‹ Confessions d'un journalisteChapitre 18 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'échéance de 1852.— Les menaces du Socialisme.— Plan de campagne. — Alarme de l'Europe. — Politique du comte de Chambord. — La fusion impossible. — Les candidats à la Présidence. — Michel de Bourges, Ghangarnier et Carnot. — Le prince de Joinville. — Les deux pouvoirs rivaux.

Depuis longtemps Tannée 1852 était considérée à la fois comme une redoutable espérance et comme une menace terrible.

Les pouvoirs présidentiels et le mandat législatif devaient prendre fin au mois de mai de cette année, et une double élection était prévue, indiquée, commandée par la Constitution, pour nommer un Président autre que celui en exercice, et pour former une Assemblée nouvelle, dont les membres pourraient être choisis parmi ceux de l'Assemblée dont la mission serait achevée.

Anomalie étrange I Le Président, quelque bien qu'il

eût réalisé, quelque sympathique qu'il fût aux populations, quelque gratitude qu'il se fût acquise, n'était pas rééligible. L'Assemblée, quelque illogique qu'eût été sa participation aux affaires, quelque fâcheuse que se fût montrée son influence, était apte à la réélection. Ainsi le voulait la Constitution, l'arche sainte à laquelle le Parlement s'était donné garde de toucher, et dont la défense était, en style officiel « confiée au patriotisme du peuple français. »

Le Président avait conquis des titres à la confiance du pays; il s'était, toute restreinte que fût son initiative constitutionnelle, efforcé de gouverner la France dans rintérèt et au profit du peuple; son nom était de plus une garantie que les populations aimaient à invoquer ; enfin, en dehors de sa candidature, aucune autre ne se présentait dans des conditions susceptibles de faire taire les dissidences et de rallier tous les partis honnêtes.

Qu'importait?

L'Assemblée, maîtresse et souveraine, avait voté contre la revision et Louis-Napoléon ne serait pas légalement réélu.

Aussi les ambitions s'agitaient-elles à l'avance, et voyait-on déjà surgir des candidats à la haute magistrature qui allait prochainement se trouver vacante. Les successeurs ne manqueraient pas, sinon pour continuer la politique prévoyante et nationale de Louis-

Napoléon, au moins pour s'emparer du poste important qu'il occupait dans l'État.

Cependant le pays s'inquiétait à bon droit, aux approches d'une échéance qu'il ne savait comment solder. Le désordre était dans les consciences comme dans les esprits, et une révolution nouvelle, secondée par Tincertitude et le doute qui envahissaient les âmes, allait prochainement et facilement s'accomplir.

Cette révolution, personne ne l'ignorait, c'était le triomphe brutal et certain du socialisme, non point de ce socialisme qui est la science progressive de la société, mais de cet autre socialisme qui se présente à la fois comme une négation de tout ce qui est grand, bon, vrai et fécond, et comme une odieuse affirmation de tout ce qui est faux, mauvais, misérable et funeste. L'heure de la lutte était précise ; on savait à l'avance le moment où elle sonnerait, et l'esprit était habile à pressentir rissue effroyable qu'elle annoncerait.

A mesure que les fractions du parti de l'ordre s'étaient désunies pour se classer en groupes politiques, les coupables espérances et les projets des révolutionnaires s'étaient agrandis et fortifiés. A mesure que la séparation était devenue plus manifeste entre les grands pouvoirs de l'État, le plan de campagne adopté par les chefs de l'anarchie s'était présenté comme d'une réalisation plus immédiate et plus certaine.

Ces espérances et ce plan de campagne, le pays les connaissait et s'en épouvantait à bon droit. L'on sa-

vait, effectivement, par les exemples du passé, ce q\ie peut une révolution rendue à ses instincts terribles après une compression bienfaisante ; et, si on l'avait ignoré, la presse socialiste Teùt appris par son langage chaque jour plus clair et plus significatif. On savait de même que les préparatifs étaient faits pour mettre à profit les agitations du prochain scrutin, pour envahir les comices, pour fausser ou pour annuler ^l'élection, pour livrer enfin à la société une grande et décisive bataille, dont Teffet eût été de substituer aux deux pouvoirs expirés la souveraineté de la révolution violente.

Cette connaissance que Ton avait de projets dont l'accomplissement allait être audacieusement poursuivi, préoccupait la nation et la livrait à toutes les anxiétés d'une épouvante pour laquelle on ne lui offrait nul remède. ,

L'armée démagogique était depuis longtemps formée, disciplinée, instruite. Elle avait des fusils et des cartouches, et, au premier signal, elle se lèverait sur toute l'étendue du territoire, pour imposer à la France le gouvernement dont la formule sanglante était déjà annoncée et prédite. C'eût été peu de chose sans doute si à une attaque téméraire on eût pu opposer une résistance ferme et résolue; mais le pays allait se trouver tout à l'heure sans chef, et la société impuissante tomberait sans défense sous la domination de ceux-là qui ne voulaient s'en rendre maiîtres que pour la détruire. C'eût été moins encore si, plus terribles que les

armes, les doctrines anarchiques n'eussent fait dans les classes populaires et laborieuses de rapides et profonds ravages. Avec une habileté perfide on avait allumé dans les âmes une fièvre ardente de désordres et de bouleversements ; Ton avait créé des inimitiés, aiguisé des haines, enflammé des colères; Ton avait excité des appétits furieux, fait naître des besoins factices et donné par avance carrière à toutes les criminelles convoitises. Il en était résulté un immense désordre moral qui, se traduisant déjà par de sourds murmures et d'impatientes aspirations, devait nécessairement aboutir à d'inévitables catastrophes.

