CHAPITRE VIII
VHistoire de Jules César, — César, Gharlemagne et Napoléon I*'. — George Sand et VHistoire de Jules César, — Les civilisations disparues. — Le caractère des Gaulois. — Les campagnes de César dans les Gaules. — Alésia. — Où était Alésia? — Le passage du Rubicon. — La guerre ciVile. —Audience de l'Empereur.— L'histoire du Deux Décembre. -— Un présent de l'Empereur. —Le Plébiscite de 1870. — > Composition du Comité plébiscitaire.
Lorsque l'Empereur fit paraître le premier volume de VHistoire de Jules César^ quelques esprits sceptiques ou maladroitement taquins s'efforcèrent d'indiquer qu'il n'était pas le véritable auteur de ce beau livre.
Je suis en mesure de donner un démenti à cette insinuation malveillante.
Ayant appris que je m'étais appliqué à Tétude de la géographie des Gaules, Napoléon III, au cours môme de son travail, me fit mander. Il m'interrogea ample-
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ment, et j'assistai à une portion des laborieuses, volontiers je dirais des prodigieuses recherches auxquelles il s'est livré pour rendre l'ouvrage digne de son sujet. Mon témoignage a cette valeur que « j'ai vu, j'ai su, j'ai lu. » Du reste, les bruits hostiles qu'on avait d'abord cherché à répandre ont fini par s'éteindre, et l'Empereur demeure devafit la postérité l'auteur de la plus complète Histoire de César^ de la plus exacte également qui ait été faite dans aucune langue.
Les libellistes du temps se sont également évertués à chercher dans le livre impérial une équivoque qui n'y est sûrement point. A quoi bon cette équivoque ? Pourquoi se fût-elle produite ? Dans quel but mal dissimulé Teût-on fait naître? Évidemment une pensée mère a inspiré l'auguste écrivain, une pensée que l'on a bien le droit de déclarer puissante et profonde ; mais il est insensé, il serait puéril de croire que ce n'est pas uniquement le grand Jules que l'Empereur a voulu peindre, et que derrière le portrait du fier Romain se trouve un autre personnage plus récent et non moins illustre. Peut-être la rare fortune dont a joui C4ésar sera-t-elle un jour acquise à Napoléon I®'; peut-être, dans dix-huit cents ou deux mille ans, le chef glorieux de quelque grand pays s'enorgueillira-t-il d'écrire l'histoire de cet homme déjà presque légendaire, suscité, lui aussi, pour « tracer aux peuples la voie qu'ils doivent suivre, marquer du sceau de son génie une ère nouvelle et accomplir en quelques anaées le travail
de plusieurs siècles. » Mais cette tâche n'incombait pas à Napoléon III, qui n'a point essayé de devancer l'époque OÙ il sera utile à l'humanité et à l'enseignement des nations de buriner avec des caraclères spéciaux cette incomparable histoire.
Dans la vie de César il ne faut pas plus chercher la vie de Napoléon P' que la vie de Gharlemagne. Sans doute de grandes et formidables analogies existent entre ces trois grands initiateurs ; mais chacun d'eux eut son génie personnel, approprié à son époque, à l'état de la civilisation, aux besoins des sociétés, au mouvement supérieur du progrés. Chacun eut sa mission distincte . marquée par Dieu ; et, une fois cette mission accomplie, chacun disparut, l'un pour Idisser rayonner sur l'univers l'éclat rajeuni de la domination romaine; l'autre pour que les développements de son œuvre se trouvassent attardés sous l'influence d'un sceptre trop tôt dégénéré ; le dernier pour que sa succession, après des épreuves compliquées et douloureuses, recueillît dans les leçons du malheur la force et l'autorité de reprendre son labeur interrompu, en greffant le droit nouveau sur le droit ancien, en relevant la démocratie de ses fautes, de ses crimes et de ses chutes^ en réconciliant tout à fait le principe monarchique avec la bonnOy la vraie, la salutaire liberté.
Évidemment ces trois grandes figures, placées à intervalles presque égaux dans l'histoire, ont entre elles de ^*a)ids points do ressemblance; puisque toutes le»
trois sont liées par la triple parenté du génie, de la fortune et de la gloire ; puisque toutes les trois sont parvenues au sommet de la puissance par le seul fait des événements qui ont précédé leur apparition ou qu'elles-mêmes avaient charge de déterminer ; puisque toutes les trois portent la marque divine des prédestinés.
Mais assurément, en écrivant la vie de Jules César, rillustre auteur n'a pas voulu aller au delà de son mo* déle; et c'est méconnaître le caractère de son livre que chercher à y apercevoir une préoccupation dont les hommes sincères n'y sauraient trouver nulle trace.
C'est bien le monde romain que l'Empereur nous présente, et non pas le monde français. Les hommes qu'il évoque sont bien nés sur les bords du Tibre, et non sur les rives de la Seine. Leur politique est grande sans doute ; mais elle ne ressemble pas à la nôtre. Ils sont tour à tour plus austères ou plus corrompus; nous sommes plus vains et plus policés. Ils aiment comme nous à courir les lointaines aventures; mais nous avons plus qu'eux l'instinct de la générosité. Ils ont ainsi que nous l'amour des armes et la passion des batailles ; mais nous possédons ce qu'ils ne connaissaient pas : la modération dans le triomphe et une certaine retenue dans Texploilation de la gloire.
Ces déftuts, nous les avons exagérés quelquefois ; ces qualités, nous les avons peut-être oubliées ou méconnues ; mais nous avions à accomplir alors dans l'univers une révolution bienfaisante ; nous avions l'£u-
ropetout entière à combattre, le monde pour ainsi dire à refaire; et, pour nous préserver, nous devions asservir. La nécessité y était ; cependant cette nécessité une fois disparue, notre caractère tout entier nous est revenu, et notre nature bonne, loyale, généreuse en même temps que légère, s'est manifestée partout sans contrainte.
