CHAPITRE VII
Présentation au Prince-Président. — Saint-Florent et le passage de 1^ Loire par Tarmée vendéenne. — Un mot de M. de Persigny.— Les souliers de M. Dupin. — L'Empereur à Nantes.
La première fois que j'ai eu Thonneur d'être présenté à Napoléon III, c'est sur un bateau à vapeur, le 30 juillet 1849. L'Empereur était alors Président de la République et venait d'inaugurer le tronçon de fer de Tours à Angers. J'étais allé au devant de lui jusqu'à Tours, en qualité de secrétaire du général Gérard, qui avait bien voulu me donner pendant quelques jours Une fonction intime auprès de lui, afin de me faciliter Un Voyage que j'avais un vif désir d'accomplir. Le Président était accompagné de M. Dupin, président de l'Assemblée législative; de plusieurs ministres; de M. Ferdinand Barrot, secrétaire général de la Présidence; de M. de Persigny, cdlonel d'état-major de la garda nationale de Paris ; de la plupart des représen-
lants de la Loire-Inférieure, etc. Une députation s'était rendue à Angers pour lui faire cortège jusqu'à Nantes. A la tète de cette députation, présentée au Président par M. Gauja, préfet du département, figuraient MM. Golombel, maire; Garnier, président de la Chambre de commerce; Bonamy, président du Tribunal de commerce; Ghérot, adjoint; Guissart, membre du Conseil municipal, etc., etc.
Le vapeur qui portait César et sa fortune était arrivé devant Saint-Florent. Là, le capitaine- reçut Tordre de stopper pour que le Président pût mieux étudier la contrée où les Vendéens pratiquèrent, en octobre 1793, le passage de la Loire, fuyant les armées victorieuses de la Convention ; le lieu où Bonchamp, prés de mourir, sauva, par un trait de générosité antique, la vie de cinq mille prisonniers républicains, déjà condamnés à périr. M. Bouhier de TÉcluse, représentant de la Vendée, venait de donner au Prince des renseignements topographiques complètement faux, et de faire, des deux scènes qu'il prétendait peindre, un réôit par trop fantaisiste. Je me sentis tout à coup emporté par l'amour du vrai ; quelque inconnu que je fusse de l'entourage du Président et du Président lui-même, je pris ijesolument la parole et, sans me rendre bien compte d'un manquement audacieux aux lois de l'étiquette, je rétablis en quelques phrases l'exactitude historique gravement offensée par un narrateur ignorant. Le Prmce m'ôcoutait avec une bienveillante attention, et
lorsque j'eus terminé, je le vis parler à l'oreille de M. Ferdinand Barrot. A quelques instants de là, un peu ému encore de l'incident, mais n'y attachant pas d'autre importance, j'aperçus venir à moi M. Lanjuinais, ministre du commerce, et M. Gauja, qui me dirent, de la part du Prince, que j'allais lui être présenté et qu'il m'attendait sur le pont du bateau.
Comblé d'un tel honneur, auquel je ne m'attendais guère, je n'eus garde de m'y soustraire cependant. Le Prince me reçut avec une grande bonté ; il me parla de mes travaux, m'encouragea à y persévérer ; et la conversation s'engagea sur des questions d'économie politique, très familières à mon auguste interlocuteur et dont je m'occupais presque exclusivement alors. La pluie tombait, fine et serrée; le Prince était couvert d'un paletot en caoutchouc ; il insista pour que je ne restasse pas tête nue et me contraignit à jeter mon manteau sur mes épaules. Après dix minutes, je pris congé ; le Président daigna m'assurer de sa bienveillance, et moi je lui promis, en lui déclarant nettement que j'étais légitimiste, un dévouement sincère à la grande cause de régénération sociale dont il était Tinspirateur et le chef providentiel.
A quelques jours de là, M. Ferdinand Barrot, qui s'est, dans toutes les circonstances, montré parfaitement affectueux et bon pour moi, me faisait l'honneur
de m'écrire, de la part du Prince, une lettre qui figure en tète de mes autographes les plus précieux.
Pendant le trajet d*Angersà Nantes, M. de Persigny, avec qui je causais depuis quelques instants, me demanda à brùle-pourpoint :
— Dans ce pays comment accueillerà-t-on TEmpire?
— On l'acclamera comme l'œuvre du salut final, répondis-je, sans me déconcerter d'une question qui, à répoque où elle était faite, pouvait sembler prématurée ou embarrassante.
La conversation finit là. Je me retirai, pour étudier en moi-même les perspectives d'un avenir qui commençait à m'apparaître d'une manière certaine et préci e.
Déjà donc, en juillet 1849, TEmpire était envisagé comme le dénouement infaillible de la situation.
Un détail d'un autre ordre, et qui, tout puéril qu'il soit, ne montre pas moins quels germes mauvais les plaisanteries railleuses des journaux satiriques jettent dans les esprits eux-mêmes habitués à la réflexion et à l'étude sérieuse des hommes et des choses.
On sait l'insistance que le Charivari d'autrefois a mise à représenter M. Dupin comme invariablement
chaussé de gros souliers ferrés, dignes des maçons limousins. Eh bien ! dés que j'aperçus Téminent pfrési-^ dent de l'Assemblée législative, mes yeux se portèrent instinctivement et comme malgré moi vers ses pieds, et non sur son visage. Mais voyez Taventure et combien mon illusion fut promptement détruite : il portait des bottes vernies toutes neuves.
La seconde fois que je vis l'Empereur, c'était le 10 juin 1856. Les événements avaient marché : la République avait fait place à l'Empire ; le Président s'appelait Napoléon III.
L'Empereur venait à Nantes, à l'occasion des grandes inondations qui avaient désolé les rives de la Loire.
Quelques personnes seulement lui furent présentées. M. Henri Chevreau, qui m'honorait depuis trois ans déjà de sa confiance et de son affection, voulut que je fusse du nombre.
C'était dans le grand escalier de la Préfecture. Nous étions étages sur les marches pour saluer l'Empereur descendant de ses appartements lorsqu'il allait visiter les quartiers envahis par le débordement du fleuve. Le Souverain passait lentement, adressant quelques paroles aimables à ceux dont les visages lui étaient connus. Modestement, et n'étant revêtu d'aucun titre officiel, je m'étais placé le dernier de tous.
Je fis cependant bien des jaloux. L'Empereur, qui
avait passé devant le front des fonctionnaires en répondant seulement de la tète et du sourire à leurs saints, s'arrêta devant moi et voulut bien m'entretenir quelques instants, me remerciant dans les termes les plus bienveillants des services que je m'efforçais de lui rendre.