Et ce n'était pas seulement à Paris que le mal se manifestait avec toutes ses conséquences terribles ; c'était dans les villes de la province, dans les bourgs, dans les villages, dans les campagnes isolées, dans les ateliers, dans les mansardes, dans les chaumières, dans les usines, partout enfin où le cœur humain peut se trouver mécontent et accessible aux vifs désirs ou aux cruelles vengeances.

A l'influence désastreuse de la théorie du crime, enseignée et propagée avec une âpre persévérance par les agents de la Révolution, la société n'avait su opposer que ses divisions, ses malentendus et ses hostilités. Elle allait se trouver bientôt envahie et comme inopinément débordée. Cependant les avertissements ne lui avaient point manqué, et les hommes de prévoyance n'étaient restés ni sourds aux enseignements

qui ressortaient de la situation, ni muets pour en signaler les dangers. Le remède au mal dont le pays souffrait, et dont il mourrait sans doute, avait été recherché et rencontré; mais on hésitait à l'employer, et, quand on se déciderait enfin à y avoir recours, il ne serait plus temps. Et si ce remède avait été négligé ou méconnu, la faute en était uniquement à TAssemblée législative, qui, livrée aux seuls instincts des passions politiques ou des intérêts personnels, avait refusé de mettre un terme à la légitime perplexité de la France en votant la re vision de la Constitution, ou en prenant une généreuse et patriotique initiative, dont le résultat eût été de proroger pour dix années les pouvoirs de Louis-Napoléon.

Ce qui est par-dessus tout funeste dans le régime républicain, c'est que l'avenir n'y est jamais assuré, ni défini. Le sort du pays y est confié aux hasards souvent dangereux de Télection, et, à peine sorti du labeur d'un scrutin, les préoccupations et les ardentes convoitises d'un autre scrutin surgissent. Rien n'y est ferme, rien n'y est stable, rien ne s'y présente avec le caractère de force et de durée qui est la marque ordinaire de tout bon gouvernement. Tout, au contraire, y est incessamment mis en question, tout y est précaire et passager, tout enfin y a Taspect d'un provisoire peu propre à donner des garanties d'ordre et de sécurité.

Ce vice du régime électif devenait plus sensible à

mesure que la double échéance de 1852 approchait. L'inquiétude, suffisamment justifiée paf les menaces et les dispositions du socialisme, se répandait sur toute la surface du pays ; le crédit se resserrait et devenait soupçonneux ; le travail industriel chômait entièrement; le commerce avait perdu toute son activité passée; Tagriculture, privée de ses débouchés naturels, était agonissante : la propriété territoriale, avilie, demeurait sans produits. Tout se réunissait, d'une part, pour protester contre un principe gouvernemental qui engendrait toutes ces calamités, et, d'autre côté, pour effrayer les esprits sur un lendemain qui s'annonçait sous d'aussi redoutables auspices. Chacun sentait le besoin de sortir d'une situation anormale, dont la ruine était Tune des moindres conséquences; et cependant Ton craignait de vivre I Chaque jour écoulé semblait compliquer, en effet, le grand problème de Tavenir, ou lui préparer une solution funeste.

Mais la France n'était point seule à se préoccuper des événements que 1852 devait nécessairement voir naître. L'Europe tout entière s'en alarmait, non point seulement pour le sort d'une grande nation dont l'existence est indispensable à l'équilibre du monde, mais encore et surtout pour elle-même, pour sa propre tranquillité, la sécurité de ses gouvernements et le bien de ses peuples. L'Autriche se trouvait mal remise encore des insurrections laborieusement comprimées et vaincues de la Lombardie et du royaume hongrois; les

charlistes, enseignés par M. Ledru-Rollin à mépriser le bâton d'ivoire du constable, causaient une inquiétude vive à l'Angleterre ; en Sardaigne, en Prusse, dans tous les petits États allemands, la Révolution se préparait à de nouvelles luttes ; en Italie, les agents deMazzini avaient allumé d'autres volcans qui envelopperaient bient<M toute la Péninsule de leur lave dévorante ; il n'était pas jusqu'à la Russie qui ne dût craindre singulièrement pour la Pologne.

D'ailleurs, la Révolution triomphante une fois encore en France, c'était la guerre allumée en Europe. Quel pays était prêt pour la guerre ? Et quand une coalition eût pu se former contre le gouvernement révolutionnaire siégeant à Paris, le résultat eût été celui-ci : ou les armées françaises eussent été victorieuses, et le monde se fût trouvé soudain environné de flammes ; ou elles eussent été vaincues, et le démembrement de notre territoire fût devenu la suite inévitable et fatale d'une nouvelle invasion.

Or, l'Europe avait un double intérêt à éviter un conflit qui l'eût exposée à devenir, au moins pour un tempsj la proie des révolutionnaires, ou à détruire une puissance dont le maintien est comme la clef de voûte de la société universelle.

La guerre n'était point dans les desseins des grands Etats ; mais elle fût devenue sans doute une nécessité qui eût été pernicieuse pour tout le monde -* pour les refis et pour nous-mêmes.