Rome était condamnée à s'imposer par la force et à courber au joug ce qui lui obéissait volontiers aussi bien que ce qui avait résisté à son effort. Nous nous sommes montrés jaloux également d'établir notre prépondérance sur la politique universelle ; mais, après le succès de nos armes, nous savions du moins respecter la liberté de ceux que nous avions vaincus.
Napoléon P' n'observa pas toujours ces ménagements, et c'est en cela qu'il est un peu Romain ; mais si l'on envisage les difficultés qu'il eut à surmonter, les préjugés qu'il eut à combattre, les coalitions qu'il eut à détruire, on conviendra qu'il fut bien forcé de procéder comme le grand Jules et de s'assimiler, à peine d'y périr, au moins une portion des nations qu'il venait de soumettre en assujettissant leurs chefs.
Cependant cela n'autorise pas à croire et à affirmer que, en élevant un monument à César, l'Empereur ait eu surtout en vue Napoléon, et que, procédant p^r voie d'allusions transparentes^ il ait écrit l'histoire des temps anciens uniquement pour les besoins des temps modernes.
« Avant d'entrer dans Texamen de l'ouvrage, dit M. de Sacy, qui a écrit pour le Journal des Déhais une étude du livre de l'Empereur, il y a quelques questions préliminaires dont je voudrais bien dire un mot. Je vois des gens qui s'étonnent qu'un souverain fasse et publie des livres : peu s'en faut qu'ils ne s'en scandalisent. Un Empereur se fait auteur et homme de lettres ! Voilà, par exemple, un scrupule que je suis loin de partager. C'est peut-être vanité de ma part; mais je ne puis pas admettre qu'un souverain s'abaisse et se dégrade en prenant la plume. L'honneur qu'il fait aux lettres, les lettres le lui rendront bien. L'Empereur veut prendre place parmi nous : tant mieux ! quUl soit le bienvenu. La république des letti*es ne doit-elle pas s'estimer trop heureuse d'ouvrir sa porte à un prince qui lui a toujours ouvert la sienne avec tant de grâce et de bonté ! »
A ces observations, que je trouve excellentes, j'ajouterai ceci : En prenant la plume pour écrire un livre savant, où il s'est montré tour à tour archéologue, historien, philosophe, orateur même, l'Empereur a donné aux lettrés sérieux et sincères un encouragement qui ne saurait être perdu, et dont il faut, en tout cas, lui savoir gré. Ce qui emporte aujourd'hui notre littéraure, ce qui la fausse, la compromet et la dégrade, c'est l'entraînement aux productions rapides et faciles, où l'imagination, le caprice et l'esprit ont seuls part, mais d'où l'étude approfondie se trouve presque toujours ab*
sente. Sans parler des scandaleux livres où l'art ne figure que par les outrages dont on l'abreuve, beaucoup d'écrivains excellent dans le roman, dans la description, dans la fantaisie, même dans la polémique ; combien peu brillent et se distinguent dans les travaux consciencieux où l'âme et le cœur sont de moitié, où la pensée domine avec la méditation austère, où la science a sa part, ainsi que Texamen, la comparaison et le jugement I C'est là Tun des défauts essentiels de notre temps. On produit vite ; mais on dédaigne ce qui pourrait durer. On possède au plus haut degré le charme du style ; mais on semble avoir en mépris la solidité ferme de la réflexion. On écrit sans relâche; mais Ton* ne travaille point. Aussi la plupart de nos livres, tout en courant le monde, recherchés et lus avidement, n'honorent guère et n'affirment pas du tout la littérature française, tant déchue, malgré de courageux efforts, depuis la grande époque du dix-septième siècle.
Évidemment il y a là un mal contre lequel il faut réagir, parce que ses conséquences peuvent être dommageables à plus d'un titre, et que l'estime dont notre génie national veut être entouré en subit une atteinte douloureuse.
L'ouvrage, si on le juge au point de vue de l'art, est à Tabri de tout reproche. L'étude calme, patiente, consciencieuse, s'y révèle à chaque page. Rien n'y est produit au hasard, et pour récrire, Tau-
teur a dû souvent imposer silence à son imagination, afin de demeurer rigoureusement sincère, exact et vrai. C'est là un mérite trop rare pour qu'on ne le signale pas. Évidemment l'Empereur s'est oublié lui-même, pour être toujours un historien fidèle, scrupuleux dans le détail, observateur délicat du fait minutieux, interprète intelligent et sûr du sens des événements.
Partout où sa personnalité eût pu se manifester,, on ne la rencontre pas, et on lui en sait gré; cependant il apprécie et il juge, et on Ten remercie, parce que le récit y gagne en valeur et en autorité.
Le texte est chargé, presque surchargé de notes, et il n'est pas un incident, pas une peinture, pas une appréciation, pour ainsi dire, dont on ne puisse suivre la trace et trouver l'origine. L*œuvre est assurément de Napoléon III, et Thonneur lui en appartient entièrement; mais l'auguste écrivain a eu des collaborateurs éminents, qu'il se charge lui-même de désigner et qui se nomment Plutarque, Denys d'Halicarnasse, Tite- Live, Gicéron, Appien, Varron, Aulu-Gelle, Strabon, Polybe, Hérodote, Flavien Josèphe, Valère Maxime, Suétone, Salluste, Orose, Florus, Dion Cassius, — tous les illustres d'autrefois que l'écrivain impérial a consultés, et auxquels il reporte volontairement et trop modestement une portion de la gloire de son livre.
