. Qu'on nie donc cela. La France, elle, eût consenti à tirer son épée pieusement dévouée ; et, en retour de son assistance, afin de cou* vrir sa responsabilité et de prévenir une grande guerre, elle ne demandait que des concessions nécessaires, que Tadoption des réformes vainement promises depuis tant d'années par le gouvernement pontifical, que la garantie morale qu'elle ne serait pas condamnée à entretenir dans les Etats de l'Eglise une armée de cent mille hommes. M. de Mérode a tout rejeté ; il n'a rien voulu consentir ; il a obstinément résisté à toutes les tentatives multipliées par le gouvernement impérial pour sauver la situation, et, un jour, il a poussé l'aveuglement jusqu'à demander même que la France rappelât les troupes qui défendaient l'antique patrimoine de Saint-Pierre. Ce jour-là, il possédait une armée sur laquelle il croyait pouvoir compter, et, jus-

qu'à un certain point, ses résistances s'expliquaient; mais, depuis que celte armée avait été détruite à Gastelfidardo, son orgueil hautain ne s'était point assoupli, et jusqu'à la fin, il s'est entêté à ne rien faire de ce que la France lui conseillait dans Tintérèt du Saint- Père et de rÉglise.

C'est là de l'histoire, de l'histoire que l'esprit de parti a cherché à présenter sous de fausses couleurs, pour que les passions se maintinssent en état de surexcitation et de colère; de l'histoire, vraie, que méconnaissaient singulièrement ceux qui allaient puiser « dans les livres sacrés, » pour y trouver une injure atroce qu'ils adressaient à l'Empereur; de l'histoire, que M. Billault a résumée simplement, dignement, loyalement devant le Sénat et devant le Corps législatif.

L'Empereur a fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour garantir la souveraineté temporelle du Pape, que lui seul en Europe a osé rétablir après que la Révolution de 1848 l'avait détruite. Avant les périls, il avait sollicité des réformes : il ne les a pas obtenues; au milieu des premiers dangers, il a demandé des concessions de pure forme : on les lui a refusées ; après les catastrophes, il conseillait un compromis pouvant donner des satisfactions à tous les intérêts, sans offenser aucune susceptibilité : on s'est obstiné à ne rien lui accorder. Et néanmoins, tant son courage était infatigable et sa patience à toute épreuve, il a persisté à remplir le devoir qu'il avait embrassé ;

il a maintenu une armée à Rome. Ayant été empêché de sauver les États du Pape, il voulait sauver du moins la Papauté!

Voilà ce que M. Billault développa et fit supérieurement comprendre dans un magnifique langage, digne des plus grands jours de la tribune française. Voilà les vérités qu'il dit à la France, à Tltalie, à Rome, au monde, et qui furent pour tous les honnêtes gens de tous les partis une des plus éclatantes manifestations de la droiture et de la probité politique.

Plusieurs fois depuis lors la question italienne est revenue devant les deux Chambres. Toujours M. Billault Ta traitée avec la même netteté et la même éloquence ; toujours il a mis en déroute les hostilités des adversaires acharnés du nouveau royaume et les haines aveugles des ennemis de la Papauté. Ceux-ci, dans le Parlement et hors du Parlement, voulaient qu'on livrât sans tarder Rome à Tltalie, c'est-à-dire à la Révolulion, et que Ton condamnât le Saint-Père à prendre le bâton du voyageur pour fatiguer de nouveau le chemin de Texil. Le Vatican était leur bien : il fallait le leur restituer ; le Pape avait trop longtemps usurpé le pouvoir souverain : il était instant de l'arracher à ses coupables résistances. Trop faible pour lutter seul, il céderait dés qu'on Fabandonnerait à lui-même, dés que les Romains seraient remis en possession de leur liberté confisquée par un gouvernement oppresseur. L'Italie revendiquait avec raison Rome, sa capitale

naturelle : c^était corametlre une flagrante iniquité, c'était courir un danger considérable que s'interposer entre eux et le succès de leur ambition légitime. Tel était, très affaibli, le thème des unitaires à outrance, dont le langage irritant se produisit plus d'une fois sans contrainte et en termes presque impérieux, en tout cas, insultants pour la Papauté, au sein du Sénat et surtout du Corps législatif.

A ces orateurs aussi M. Billault répondit fermement et de façon à ne leur laisser nulle espérance. Après avoir défendu l'Italie contre d'injustes exagérations et la France contre des soupçons offensants, il défendit Rome contre des aspirations désordonnées, surtout contre des exigences criminelles. Cette double tâche était laborieuse, délicate et difficile ; il la remplit sans contradiction et sans faiblesse, faisant résolument face à tous ses adversaires, ne laissant rien debout des argumentations passionnées des uns et des incriminations imprudentes des autres.