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C'est ainsi cependant que tout se lie, tout s'enchaîne dans les événements humains; c'est ainsi que, en ne revisant pas la Constitution, en refusant de mettre un terme au régime fatal qui pesait sur la France, l'Assemblée législative compromettait le sort du pays dont les grands intérêts lui avaient été confiés, et en même temps l'avenir de tous les peuples.

L'erreur a quelquefois une excuse ; mais il faut du moins qu'elle soit involontaire ; il faut qu'elle n'engendre pas des résultats extrêmes ; il faut surtout qu'elle cède devant la démonstration éclatante de la vérité. Eh bien ! Terreur du Parlement français était le fruit d'un calcul systématique ; elle devait avoir, et tout le monde le comprenait, des résultats désastreux ; de plus, elle était obstinément rebelle aux leçons que fournissait l'expérience, et aux enseignements d'une situation clairement écrite aux yeux de tous. Et puis, pour exprimer, pour légitimer l'esprit d'hostilité qu'elle nourrissait contre le Président, et Pamour subit qu'elle feignait de ressentir pour la République, quel expédient l'Assemblée tenait-elle donc en réserve, quel moyen infaillible possédait-elle à l'effet d'assurer le salut social ?

Graves questions.

Elle ne se dissimulait sans doute pas le péril. Elle devait au moins savoir comment elle le conjurerait.

L'Assemblée était profondément divisée de vues et d'espérances. Elle était réduite à la confusion des langues et à la diversité des politiques. Au lieu d'une solution, elle en poursuivait plusieurs, et précisément parce que ces solutions étaient radicalement exclusives les unes des autres, elles ne se présentaient point comme d'une application actuellement possible.

Les légitimistes voulaient le retour de M. le comte de Ghambord, et c'était tout simple. Mais comment ce retour s'opérerait-il ? Là était l'affaire importante et difficile.

M. le comte de Ghambord ne pouvait être considéré comme un prétendant; il représentait un principe, — un principe d'ordre et de stabilité, une tradition effacée ou amoindrie par les événements, mais dont je n'aurai garde de méconnaître jamais le caractère très respectable. Seulement, étudiant la situation avec une entière sincérité, je me demande si le triomphe de ce principe et de cette tradition était régulièrement, logiquement possible à la suite de la crise qui se préparait en 1852. Je me pose cette question, et je n'hésite pas à la résoudre par la négative la plus absolue.

Éclairé par une étude attentive et par Pexpérience des choses, comprenant que le vœu national librement exprimé doit être l'objet d'une scrupuleuse déférence, et ne voulant point compromettre son caractère en

courant les aventures, M. le comte de Ghambord avait netlement tracé sa politique, et ce sera son éternel honneur d'y être demeuré fidèle.

a Je ne veux, avait-il dit, revenir en France que si le peuple m'y rappelle. »

C'était là une belle parole, digne de l'aîné d'une race qui a rendu d'incomparables services au pays, et dont le nom fut lié, durant de longs siècles, à toutes nos gloires nationales. C'était là un engagement de prince honnête et profondément loyal, qui, 'sans prétendre s'imposer, se tenait à la disposition de la France, s'il était dans les desseins de Dieu qu'il lui pût être utile.

On a dit que le principe de la légitimité constitue un droit. A la bonne heure ! Mais lorsque des événements sont survenus et qu'un régime nouveau s'est établi régulièrement avec l'adhésion, ou plutôt d'après la volonté du peuple, ce droit a besoin, pour être restauré, d'une consécration nouvelle. Or, cette consécration, qui la donnerait à M. le comte de Ghambord ? La force des armes ? Le prince n'y pouvait recourir. Les subtilités de la politique ? Elles sont trop misérables pour que le petit-fils de Louis XIV les invoquât jamais. Le suffrage de tous ? C'est à lui seulement que le chef de la maison de Bourbon consentait à faire appel.

Mais le suffrage de tous, comment le consulter si la Constitution n'était point revisée, si la France restait républicaine, s'il demeurait une seule pierre parmi nous du détestable édifice créé par la Révolution de

Février ? M. le comte de Ghambord, d'ailleurs, ne voulait pas rentrer en France en abdiquant son titre et sa couronne. Ce n'est point en qualité de Président de la République qu'il devait franchir la frontière : « c'était comme le premier d'entre les Français , comme le Roi, » a justement dit M. Berryer.

Or, les illusions des légitimistes étaient-elles si grandes, à la fin de 1851, qu'ils espérassent en une révolution pacifiquement accomplie qui, en restaurant complètement le droit autoritaire, permettrait à l'élan monarchique de se faire jour et de porter sans malencontre M. le comte de Ghambord aux Tuileries ? Quiconque a vécu sérieusement et effectivement de la vie politique sait qu'un tel miracle est rarement possible. Le retour de la Monarchie héréditaire eût été combattu à la fois par les socialistes, qui y auraient vu un obstacle invincible au succès de leurs funestes entreprises, — par les orléanistes, qui n'eussent pas souffert sans protestation que l'œuvre de 1830 s'écroulât ainsi à jamais, — par les républicains modérés, qui eussent vraisemblablement défendu les derniers vestiges de la démocratie mourante, — par les bonapartistes, enfin, dont le parti, déjà nombreux et fort, ne se fût point résigné de bonne grâce à la défaite. Que restait-il donc, dans le pays, pour appuyer le comte de Ghambord et rendre victorieux le principe de l'hérédité monarchique ? Il restait les légitimistes, parti important^ sans - doute alors j honorable assurément, mais qui ne se pré-

sentait point dans des conditions telles qu'il dût nécessairement l'emporter sur les adversaires qu'il rencontrerait.