Ce qu'il a fallu de travail, de recherches ardentes, de compulsations laborieuses, d'examens comparatifs pleins d'une science épurée par les veilles, pour arri-
ver à produire cet ouvrage en lui donnant le caractère propre d'originalité qui le distingue, Dieu seul le sait; mais ce que les hommes sont habiles à connaître, c'est la hauteur des vues, la sûreté des appréciations, la loyale et ferme indépendance des jugements. En un endroit, par exemple, l'écrivain n'hésite pas à reconnaître la supériorité des institutions sur le prestige d'une individualité môme formidable, et à ce sujet je signale comme un admirable modèle de droiture et de vérité les dernières lignes de la page 72 du livre et les premières de la page 73. Lorsque le neveu de Napoléon !•' place au-dessus de l'influence exercée par le grand conquérant qui s'appelle Alexandre de Macédoine celle de l'aristocratie romaine, qui, se perpétuant d'âge en âge, assura sa domination sur l'Italie d'abord, sur l'univers ensuite, on est autorisé à dire qu'il n'a pas écrit sous le coup d'une préoccupation, et que son livre tout entier porte la marque d'une conviction dégagée du souci mesquin des personnalités importunes.
En un autre endroit, l'Empereur se livre à cette réflexion où le penseur se révèle dans l'homme d'État : « Le sort de tous les gouvernements, quelle que soit leur forme, est de renfermer en eux des germes de vie qui font leur force, et des germes de dissolution qui doivent un jour amener leur ruine. » Évidemment, lorsque c'est le chef puissant, légitime, obéi, d'un grand pays qui a formulé sa pensée sur la durée éphé-
mère des pouvoirs politiques, on peut avoir Tassurance qu'il n'a jamais voulu abuser de la confiance dont il était le dépositaire.
L'auteur est un historien dans le sens le meilleur et le plus achevé du mot. Il décrit, non pour un homme, mais pour Thumanilé, — pour l'instruction des peuples, non pour le^ besoins d'une cause. Et la preuve c'est, comme le remarque George Sand, « que la louange est décernée à César avec une modération extrême. Rien n'y choque le goût, rien n'y dépasse la mesure. C'est une démonstration, et non une apothéose.» Quand l'auteur des Bulletins de la République parlait ainsi, on pouvait l'en croire. Il n'affectionnait ni César ni Napoléon ; il n'entendait ni caresser la mémoire du grand Romain, ni brûler de l'encens devant l'Empereur des Français. George Sand était plus l'amie de Brutus que de Jules; sa plume merveilleuse, mais politiquement un peu sauvage, s'est usée au service de la démocratie radicale, à rencontre du second Empire. On ne la saurait soupçonner d'avoir voulu faire sa cour à Tillustre écrivain contre qui ses griefs étaient encore peut-être pleins d'ardeur et de violence. Mais au-dessus des haines, des colères de parti, la vérité rayonne, et George Sand s'est acquis un véritable titre d'estime lorsque, en examinant l'5ïs^oi>e de César ^ ses passions se sont apaisées pour laisser un libre essor à l'esprit de justice et de vérité. La plupart des hommes qui ont apprécié le livre de l'Empereur peuvent être considérés
comme ses admirateurs, et je me défierais de leurs éloges si je ne connaissais leur honnêteté et si moimême je ne me sentais assez impartial pour avoir une foi entière dans leur impartialité; mais George Sand était un ennemi du moins, et j'en suis bien aise. Quand sa haute compétence, sa compétence désintéressée s'est inclinée devant l'œuvre historique de Napoléon, il n'est pas permis de suspecter sa raison, ni sa loyauté ; quand son arrêt a proclamé l'excellence d'un livre dont Tintégre auteur n'avait pas assurément ses sympathies, il faut rendre hommage à sa probité liUéraire, et se confirmer dans celte conviction qu'on ne s'égare point en louant sans réserve une œuvre destina à honorer au plus haut degré Tesprit humain.
Du reste, l'Empereur s'est mis en opposition avec la plupart des idées ayant généralement cours au sujet de César. Il a fait de son héros un portrait nouveau, une histoire nouvelle. Il a rompu avec la tradition acceptée et bâti avec les matériaux anciens un monument en désaccord, par ses lignes, son ensemble, ses détails, son aspect, avec les œuvres de ses devanciers ; il a restitué à l'histoire une figure qui avait été profondément altérée, contrefaite, mutilée par d'autres écrivains. Jusqu'à un certain point son travail peut être considéré comme une tentative audacieuse prêtant en plein le flanc à la critique la plus vive. Celui qui le premier a fait de Louis XI un grand roi, au lieu d'un monarque fourbe, lâche, imposteur, uniquement adonné
à des pratiques puériles ou abrutissantes ; celui-là fut considéré à l'égal d'un rêveur candide, substituant la chimère idéale à la réalité repoussante. Cependant il était strictement dans le vrai, et non seulement d'autres sont venus pour l'absoudre, mais encore pour ratifier le jugement équitable qu'il avait porté. Si George Sand s'élevait contre la réhabilitation politique et morale de César ; si, au lieu de célébrer, il lui arrivait de maudire, tenant pour Pompée contre son vainqueur, je le regretterais sans doute, mais sans en éprouver une très grande surprise. Et quand, au contraire, je le vois se mettre d'accord avec la grande âme de l'auguste publiciste et donner sans contrainte une adhésion entière à l'œuvre impériale, je trouve en cela le témoignage d'un esprit élevé et la démonstration infailhble que le livre de Napoléon III est véritablement très bon, très juste et tout à fait supérieur.