Le discours prononcé par M. Billault, le 19 mars 1863, sur la question polonaise, clôt les œuvres oratoires de Téminent homme d'État. C'est à coup sûr le plus complet, le plus éloquent, le plus magnifique qui soit tombé de sa lèvre, après avoir passé successivement par son esprit et par son coôur. On penserait qu'ayant, pour ainsi dire, le pressentiment de sa fin

prochaine, il voulut se révéler tout entier et en plein éclat, dans cette circonstance solennelle. Il fit entendre ce qu'on a appelé « le chant du cygne. » Après qu'il se fut tu, un applaudissement unanime le salua ; puis la France adhéra sans contrainte à ses paroles à la fois sages et généreuses ; puis l'Europe se félicita de voir si bien définie une politique si ferme et si rassurante ; puis, à quelque temps de là, on vit surgir la. mort inexorable, qui frappa brusquement de son aile cette grande et nationale éloquence, si sympathique, si communicative et si sûre.

Le débat sur la question polonaise avait été passionné en sens contraire par le prince Napoléon et le marquis de la Rochejaquelein. M. Billault le remena au calme de la vérité politique et de la raison. Sans voiler ses sympathies pour une cause juste et sacrée par le malheur, il regretta une insurrection dont il prévoyait les résulats funestes, et repoussa nettement toute idée d'intervention armée qui eût amené l'embrasement de l'Europe. L'un des deux orateurs qui l'avaient précédé à la tribune s'était montré trop Russe, l'autre trop Polonais; au lieu de pencher vers aucun de ces extrêmes, il se Inontra, luij exclusivement et uniquement bon Français. Se plaçant à cette hauteur sereine d'où l'on domine et d'où Ton juge, il ne méconnut ni les droits d'un peuple oppriméj ni les devoirs du gouVeî'nement dé

Saint-Pétersbourg. Il compatit aux malheurs immérités d'une race enchaînée ; mais il ne dissimula pas que la France devait, pour exercer une active influence sur les destinées futures de la Pologne, s'écarter des voies périlleuses de la guerre. Il posa hardiment la question politique, telle que les événements l'avaient faite, et, jetant un regard en arriére, il s'écria :

a Depuis dix ans, Messieurs, grâce à la politique de l'Empereur, la situation de la France a été profondément modifiée. A la suite de nos grandes expansions révolutionnaires et militaires de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci, la France était devenue profondément suspecte aux souverains et aux peuples. Le moindre mouvement libéral de sa part provoquait la sainte alliance des souverains. Le moindre mouvement militaire provoquait chez les peuples la crainte de nouvelles conquêtes, de nouvelles invasions. Nos ennemis, exploitant habilement les sentiments nationaux, avaient fini par nous entourer d'un réseau qui nous réduisait à une complète impuissance. Nous ne pouvions pas faire un mouvement que nous ne fussions immédiatement pressés par l'Europe tout entière, nous tenant étroitement garrottés dans les liens des traités de 1815, et nous maintenant avec un soin jaloux dans un perpétuel isolement.

« C'est ainsi que la branche aînée se trouvait ame-

née, malgré elle, à faire, par delà les Pyrénées, contre un peuple libre, une guerre qu'elle n'aurait pas voulu faire.

« C'est ainsi que la branche cadette, en 1840, lors de la question d'Orient, se trouvait subitement isolée, impuissante et seule contre TEurope tout entière.

« Eh bien, Messieurs, ces temps-là ne sont plus. La liberté, dont, à Téternel honneur de notre pays, nous sommes les promoteurs dans le monde, ne crée plus autour de nous ces inquiétudes et ces ombrages. Notre Empereur, en saisissant les rênes du gouvernement, a comprimé toutes les turbulences qui pouvaient inquiéter TEurope ; il a séparé Ti vraie du bon grain, en conservant tout ce que la Révolution nous avait légué de bon, de patriotique^ d'utile, de civilisateur, et en réduisant à l'impuissance toutes les passions subversives qui détruisent, la plupart du temps, le bien qu'elles ont la prétention d'accompagner. »

Plus loin, il ajoutait :

« La liberté glorieuse et calme, telle que Ta faite TEmpereur, ne donne plus d'inquiétude au monde; c'est un exemple pour les uns et un encouragement pour les autres.

« Cette première difficulté de notre situation a donc disparu ; il en a également disparu une autre. La force militaire de notre pays, démontrée par tant de succès

glorieux, était pour certains peuples de l'Europe une incessante préoccupation. Puissante quoique isolée, on s'obstinait à considérer la France comme ambitieuse et menaçante; TEmpereur s*est attaché également à faire disparaître cette préoccupation. Toutes les fois qu'il y a eu lieu de faire emploi de ses forces, il s*est appliqué à n'agir jamais seul. Sa politique a été» dans toutes les grandes questions qui s'élevaient en ce monde, de rechercher quelles étaient les puissances ayant des intérêts similaires à ceux de la France, et de ne s'engager qu'avec elles. La simultanéité de l'action était une garantie contre les prétentions personnelles et exclusives, et ne laissait plus aux calomnies prétexte pour cette jalousie qui a souvent inquiété et excité contre nous les peuples voisins de la France.