Lorsqu'on examine les choses de sang-froid, et qu'on les considère, à distance, sans préventions d'aucune sorte, on sait faire la part aux rêveries et à la réalité. Eh bien! dans la circonstance, il n'est pas malaisé, pour peu que Ton envisage la situation du parti légitimiste devant la France, dans les derniers mois de l'année 1851, de conclure qu'il lui était absolument interdit de dominer les événements au profit de la restauration monarchique. Je ne lui en fais point un crime; mais je dis ce qui est, non ce qui aurait pu être, et je -défie qu'on me démente.

Cependant, si la fusion des deux branches de la famille des Bourbons eût pu s'accomplir; si le parti légitimiste et le parti orléaniste se fussent sincèrement confondus dans la même politique et dans les mêmes espérances ; si la Monarchie se fût présentée une et non pas divisée, la situation eût été autre, peut-être. L'apaisement d'une querelle toujours vive, même au milieu de nos désordres et de nos malheurs; le rapprochement de deux grands intérêts réunis en un seul; le but unique d'efforts autrefois séparés ; tout cela n'eût point été sans exercer, au moins dans une certaine mesure, quelque influence sur les hommes, sinon sur les choses.

Mais la fusion n'était pas faite en 1851 ; sérieuse-

ment et sincèrement elle ne s'est pas faite depuis. Pourquoi ? Peu le savent, quoique beaucoup le soupçonnent. Je m'abstiendrai de dire ce que le hasard et les circonstances m'en ont appris chez M. Guizot, dont les démarches généreuses m'ont eu, en un temps, pour confident discret. Ce que je tiens seulement à établir, c'est que, en dépit d'efforts laborieux et persévérants, qui depuis se sont reposés ou affaiblis, la fusion ne se fit point alors qu'elle eût pu avoir son efficacité politique. Si bien que les deux partis monarchiques demeurèrent divisés, hostiles l'un à Tautre, et condamnés l'un par l'autre à l'impuissance. Aucun d'eux n'était en situation de s'emparer de l'esprit public et de le gagner à ses intérêts ; tous les deux devaient assister à la succession des événements, sinon sans y prendre part, du moins sans y jouer un rôle prépondérant.

Et ce fut le tort des légitimistes de l'Assemblée de ne pas comprendre dès lors la nouvelle série des devoirs qui s'imposaient à eux. Il était dans l'indépendance de leur caractère, dans le désintéressement de leur patriotisme, de se rallier franchement, loyalement à la cause du Président, au lieu de lui faire échec et de s'associer aux votes qui avaient pour objet d'amoindrir son autorité et de lui barrer le chemin de l'avenir. Quelquesuns d'entre eux l'entendirent ainsi, et ils se dévouèrent à cette tâche, dont la gratitude du pays leur a certainement tenu compte ; d'autres se montrèrent rebelles à cette ligne de conduite, tracée autant par l'intérêt natio-

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nal que par les exigences de la situation ; et devant ce qui s'est passé depuis, devant l'imposant speclacle que la France a offert au monde en plusieurs occasions, ils doivent reconnaître, au moins à part eux, qu'ils se sont trompés et qu'ils ont fait fausse route.

On n'appartient pas à un parti honnête par fétichisme, par caprice, par intérêt personnel ; mais bien par conviction sincère, par dévouement au pays, par principe d'ordre stable et régulier. Or, le principe d'ordre, le dévouement et la conviction ne sont point exclusifs, et toutes les fois qu'ils peuvent être utilement employés au service général, il ne faut point négliger de les y appliquer. Les membres d'une société ne sauraient vivre en dehors de cette société sans dommage pour les autres él sans préjudice pour euxmêmes, et d'autant plus ils y ont de droits à exercer, d'autant plus ils ont de devoirs à remplir. D'autant plus le parti légitimiste est honorable et consciencieux, d'autant plus, dans la circonstance, il lui était interdit de se désintéresser des événements, de se tenir à l'écart du mouvement prodigieux qui s'opérait dans les esprits et dans les cboses, et qui, s'il n'aboutit point à la restauration de la famille des Bourbons, consacra du moins le triomphe de la Monarchie sur l'Anarchie.

D'ailleurs, une considération se présentait, supérieure à toutes les autres. Le pays était exposé à un péril imminent ; les tempêtes s'amoncelaient dans le ciel de la France ; des bouleversements nouveaux, des désas-

très sans pareils se préparaient à la face du soleil. Nul ne rignorait; nul ne pouvait y demeurer étranger. Deux seuls partis devaient se trouver en présence dans la lutte prochaine; entre eux il n'y avait place ni pour l'abstention, ni pour l'indifférence, ni pour les équivoques, ni pour les fâcheux malentendus. L'ordre et le désordre allaient se livrer une dernière bataille : quelque considération égoïste ou extérieure pouvait-elle conseiller à quiconque d'assister oisif à ce suprême combat ?

Avant de s'incorporer dans un parti, l'on se doit à son pays ; avant d'arborer le drapeau d'une politique, il convient d'obéir aux prescriptions imposées par l'intérêt social. Voilà la vérité du rôle que chaque citoyen est appelé à jouer dans la société. Si ce rôle est méconnu, si l'on trouve ou si l'on recherche des prétextes pour s'y soustraire, on se condamne de soi-même ; et, en se plaçant en dehors du commun devoir, on renonce de plein gre à la garantie qui résulte du droit commun.