Mais, puisque je parle de George Sand, je veux emprunter quelques lignes à sa magnifique appréciation de Y Histoire de César :
L'esprit de modération, dit l'auteur d'/ndiana, resplendit dans ces pages parfaitement pures d'esprit de parti et d'aversions systématiques. Elles sont vierges d'emphase, et on peut en dire ce que Cicéron disait du style de César lui-même : « Il est pur, coulant, dépouillé de toute parure oratoire et pour ainsi dire nu. Peut-être quelques sots écrivains croiront pouvoir broder ce canevas, mais les gens de goût se garderont bien d'y toucher. »
Par cette sobriété de moyens et cette discrétion de sentiments, le livre ne réalisera probablement pas l'attente de ceux qui croyaient avoir à se passionner pour ou contre un ardent panégyrique. La foudre et le glaive, symboliques ornements de la couverture, sont tout étonnés de se trouver là sur une prose si sage, si respectueuse envers tous les mérites et si simplement belle par elle-même. C*est la froide limpidité d'une source ; mais c'est aussi l'éclat du casque de Minerve que nous préférons de beaucoup à celui du front de Jupiter tonnant.
Dans une organisation aussi savante et aussi compliquée que celle de César, il y a plus d'un aspect à saisir, et tout historien a le droit de s'attacher à celui qui lui semble le plus net, le plus accessible, le plus sûr à dégager. Donc, la haute prudence et la sereine capacité du personnage ont trouvé ici un interprète attentif, sagace et particulièrement habile à résumer sa pensée sans en jamais subir Tentralnement.
Ce sera la qualité essentielle du livre; il n'aura pas la qualité opposée, il faut sans doute s'y attendre; mais il faut aussi savoir prendre les œuvres sérieuses telles qu'elles sont et apprécier la victoire 'qu'une conviction nette sait remporter sur les émotions qui la sollicitent.
Au point de vue littéraire, l'ouvrage est sans défauts ; ce qui ne veut pas dire qu'il soit sans couleur et sans attrait. Tout lecteur indépendant peut bien se laisser faire quand on le parque dans une situation d'esprit où il ne se sent pas enfermé sans moyen de contrôle. Un appel à la raison pratique ne révolte que ceux qui ne veulent jamais faire usage de leur raison, et quand cette raison vient à vous avec amè-
nité et dignité, on peut, on doit écouter avec déférence tout ce qu'elle a à vous dire.
Ici, Tattention est facile : le livre est extrêmement bien fait. Toute la moitié du premier volume est consacrée au résumé de la situation où César doit apparaître. C'est l'histoire de la République rapidement esquissée et très suffisamment appréciée. Les faits nombreux de cette période, l'action multiple de Rome sur les colonies, le but et l'effet de ses conquêtes, la portée de ses alliances, l'esprit graduellement modifié de ses institutions, les causes de sa décadence morale, la réaction fatale du monde extérieur sur cette cité modèle, tout cela est merveilleusement clair et sobre, rapide et plein. C'est sans doute le résultat d'un très grand travail; mais nulle part on ne sent F effort ni la confusion. Cela semble venu tout d'une haleine sur les lèvres d'un penseur érudit, qui résume Toeuvre de tous les anciens historiens avec tant de facilité qu'on pourrait croire les entendre se résumer eux-mêmes. Les jugements personnels sont très courts, mais d'une formule excellente, et si la couleur en est sobre, le dessin n'en est que plus ferme et la portée plus franche. H en faudrait citer plusieurs, car jamais personne n'a mieux dit.
Nous souhaitons que cette importante publication n*aît que de bons résultats ; car un ouvrage si éminent comme • talent d'exécution et rempli de sentiments si éleVésy ^oît tendre à élever le niveau des idées et à servir l'œuVre dn progrès» C'est, à coup sûr, la pensée qui Ta dicté, et non celle de soutenir une thèse ou de montrer une capacité intel* lectuelle qui avait fait ses preuves.
Qui a mieux dit que cela ? qui pourrait mieux dire ? Après ce ferme et splendide jugement porté par un ennemi, que pourrait être Tappréciation d'un ami ?
En lisant ce livre, tout plein de batailles et de conquêtes, on se demande par quelle suite d'événements et d'écroulements les civilisations anciennes ont disparu, pour faire place à des barbaries dont on a, au temps même où nous sommes, quelque peine à se rendre maître. Pour peu qu'on jette un regard sur l'état où se trouvait le bassin de la Méditerranée à l'époque de Jules César, on éprouve un véritable sentiment de stupeur à voir désertes et presque désolées des contrées où jadis produits, monuments, richesses, armées et flottes nombreuses révélaient une prospérité, une activité, une puissance inouïe. La civilisation est apparemment vagabonde : on dirait qu'elle n'a la force de s'établir que transitoirement là où elle assied ses tentes. Aux lieux où elle naquit pour la première fois, on ne la retrouve plus ; c'est à peine si Ton aperçoit ses traces, devant la grandeur desquelles on demeure ébahi et comme confondu ; mais elle a émigré, et c'est dans un lointain presque inaccessible qu'on parvient à en rencontrer les représentants dégénérés. Villes mortes, monuments enfouis, champs dévastés, temples détruits, tout atteste une prospérité considérable, à la** quelle a succédé ua affreux désastre où les peuples
eux-mêmes semblent avoir disparu. Loi divine, promulguée sans doute pour humilier notre orgueil et nous apprendre que nous sommes destinés à périr sans que notre œuvre même nous survive. Où est Sidon, où est Tyr, où est Garthage ? Garthage, lorsqu'elle était la rivale de Rome, avant même que Rome, dans sa marche patiente vers la mer, eût une trirème sur la Méditerranée, comptait un million d'habitants. « Ses monuments étaient dignes de sa grandeur ; on y remarquait le temple du dieu Ashmoun, assimilé par les Grecs à Esculape ; celui du Soleil, recouvert de lames d'or valant 5,820,000 fr. ; et le manteau ou péplum destiné à l'image de la grande déesse, qui avait coûté près de 700,000 fr. Son empire s'étendait depuis la frontière de la Gyrénaïque jusqu'en Espagne, elle était la métropole de tout le nord de l'Afrique, et, dans la Lybie elle possédait trois cents villes; sa flotte était formidable et comptait jusqu'à cinq cents vaisseaux ; Polybe, après même qu'elle eut payé aux Romains de lourds tributs, l'appelait la ville la plus riche du monde. » Encore un coup, où est Garthage? Et Ambraçia, qui put fournir pour le triomphe de Fulvius Nobilior, deux cent quatre-vingt-cinq statuas de bronze et deux cent trente de marbre ? Et Thermœ, en Etolie, où Philippe de Macédoine trouva plus de deux mille statues? et Sparte? et Argos? et Gorinthe? et Abydos? et Xanthus? et toutes ces villes opulentes ou fameuses dont le faste éblouit les Romains eux-
mêmes ; ces cités si peuplées, si magnifiques, adonnées aux arts, au commerce, aux lettres, et qui jetaient toutes dans le monde un éclat incomparable? Ce n'est pas seulement le temps qui en a eu raison ; ce n'est pas uniquement la guerre qui les a détruites ; c'est le caractère essentiellement cosmopolite de la civilisation qui les a ruinées ou anéanties. Mais les citoyens de ces villes, que sont-ils devenus eux-mômes? Grave mystère, secret insondable.