a Partout l'Empereur a suivi cette politique : vous l'avez vu dans la guerre de Grimée, ayant l'Angleterre et l'Italie pour alliées et l'Autriche bienveillante; vous l'avez vu dans nos expéditions lointaines, uni avec l'Angleterre en Chine, avec l'Espagne en Gochinchine; lorsque la question de Syrie s'est agitée, vous l'avez vu, missionnaire de la civilisation et protecteur des chrétiens, envoyer, au nom de l'Europe tout entière, notre drapeau protecteur sur les côtes de Syrie. Vous l'avez vu, aujourd'hui qu'une guerre déplorable accumule dans le Nouveau-Monde des misères effroyables sur des peuples qui devraient être frères ; vous l'avez vu provoquer de toutes ses forces l'action des grandes

puissances humaines et libérales, pour, sans porter aucun ombrage à Tindépendance des Américains, les ramener à des sentiments de paix et de fraternité pour eux et aussi pour 1 Europe. »

Revenant à la question polonaise, Pillustre orateur répondit plus spécialement au discours prononcé, la veille, par le prince Napoléon, et dit :

(( Dans cette enceinte, sur la question de la Pologne, sur les sympathies pour la Pologne, sur le désir de voir modifier cet état de choses inquiétant pour l'Europe et blessant pour l'humanité, tout le monde a été unanime.

« Mais, quant à la conduite à suivre pour arriver à ce but, il y a deux tendances d'une opposition bien marquée.

« En regard de cette politique aventureuse, il s'en est produit une autre, sage, mesurée, ferme aussi, mais tenant compte des inconvénients, cherchant à réunir à son profit tout ce qu'il peut y avoir de forces pour arriver au résultat, ne courant pas de gaîté de cœur à des conflits fâcheux ou à des échecs inévitables, voulant d'abord réunir, s'il est possible, toutes les chances pour résoudre pacifiquement, par le poids de légitimes influences, une difficulté qui intéresse tout le monde.

« Eh bien. Messieurs, ces deux politiques sont aujourd'hui en face : il faut que vous optiez.

« On nous a dit, hier, que le nom de la Pologne était écrit sur les pavés de Juillet. Quel rapport cela pouvaitil avoir avec la situation actuelle?

a Le peuple qui écrivait ce mot sur les pavés de Juillet sait aujourd'hui ce qui s'est fait depuis dix ans. Il n'entrera pas dans sa pensée de confondre avec le gouvernement qu'il renversait alors, ce gouvernement nouveau si énergique, si résolu, qui a su partout entreprendre ce qu'il fallait entreprendre, et mener à bien ce qu'il avait entrepris. Ce n'est pas le peuple qui reproche à l'Empire de n'être ni national ni énergique; il sait bien à quoi s'en tenir sur ce point.

« On a ajouté que Tordre du jour serait contraire à l'esprit qui avait placé sur le trône l'empereur Napoléon III. Quel est donc Tesprit qui a placé sur le trône l'Empereur Napoléon III?

« Ce qui a placé l'Empereur sur le trône, Messieurs, ce sont les aspirations de la France vers l'ordre, la gloire et la paix ; ce n'est pas le désir d'une nouvelle lutte avec l'Europe, d'une guerre à tout propos, sans aucune espèce de sagesse ni de prudence ; et, dans les paroles qui ont singulièrement aidé à porter l'Empereur sur le trône, il y en a une, celle de Bordeaux « TEmpire, c'est la paix, » qui n'y a pas peu contribué : non pas la paix à tout prix, non pas la paix quand même, non pas le sacrifice de la grandeur et des intérêts de la France; l'Empereur a assez prouvé par tout ce qu'il a fait qu'il ne l'entendait pas ainsi.

« Oui, il y a ici en présence deux politiques, et c'est entre ces deux politiques qu'il faut que vous optiez.

« Le gouvernement de l'Empereur pose ainsi la

question, volontairement, résolument. On a fait appel dans cette enceinte et aux vieux généraux qui, sur nos champs de bataille, ont mêlé leur sang à celui des Polonais, et à ceux qui ont combattu en Grimée; on a fait appel aux cardinaux, dont les sympathies religieuses sont certainement acquises au peuple de Pologne. Eh bien! c'est à eux et à vous que je fais aussi appel. a II ne s'agit pas ici de sacrifier vos sympathies pour la Pologne, il ne s'agit pas de marquer une de ces défaillances sans paroles ou avec des paroles aussi bruyantes qu'inutiles. Il s'agit de choisir entre une politique sensée, sérieuse, efficace, je l'espère, et une politique aventureuse, insensée. »

On n'avait jamais mieux pensé ; jamais on ne dira mieux. Rien ne manqua au triomphe de Tillustre orateur : le Sénat vota unanimement, comme lavait demandé M. Billault ; le pays applaudit avec enthousiasme à ce ferme et loyal langage; l'Empereur écrivit au ministre, si digne interprète de sa grande politique, la lettre suivante qu'enregistra le Moniteur .*

Mon cher monsieur Billault,

Je viens de lire votre discours, et, comme toujours, j'ai été heureux de trouver en vous un interprète si fidèle et si éloquent de ma politique. Vous avez su concilier l'expression de nos sympathies pour une cause chère à la France avec

les égards dus à des souverains et à des gouvernements étrangers. Vos paroles ont été sur tous les points conformes à ma pensée, et je repousse toute autre interprétation de mes sentiments.

Croyez à ma sincère amitié.

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