Eh quoi I les légitimistes auraient pu acclamer la République, se grouper autour du gouvernement provisoire, faire cortège à M. de Lamartine, appuyer pour un temps le général Gavaignac, participer à rélection du Dix Décembre ; et, lorsque l'occasion se présente, unique et décisive, d'arracher la société aux étreintes

qui Tenserrent, aux menaces qui Tépouvantent, ils demeureraient impassibles et refuseraient de s'associer au labeur de salut qui s'opère ?

Croire cela serait les calomnier, ou tout au moins les méconnaîti'e.

Quelques individualités peut-être, trompées dans leurs espérances ou inaccessibles à Tintelligence d'une situation nettement tranchée, pourront bien s'élever, par leurs efforts, contre l'œuvre de réparation qui s'ac-^ complira ; mais leur exemple ne sera pas suivi, et la masse du parti monarchique ne donnera point au monde le triste spectacle d'une abstention systématique, au moment même où se fixeront les destinées de la nation. Si donc la fraction légitimiste de l'Assemblée s'est égarée dans des votes compromettants ou hostiles, le pays, lui, s'est levé bientôt tout entier pour protester, par huit millions de suffrages, contre une attitude irréfléchie et contre une politique maladroite ou mauvaise.

En effet, par sa participation à ce scrutin dont le résultat inouï créa une force sans rivale, peut-être sans exemple dans le monde, le gros du parti légitimiste a montré et ses véritables sentiments et l'étendue de son patriotisme. Sans écouter les vulgaires conseils de la rancune, des préférences ou de l'ambition déçue, il s'est associé loyalement à la grande œuvre de restauration souveraine dont le Deux Décembre fut le signal ; et, envisageant uniquement l'intérêt du pays, l'affer-

missement de la société, le triomphe du principe d'autorité si violemment compromis par tant de révolutions successives, il s'est empressé d'apporter pieusement sa pierre à l'édifice de l'avenir. La passion politique, dévoyée ou haletante, a essayé sans doute de le châtier d'avoir concouru au travail glorieux qui devait assurer la paix du monde. Que lui importait donc, quand il avait pour lui la conscience du service rendu et du devoir accompli?

En outre de la solution légitimiste, d'autres solutions étaient encore proposées, qui n'eussent été, en réalité, que des expédients d'une issue au moins temporaire ou douteuse.

On s'entendait, au sein de l'Assemblée, sur la question d'exclure le Président en exercice; mais on différait absolument sur le choix du Président qui lui succéderait.

Les uns posaient la candidature de M. Garnol ou de M. Michel (de Bourges); les autres adoptaient celle du général Ghangarnier ; ceux-ci voulaient faire revivre le nom du général Gavaignac ; enfin ceux-là travaillaient ouvertement au profit de M. le prince de Joinville. De plus, il s'était formé un parti parlementaire, parti nombreux et turbulent, qui ne voulait rien moins qu'envoyer Louis -Napoléon à Vincennes, et, après s'être emparé de tous les pouvoirs, transformer TAs-

semblée législative en Convention nationale. Le projet était téméraire sans doute et désespéré ; mais il est certain que tout était prêt pour le mettre à exécution, et que, sans l'initiative énergique du Deux Décembre, sa réalisation eût au moins été tentée.

Si l'on examine successivement ces expédients, il est aisé de se convaincre qu'ils n'étaient, ni les uns, ni les autres, susceptibles d'aboutir; ou bien que ceux d'entre eux qui eussent pu triompher, n'auraient déterminé qu'une étape nouvelle faite dans la voie de la confusion, des funestes épreuves et des catastrophes.

Ainsi, dans le cas où, à la faveur du scrutin envahi à main armée par les citoyens que la loi du 31 mai en avait exclus, M. Garnot ou M. Michel (de Bourges) eût réuni, je ne dis pas la majorité, mais seulement une minorité considérable, il est certain que les délibérations de l'Assemblée eussent été soumises à la pression de l'émeute, et qu'une révolution nouvelle, terrible en ses conséquences, fût sortie du vote. C'était là l'espérance delà Montagne; c'était là sa politique. Le peuple des provinces, en outre du peuple de Paris, avait depuis longtemps été préparé à cette détestable stratégie. Les sociétés secrètes, répandues sur le territoire tout entier, n'avaient point d'autres préoccupations que celle-là. Connaissant, par expérience, que Taudace supplée quelquefois au nombre, elles entretenaient avec soin les colères menaçantes qu'elles avaient éveillées, afin de les exploiter, un jour, au profit de l'anarchie.

Quiconque se souvient est habile à savoir que Forganisation socialiste était complète et formidable à la fin de l'année 1851, et que, si le scrutin de 1852 se fût ouvert, il eût été le signal d'entreprises dont le pays et la société eussent eu grandement à souffrir.