Les Gaulois étaient bien nos pères, et nous sommes réellement leurs fils. Qu'on lise plutôt le portrait que l'écrivain impérial trace d'eux : « Ils étaient d'un caractère franc et ouvert, hospitaliers avec les étrangers, mais vains et querelleurs ; mobiles dans leurs sentiments, amoureux des choses nouvelles, ils prenaient des résolutions subites, regrettant le lendemain ce qu'ils avaient rejeté avec dédain la veille; portés à la guerre, recherchant les aventures, on les voyait fougueux à l'attaque, mais prompts à se décourager dans les revers. » Sauf des nuances, c'est le Français du XIX* siècle que l'on trouve dans ce tableau. Preuve nouvelle que nous ne nous sommes pas plus corrigés de nos défauts que nous n'avons fait divorce avec nos vertus traditionnelles. Gomme on peut le constater encore aujourd'hui parmi nous, nouveau trait de ressemblance avec nos ancêtres, les Gaulois étaient
divisés en partis divers, que les dangers de la nation eux-m^es ne parvenaient ni à apaiser, ni à rapprocher, ni à dissoudre. Parmi eux, les druides avaient réussi à établir « un centre religieux ; » mais leurs chefs temporels n'avaient pas pu instituer a un centre politique. » A ce propos, Tauguste historien dit: « Malgré certains liens fédéra tifs, chaque État était bien plus préoccupé de son individualité que de la patrie en général. Cette incurie égoïsle des intérêts collectifs, cette rivalité jalouse entre les difTérentes peuplades, paralysèrent les efforts de quelques hommes éminents, désireux de fonder une nationalité, et les Gaulois offrirent bientôt à l'ennemi un moyen facile de les diviser et de les combattre. » Cela confirme pleinement ce jugement porté par l'Empereur Napoléon P' dans son Précis des guerres de César : « La principale cause de la faiblesse de la Gaule était dans l'esprit d'isolement et de localité qui caractérisait la population ; à cette époque, les Gaulois n'avaient aucun esprit national, ni même de province ; ils étaient dominés par un esprit de ville. C'est le même esprit qui depuis a forgé les fers de PItalie. Rien n'est plus opposé à l'esprit national, aux idées générales de libertéj que l'esprit particulier de famille ou de bourgade. De ce morcellement il résultait aussi que les Gaulois n'avaient aucune armée de ligne entretenue, exercéCi et dés lors aucun art, ni aucune science militaire. Toute nation qui perdrait de vue l'importance d'une
armée de ligne perpétuellement sur pied, et qui se confierait à des levées ou à des armées nationales, éprouverait le sort des Gaules, sans même avoir la gloire d'opposer la même résistance, qui a été l'effet de la barbarie d'alors et du terrain, couvert de forêts,' de marais, de fondrières, sans chemins, ce qui le rendait difficile pour les conquêtes et facile pour la défense. » Au moment où César préparait sa grande entreprise contre les Gaules, les deux principaux partis qui s'agitaient dans ce pays et se disputaient la prééminence, avaient cessé de se combattre, par suite de la victoire de l'un d'eux et de l'anéantissement presque complet de l'autre. Mais tous les deux étaient presque également épuisés ; et, quand les légions romaines passèrent les Alpes, sous prétexte d'une invasion offensive des Helvètes, leur glorieux chef ne rencontra d'abord que les débris de ces armées autrefois formidables qui, intactes, l'eussent vaincu, disputant peutêtre victorieusement à Rome l'empire même du monde. En tout temps notre plus mortel ennemi a été dans nous-mêmes, c'est-à-dire dans notre caractère, dans nos divisions, dans nos querelles intestines, dans nos disputes coupables pour l'exercice du pouvoir. Nous le voyons, nous le savons, nous l'éprouvons surtout ; mais cela ne suffit point apparemment pour nous éclairer, nous corriger et nous convaincre.
C'est avec une sorte de soin pieux que l'Empereur
raconte, en style net et sobre, les campagnes de César dans les Gaules, qui, commencées en Tan de Rome 696, ne furent achevées que Tan 703. Les recherches patientes et courageuses auxquelles il s'est livré pour ne rien laisser dans l'obscurité de ce qui a rapport à son héros sont attestées par des notes multipliées, que le lecteur attentif doit consulter à son tour, parce qu'elles renferment des renseignements précieux et des preuves souvent irrécusables. Surtout lorsqu'il s'est agi de préciser les lieux où les grandes batailles s'engagèrent entre les légions romaines et les armées gauloises, l'historien s'est entouré de documents de toute nature, à l'aide desquels il est parvenu à approcher de la vérité autant que possible. Là n'est pas assurément le moindre mérite d'un travail qui peut à bon droit passer comme une œuvre de science profonde en même temps que comme une étude historique de Tordre le plus élevé. Il n'est pas un campement, pas une localité, pas une route, pas un pont, pas un gué, pas une distance, pour ainsi dire, que l'Empereur n'ait fait rechercher, inspecter, reconnaître, avant que d'en parler. Aussi des traditions séculairement acceptées se trouvent-elles quelquefois démenties par son livre, tandis que d'autres sont victorieusement confirmées. Du reste, le nombre des auteurs consultés par l'écrivain est considérable, et il n'est presque pas un fait, pas une appréciation, pas une date qui ne soit justifiée par son certificat d'origine.
Voilà précisément pourquoi TEmpereur me fit Thonneur de m'interroger. On a fait, on fait encore des recherches actives et opiniâtres afin de préciser le lieu qu'occupait Alésia, le dernier boulevard de la nationalité gauloise. Malheureusement, on est arrivé à des conclusions si diverses, qu'on est resté presque dans le doute sur un point que l'histoire aurait cependant un gi'and intérêt à éclaircir. Les écrivains se trouvent en présence de plusieurs Alésias, et, comme de très bonnes raisons sont fournies en faveur de chacune d'elles, l'embarras où ils se trouvent n'est pas médiocre. Tout récemment encore on s'est efforcé d'établir, contradictoirement avec toutes les versions précédentes, que la ville fameuse où sombra l'indépendance des Gaulois était située dans la Tarantaise, ancienne province des Etals sardes, située entre celles de Francigny, d'Aoste et de Maurienne, dans la Savoie supérieure, et comprise aujourd'hui dans le département de la Savoie. Pour l'Empereur, l'Alésia des Commentaires est a sans aucun doute » Alise-Sainte-Reine, dans le département de la Gôte-d'Or. « L'examen des raisons stratégiques qui ont déterminé la marche de César, la juste interprétation des textes, enfin les fouilles faites récemment, tout concourt à le prouver. » Ce système, adopté par l'illustre écrivain, après une étude approfondie, a généralement prévalu, d'ailleurs, et c'est sur le mont Auxois, dont l'ancienne Alésia occupait le sommet^ que la France du xix® siècle, honorant la
mémoire du glorieux vaincu de César, a placé la statue colossale de Vercingétorix. Quoi qu'il en soit, on dit que des publications postérieures à l'impression du tome Ih de Y Histoire de Jules César avaient ébranlé les convictions de Napoléon III, et que, pour lui, la question d'Alésia était redevenue incertaine et pendante, comme elle n'a point cessé de l'être pour beaucoup dô chercheurs et d'archéologues.
Je n'ai pas l'autorité suffisante pour donner un avis décisif sur l'objet du litige; toutefois il me paraît que toutes les inductions dont on argumente en faveur d'Alésia sont acceptables en quelques points et faciles à réfuter sur d'autres; quant à la réalité, elle peut aussi bien être ici que là ; même il ne serait point impossible qu'elle fût partout ailleurs qu'on l'a cherchée jusqu'à présent et qu'on croit de plusieurs côtés l'avoir rencontrée.
Après avoir raconté la conquête des Gaules et fait un tableau saisissant de la corruption qui sévissait à Rome et des périls qui menaçaient la République, en proie à la plus effroyable confusion, l'historien impérial continue ainsi :
« Le moment suprême est arrivé. César en était réduit à cette alternative, de se maintenir à la tête de son armée malgré le Sénat, ou de se livrer à ses ennemis, qui lui auraient réservé le sort dçs complices de
Gatilina, condamnés à mort, s il n'était pas, comme les Gracques, Saturninus et tant d'autres, tué dans une émeute. Ici se pose naturellement cette question : César, qui si souvent avait affronté la mort sur les champs de bataille, ne devait-il pas aller l'affronter à Rome sous une autre forme, et renoncer à son commandement, plutôt que d'engager une lutte qui devait jeter la République dans tous les déchirements d'une guerre civile? Oui, si par son abnégation il pouvait arracher Rome à l'anarchie, à la corruption, à la tyrannie. Non, si cette abnégation devait compromettre ce qui lui tenait le plus à cœur, la régénération de la République. César, comme les hommes de sa trempe, faisait peu de cas de la vie, et encore moins du pouvoir pour le pouvoir lui-même ; mais, chef du parti populaire, il sentait une grande cause se dresser derrière lui ; elle le poussait en avant et l'obligeait à vaincre, en dépit de la légalité, des imprécations de ses adversaires et du jugement incertain de la postérité. La Société romaine en dissolution demandait un maître; l'Italie opprimée un représentant de ses droits; le monde, courbé sous le joug, un sauveur. Devait-il, en désertant sa mission, tromper tant de légitimes espérances, tant de nobles aspirations? Eh quoil César, redevable au peuple de toutes ses dignités, et se renfermant dans son droit, se serait retiré devant Pompée, qui, devenu Tinstrument docile d'une mmprité factieuse du @énat; foulait aux pieds le droit
et la justice; devant Pompée, qui, de Taveu même de Gicéron, aurait été, après sa victoire, un despote cruel, vindicatif, et eût laissé exploiter l'univers dans l'intérêt de quelques familles, incapable d* ailleurs d'arrêter la décadence de la République et de fonder un ordre de choses assez solide pour retarder de plusieurs siècles l'invasion des barbares! Il aurait reculé devant un parti qui lui faisait un crime de réparer les maux causés par les fureurs de Sylla et les rigueurs de Pompée en rappelant les exilés ; de donner des droits aux peuples d'Italie; de distribuer des terres aux pauvres et aux vétérans, et d'assurer, par une administration équitable, la prospérité des provinces! C'eût été insensé. La question n'avait pas les proportions mesquines d'une .querelle entre deux généraux se disputant le pouvoir : c'était la rencontre décisive entre deux causes ennemies, entre les privilégiés et le peuple; c'était la continuation de la lutte formidable de Marins et de Sylla .