Cependant cette considération n'arrêtait point, n'éclairaît point l'Assemblée. Fidèle au système d'hostilité adopté vis-à-vis du Président, cette Assemblée refusait obstinément de s'associer à la politique nationale 'qui eût eu pour résultat de dissoudre les orages de l'avenir et d'affermir le principe d'autorité, tant de fois compromis et rendu chancelant. D'ailleurs, les deux grands partis qui la composaient d'abord, le Socialisme et le Monarchisme, s'étaient divisés en groupes divers, parmi lesquels l'entente ne devait plus régner, et qui accusaient, au contraire, des désaccords profonds : tant chacun s'appliquait à affirmer ses seules espérances et à les satisfaire. On savait bien s'unir pour faire obstacle au pouvoir établi ; mais on arrivait naturellement à la dispute et presque à la bataille lorsqu'il s'agissait de définir le pouvoir à constituer.

La fraction qui rêvait de ressusciter la candidature du général Gavaignac était peu nombreuse dans le Parlement, et désormais insignifiante dans le pays. Néanmoins, elle se maintenait dans la situation qu'elle avait, dés le premier jour, adoptée, et se présentait comme résolue à défendre partout et toujours la Gonstitution«

La Constitution était son Evangile, et elle repoussait systématiquement tout ce qui pouvait la modifier. Dût la France y mourir, dût la société en être profondément bouleversée, elle n'entendait point qu'il fût touché au régime républicain, tel qu'il ressortait des inconséquences de cette charte. Ni revision, ni prolongation de pouvoirs, ni réélection : c'était là son programme tout entier; quant au reste, était-il bien à propos d'y aviser? En attendant donc Texpiration du mandat présidentiel, cette fraction de l'Assemblée votait invariablement contre la politique de Louis-Napoléon. Depuis la délivrance de Rome jusqu'aux mesures conseillées par la sécurité intérieure du pays, elle avait tout blâmé dans le système gouvernemental; mieux que cela, elle s'était fréquemment efforcée de lui créer les difficultés les plus graves, et si la France était peu à peu sortie des limbes anarchiques, la Révolution ne pouvait assurément pas l'en considérer comme complice.

La République modérée, que Texpérience avait démontrée impraticable, avait donc encore des défenseurs et des apôtres, qui, vivant de chimères^ croyaient possible, même devant l'attitude du paysj devant les sentiments clairement manifestés du peuple, d'établir entre la Motiarchie et l'Anarchie un système mixte donnant satisfaction à toutes les exigences et réalisant tous lés jprôgrès. Aveugles ou fous, qui n'apercevaient ou ne comprenaient point que l'erreur est exclusive comme là vérité, et que, une fois trîomphaiite, elle dëit, sails

pouvoir être dominée ou maintenue, atteindre toutes ses conséquences extrêmes. Le gouvernement tel qu'ils Tentendaient était inadmissible, parce qu'il engendrait la réaction monarchique d'une part, d'autre part l'effervescence révolutionnaire amenant rétablissement du Socialisme; et l'on en était arrivé à ce point, dés longtemps prévu, que ces deux solutions étaient seules logiques.

Quoi qu'il en soit, le groupe parlementaire qui avait le général Gavaignac pour chef et pour espérance, n'en était pas moins malfaisant, et le pays devait se défier de son influence actuelle ou prochaine.

Puis venait un autre parti sans beaucoup d'ampleur ou de notoriété, qui s'était laborieusement formé au sein de l'Assemblée, et dont le but, encore mal défini, pouvait être atteint avec l'aide du général Ghangarnier, qu'il avait adopté ouvertement déjà comme candidat à la future présidence. Ge parti, composé d'éléments monarchiques, se trompait. 11 prétendait exploiter le nom, la réputation, l'habileté du général Ghangarnier; mais il avait oublié de compter avec le pays, dont le concours lui était cependant nécessaire pour réussir.

Si la France se mène quelquefois avec les mots, il est des circonstances où elle ne se livre point sans garanties préalables ; et, dans la conjoncture, elle ne se fût certainement point associée à une manoeuvre dont le sens exact et le but réel ne lui eussent pas été nettement appris. Or, qu'était le général Ghangarnier? A

quel dessein politique appartenait-il? Quel eût été le fruit de son élection à la présidence ? Le pays se le fût certainement demandé, à l'heure solennelle et grave du scrutin. Quelle réponse eût-il pu se faire ? .

On ne vote point d'ordinaire au hasard, alors surtout qu'un avenir tout entier doit se régulariser, se préciser et s'asseoir. Une pensée quelconque domine une œuvre électorale tout entière d'où le sort d'une société dépend. C'est ainsi qu'au Dix Décembre, le nom de Louis-Napoléon fut acclamé à titre de protestation contre la République, et de même à titre d'acheminement vers la Monarchie. On espérait du neveu de l'Empereur un gouvernement énergique, fort, résolu pour le bien autant qu'inflexible contre le mal. Le résultat était venu apprendre qu'on ne s'était ni abusé, ni mépris. Cependant quelle signification manifeste eût pu avoir l'élection du général Changarnier? On feignait bien de pressentir en lui un Monck nouveau ; on s'appliquait à le considérer comme le futur restaurateur de la Monarchie française ; mais quelle Monarchie donnerait-il au pays? se demandaient et les légitimistes et les orléanistes. Quelle Monarchie? Le sphinx, fidèle à luimôme, n'avait rien dit là-dessus.

Et puis comment espérer que la masse du peuple, — les laboureurs de la terre, les ouvriers des manufactures, — eût consenti à voter pour le général Changarnier, sur la foi d'un mutisme dont on fût sans doute demeuré malhabile à lui expliquer la portée vraie ou

présumée? Nous sommes si peu démocrates en France, que nous ne savons point admettre la suprématie d'un égal ; nous voulons moins encore la créer. De telle sorte que, si Ton eût pu tenter Tépreuve, elle eût trompé ceux-là qui eussent espéré en faire sortir la présidence du général Ghangarnier; et, quand bien même cette présidence, résultat du choix législatif, se fût établie, le pays Teût supportée impatiemment jusqu'à ce qu'il s'insurgeât contre elle.