c César a pris son parti. Il a commencé la conquête des Gaules avec quatre légions; il va commencer celle de l'univers avec une seule. Il lui faut d'abord s'emparer d'Ariminum (Riminï), première place importante de l'Italie, du côté de la Cisalpine. A cet effet, il envoie en avant un détachement composé de soldats, de centurions éprouvés et commandés par Q. Hortensius; il échelonne une partie de sa cavalerie sur la route. Le soir arrivé, sous prétexte d'une indisposition, il quitta
ses officiers, qui étaient à table, monte dans un char avec quelques amis, et va rejoindre son avant-garde. Parvenu prés du Rubicon, ruisseau qui formait la limite de son gouvernement et que les lois lui défendaient de franchir, il s'arrête un moment, comme frappé de terreur; il communique ses appréhensions à Asinua PoUion et à ceux qui Tentourent. Une comète s'est montrée dans le ciel; il prévoit les malheurs qui vont fondre sur Tltalie et se rappelle le songe qui, la nuit précédente, était venu oppresser son esprit : il avait rêvé qu'il violait sa mère. La patrie n'était-elle pas, en effet, sa mère; et, malgré la justice de sa cause et la grandeur de ses desseins, son entreprise un attentat contre elle? Mais les»augures, ces interprètes flatteurs de l'avenir, affirment que ce songe lui promet l'empire du monde : cette femme qu'il a vue renversée n'est autre que la terre, mère commune de tous les mortels. Puis tout à coup une apparition frappe, dit-on, les yeux de César : c'est un homme de haute stature entonnant sur la trompette des airs guerriers et l'appelant sur l'autre rive. Toute hésitation cesse; il se porte en avant et passe le Rubicon, en s'écriant : « Le sort en est jeté I « allons où m'appellent les prodiges des dieux et Tini- « quité de mes ennemis. » Bientôt il arrive à Ariminum, dont il s'empare sans coup férir. La guerre civile est commencée. »
Oui, la guerre civile est commencée !
Mais quel est son but? Le salut de la patrie. Quel sera son résultat? Le renouvellement de l'ancienne gloire de Rome.
Dans ces conditions, Jules César peut en affronter la responsabilité devant ses contemporains et devant l'histoire. Loin d'être suspecte ou coupable, son œuvre est pleine de mérite ; il est autorisé à en revendiquer le bénéfice et l'honneur dans la postérité, alors même que l'injustice, Tignorance ou la passion aveugle s'efforceraient de lui en faire un crime.
D'ailleurs, « le véritable auteur de la guère, a dit Montesquieu, n'est pas celui qui la déclare, mais celui qui la rend nécesaire. » Grande parole que Von ferait bien de méditer avant de se prononcer sur les hommes qui, ayant une mission souveraine à accomplir, y emploient la force. Le passo^ du Rubicon, l'entreprise du 18 Brumaire, le coup d'État du 2 Décembre, ont une origine commune, et, procédant du même principe, s'expliquent également et se justifient par les nécessités auxquelles il s'agissait de pourvoir, sans qu'on ait à se préoccuper outre mesure des procédés qui caractérisèrent ces trois grands événements. A Rome comme en France, il y avait un grand mal, un mal profond et terrible à guérir ; il y avait des éventualités redoutables à conjurer. César n'eût pas été digne de ses grandes destinées s'il avait hésité dans sa tâche; son nom n'eût point traversé les âges, environné d'un in-
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comparable éclat, s'il avait timidement reculé devant le seul moyen qui s'offrait à lui de saisir un gouvernail qui n'était plus aux mains de personne.
« Il y a des circonstances impérieuses, dit l'Empereur Napoléon III avec un sentiment profond de conviction personnelle, qui condamnent les hommes politiques, soit à l'abnégation, soit à la persévérance. Tenir au pouvoir lorsqu'on ne saurait plus faire le bien, et que, représentant du passé, on ne compte, pour ainsi dire, de partisans que parmi ceux qui vivent des abus, c'est une obstination déplorable; l'abandonner lorsqu'on est le représentant d'une ère nouvelle et l'espoir d'un meilleur avenir, c'est une lâcheté et un crime. » N'y pas prétendre ou en éviter les laborieuses charges quand on semble suscité pour cette mission et que les exigences de l'intérêt public en péril le commandent, aurait pu ajouter l'illustre écrivain, c'est témoigner d'une coupable indifférence et pratiquer en face des prescriptions divines et humaines, le plus détestable oubli de tous les devoirs.
Les hommes politiques ne s'appartiennent pas; ils sont, en réalité, la propriété du temps où ils vivent, du peuple au milieu duquel ils s'agitent, du travail qu'il leur est donné d'accomplir. S'ils demeurent au-dessous de l'cëuvre qu'ils embrassent volontairement ou qui leur est dévolue par le hasard ou la Providence^
ils rentrent infailliblement dans l'obscurité de la foule, et leur renommée avortée les précède dans la tombe. Au contraire, s'ils remplissent avec honneur, avec courage et sans aucune défaillance leur mandat tout entier, quelque difficulté qu'ils y éprouvent, quelques clameurs qui les environnent, quelques dangers qui les menacent, alors leur grandeur s'épanouit sans contrainte, leur notoriété rayonne, leur nom ne meurt jamais. Ce sont de puissants serviteurs de l'humanité qui ont surgi pour marquer les étapes patientes du progrès civilisateur, et les générations se succèdent, remplies de reconnaissance et de respect, pour les admirer, pour les glorifier, pour couronner incessamment leur vaillante mémoire et la bénir.