C'est ainsi qu'en envisageant, en analysant les choses avec application, on arrive à des conclusions absolument en désaccord avec les issues annoncées ou prédites.

a Ghangarnier, me disait M. Thiers, quelques heures à peine avant l'acte souverain du Deux Décembre, Ghangarnier aura cinq cent mille voix. Il n'est qu'une candidature qui puisse empêcher la réélection du Président : celle du prince de Joinville. »

L'on savait que la réélection de Louis-Napoléon était dans le sentiment intime, réel et ferme de la nation. En refusant de voter la revision, on avait cru étoulBfer ce sentiment, dont on redoutait la prochaine expression. N'importe : la volonté du pays demeurait immuable, et, en dépît, de la Constitution et du Parlement, les votes reconnaissants du peuple étaient acquis au Président. Or, pour dévoyer le suffrage universel, ou au moins pour le rendre incertain, on avait résolu de présenter au choix des électeurs le nom populaire et ho-

noré du prince de Joinville. On espérait ainsi dissoudre la majorité, satisfaire les ressentiments individuels nourris contre Louis-Napoléon, et reconquérir peutêtre les situations évanouies au contact révolutionnaire de Février.

On a pendant longtemps douté que le nom de M. le prince de Joinville dût être prononcé dans le scrutin présidentiel de 1852. Le mot de M. Thiers est sans doute susceptible de fixer l'opinion à cet égard. Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'en affirme la complète exactitude.

Cependant, si un parti s'était formé au sein de l'Assemblée législative pour décerner la présidence à Tun des fils de Louis-Philippe, les chefs de ce parti, tous ennemis personnels de Louis-Napoléon, ne négligeaient aucun moyen de gagner aux intérêts de cette candidature quasi-monarchique des fractions influentes du Parlement. * Le prince de Joinville, disait-on à l'un, c'est la fusion accomplie. C'est le retour des institutions de Juillet, disait-on à l'autre. C'est la République modérée, greffée sur une souche impérissable, disaiton à celui-ci. C'est l'avènement certain de Henri V, disait-on à celui-là. » On comptait, par cette diversité de langage, gagner ou compromettre tous les partis; on ne fit que leur inspirer de la défiance. On espérait créer une force invincible destinée à triompher du Président; on n'aboutit qu'à hâter les événements et à rendre un coup d'État indispensable.

Enfin, en dehors ou avec le concours des fractions diverses dont je viens de définir la politique et les espérancesy il s'était formé dans l'Assemblée un parti qui prétendait s'emparer de la direction de la force armée, faire une révolution contre le pouvoir présidentiel, jeter Louis-Napoléon en prison, et convoquer une Convention nationale.

Le projet était audacieux, ou mieux insensé. Cependant il fut sérieusement discuté, et il s'en fallut d'un vote qu'on tentât de le mettre à exécution. Les mesures étaient prises à cet effet ; les rôles étaient distribués ; on estimait le succès certain. On n'avait oublié qu'une chose : consulter le grand Régulateur qui tient en ses mains l'avenir des peuples et veille sur les destinées du monde.

Mais, pour avoir échoué une fois, ce plan de campagne n'était point abandonné. Il serait repris à une prochaine occasion; le décret de mise en accusation du Président était préparé ; il ne s'agissait plus que d'y mettre une date et d'y apposer une signature. L'heure sonnerait bientôt de remplir cette double formalité, et une révolution nouvelle commencerait.

Cette révolution, les partis modérés espéraient peutêtre la dominer à leur gré. Hélas ! elle pouvait bien être leur œuvre ; mais elle serait exploitée par d'autres qu'eux-mêmes. Le Socialisme n'était-il pas là, tout armé, tout organisé, pour s'emparer de la société pri-

vée de son pivot, et pour la détruire comme il lui plairait?

Tel était dans le Parlement l'état réel des esprits ; telle était cette Assemblée qui avait eu pour mandat unique de pacifier les âmes et de restituer au pays la sécurité, le calme qu'il avait perdus ; telles se présentaient les dispositions des partis, tous divisés entre eux, unis seulement dans leur instinct de défiance, d'hostilité et de haine contre Louis-Napoléon.

Je m'arrête pour reproduire une lettre peu connue, presque inconnue, de M. de Montalembert, en faisant remarquer que les soulignés et les parenthèses ne sont pas de moi :

Paris, ce lundi 14 novembre 1851.

Mon très cber ami,

... Nous sommes entre deux adversaires qui désirent également la lutte : le Président est à bout de patience ; il voudrait bien n^âtrepas Tagresseur; mais il aspire après le moment où on Tattaquera, afin de frapper à son tour et d*en finir. De Pautre côté, MM. Tbiers^ Cbangarnier, Mole et PcUloux veulent une crise, et la plus prochaine possible. J'en ai acquis la preuve dans deux conversations que j^ai eues avec Falloux le samedi 8 et le lundi 10 octobre^ en me promenant

avec lui dans le pourtour de TAssemblée, et qui compteront à coup sûr parmi les plus étranges et U^ plus importantes de ma vie. Je crois devoir vous en faire part sous le sceau du secret, mais afin qu*elles servent à éclairer la situation, et afin qu^elles restent aussi par écrit pour Favenir. Il est donc venu spontanément à moi, et, après un débat rétrospectif et récriminatif, que je n'ai pas le temps de reproduire, sur la part de responsabilité qui revient à chacun dans les événements qui ont amené la crise actuelle (responsabilité qui, selon moi, retombe tout entière sur les chefs de la coalition nouvelle), il m'a parlé à peu près en ces termes : € La France périt moralement : chaque jour elle dépérit et se déprave davantage; elle ne vit plus, elle vivote. Rien ne peut être plus fâcheux que la durée de l'état de choses actuel : il nous mène légalement et doucement à l'anarchie ; une crise violente, sanglante, peut seule sauver le pays. > Comme je lui demandais s'il croyait que la crise désirée aurait pour résultat lé rétablissement de la monarchie et le retour du comte de Chambord, il m'a répondu : « Non : elle aura pour résultat le triomphe des rouges et peut-être celui du prince de Joinville ; mais ce ne sera qu'une crise passagère. Vous et moi nous y resterons. Je suis en règle : j'ai fait mon testament; je me confesse le plus souvent que je puis; mon sacrifice est fait. La France ne peut être sauvée qu'à ce prix. Elle auraTénergie de résister à l'oppression des rouges; elle succombera lentement au régime actuel. Le clergé s'en va (Lisez : le clergé n'est plus légitimiste); l'archevêque de Paris gagne du crédit; un curé est venu reprocher à Corcelle la part qu'il a prise à l'expédition de Rome. Tout le bien que pourrait faire le Président est fioi, il est épuisé; encore une

fois^ le triomphe des rouges vaut mieux que le règne actuel : je ne crois pas, je ne veux pas avoir contribué à l'amener; mats je m'y résigne plutôt qu'*à la durée du gouvernement du Président!!! »

Stupéfait, renversé par de tels aveux et si spontanés, je lui . objectais le progrès incontestable de la religion, les collèges libres, les monastères, les conciles, le contraste entre le jubilé de 1851 et celui de 1825. Il me répondit : « Tout cela n'est rien, ou du moins tout cela n'est que superficiel. Je n'apprécie pas ce progrès comme vous ; cela tient à la difie> rence radicale de nos opinions : vous avez toujours cru que les gouvernements révolutionnaires étaient favorables à rÉglise; pour moi, je les crois mortels à la religion, à tout, celui-ci, comme la monarchie de Juillet. » Je lui rappelle Tenthousiasme avec lequel il a applaudi à la révolution de Février, à la République, alors que je la déplorais et la maudissais, et lui demande comment il peut choisir le moment où, sous le régime républicain, il est évident que la France se porte moralement mieux que sous la monarchie pour se résigner à noyer dans le sang tous les progrès, toutes les institutions, toutes les conquêtes qui nous intéressent le plus comme catholiques. Il me répond toujours : «Les rouges arrivent légalement, tardivement; il vaut mieux eu finir sur-le-champ. J'ai eu trois phases : j'ai cru d'abord à la République ; au 10 décembre, j'ai cru que la France n'en voulait pas et j'ai cherché à tirer parti du Président; maintenant je vols qu'il n'y a rien à faire de lui : c'est un fou, un sensualiste, un étourdi, qui n'a rien appris, qui va tout brouiller, etc. Nous étions tous disposés à le réélire, nous y étions résolus, nous travaillions déjà pour

cela (Témoin le discours de Berryer où il disait que la réélection du Président serait le plus grand des malheurs, témoins aussi la Correspondance de Saint-Chéron et toute la presse légitimiste!) J'ai plaidé la cause auprès du comte de Chambord, lequel m'a dit que le Président, sous quelque forme que ce fùt^ valait mieux que la République... Mais aujourd'hui, fe'est trop tard : il a donné sa mesure, etc., etc. » Enfin, je lui fis une dernière'objection : je lui montrai Rome et le Pape prisonnier des Français, par ordre de la République rouge... Il hésite un instant, puis il me dit: « Ah! les Autrichiens et les Russes seront à la frontière et ils arrangeront tout avant que cela ait le temps de durer !!! Après tout, les Autrichiens valent mieux pour lui (le Pape) que les Français. :»

Ainsi, vous le voyez, dans la pensée du chef le plus éminent et le plus prudent du parti légitimiste, ce qu*on veut, c'est bien, comme on Ta dit : arriver à la terre promise par la mer Rouge et amener la guerre civile pour aboutir à la guerre étrangère.

Je n'ai pas pu m*empècher de lui dire que si quelqu^un lui avait attribué devant moi de pareilles opinions, je l'aurais traité de calomniateur, et j'ajoutai que c'était avec des raisonnements analogues qu'on s'était décidé à la Saint-- Barthélémy !

Il m*a répondu par des remontrances contre mon attitude actuelle, qui n^est au fond que celle d'un matelas qui s'intprpose entre deux enragés ; — il m'a dit qu'elle manquait de dignité, de sagesse, etc., le tout avec les formes les plus Suaves et les plus charmantes.

Je demande, après cette lettre, si la conspiration n'était pas flagrante, si le Prince-Président ne se trouvait pas en état de légitime défense, et s*il n'avait pas le droit de déjouer, en les gagnant de vitesse, les mauvais desseins de ses ennemis.

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