Un jour de 1865, je sollicitai une audience de l'Empereur. — (( Quel est l'objet de votre démarche ? me demanda obligeamment le duc de Bassano, grand chambellan. — Offrir à Sa Majesté un travail analytique et critique de nature à l'intéresser. L'Empereur a daigné me faire adresser le premier volume deV Histoire de Jules César. C'est le moins que je l'en remercie. — Qu'avez- vous à solliciter? Permettez-moi de m'en informer, afin que je puisse en instruire Sa Majesté. — Je n'ai rien à demander à TEmpereur, absolument rien. — Laissez-moi vous dire que l'Empereur n'est pas habitué à ce qu'on lui offre et qu on ne lui demande
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pas. — Gela variera, Monsieur le duc. — Alors venez demain : voici votre lettre d'introduction. »
Le lendemain, je fus reçu par l'Empereur, qui me remercia d'avoir fait de son livre l'objet d'une étude qui ne comprend pas moins de deux cents pages. — « Vous avez été presque mon collaborateur, et aujourd'hui, vous me traitez en confrère. Monsieur; je vous en sais gré. » La conversation s'engagea alors sur divers points géographiques au sujet desquels je ne me trouvais pas d'accord avec l'illustre écrivain. L'Empereur voulut bien entendre mes observations et les discuter ; même il me promit de les examiner à loisir.
Plusieurs fois depuis cette époque, l'Empereur m^a fait l'honneur de me recevoir et de m'entendre, aux Tuileries et à Saint-Gloud, spécialement en 1867 et en 1868, à l'occasion de la loi sur la presse, ainsi que je l'écrirai plus loin avec détails. Ma dernière visite eut lieu le 9 décembre 1869. Depuis longtemps déjà je n'avais pas vu l'Empereur, dont je combattais dans mon journal la politique imprudente. Je le croyais changé à mon égard. C'était une erreur : loin de là, s'il se souvenait des paroles peut-être vives que mon dévouement m'avait porté à prononcer devant lui, c'était pour rendre hommage à leur sincérité. 11 était la bonté môme, et sa mémoire était invariablement re-
connaissante de ce qu'on avait fait ou de ce qu'on avait tenté de faire pour lui.
L'Empereur avait demandé à M. Clément Duvernois d'écrire l'histoire du Deux Décembre. Or, cette histoire je venais de la publier. C'a été presque un regi'et pour moi, parce que M. Clément Duvernois, écrivain d'un très grand talent, eût produit certainement un livre bien supérieur au mien. Mais mon volume était chez le libraire et je ne pouvais Ten retirer. Il fut porté à l'Empereur, qui le lut et me fit appeler. Dés que j'entrai chez M. Gonti, chef du cabinet de Sa Majesté, je sus que, loin d'être mécontent de mon livre. Napoléon III souhaitait de m'en remercier. — « Voyons, me dit M. Gonti, jouons franc jeu. L*Empereur désire vous offrir un témoignage de sa satisfaction. Que souhaitez-vous ? — Personnellement, je ne souhaite quoi que ce soit, je vous assure. — Il n'est pas possible que vous opposiez un refus à l'Empereur. Réfléchissez et choisissez. L'Empereur apprécie depuis longtemps vos services. Il veut les récompenser. Indiquôz-moi ce qui serait de nature à vous plaire. — J'ai réfléchi} et, puisqu'il le faut, je suis prêt à obéir au désir bienveillant de l'Empereur. » Tout aussitôt introduit^ l'Empereur vint au devant de moi, me tendit la main et me dit ces paroles, qui sont demeurées gravées dans mon esprit en même temps que dans mon cœur :
« — J'ai lu votre livre avec un grand intérêt; G'est Cela. Vous m'avez bien compris et bien expliqué» On
est heureux de rencontrer pour sa pensée un ti*aducleur tel que vous. Depuis longtemps, j'ai le désir de vous offrir un gage de ma reconnaissance et de mon amitié. Que souhaitez-vous d'être? Que souhaitez-vous d'avoir? — Sire, je connais depuis quelques instants les intentions si généreuses de Votre Majesté à mon égard. Aussi j'ai fait mon choix. Seulement, il est am-* bilieux, et peut-être votre honte, si grande soit-elle, ne pourra le satisfaire. — Qu'est-ce donc ? — Ce que Votre Majesté n'offre qu'à ses meilleurs amis : sa photographie signée de sa main. — Rien que cela? — Tout cela, Sire. »
L'Empereur demeura quelques instants rêveur, m'interrogeant de son regard doux et tranquille; puis il reprit : « — Vous aurez ma photographie signée; mais j'espérais que vous me demanderiez davantage. »
Le soir ménœ, je recevais l'image, accompagnée d'une lettre autographe qui récompense et bien au delà, par ses termes flatteurs, les services que j'ai pu rendre à la cause de T Empire.
A Toccasion du plébiscite de 1870, un Comité fut formé pour diriger le m6Qfvement national qui devait consacrer la nouvelle Gcfiiêftitution.
Gè plébiscite -était une faute, une maladresse, tout au
moins une imprudence. M. Emile OUivier croyait y trouver l'affermissement de son pouvoir : il y rencontra le premier élément de sa chute. L'Empire n'avait pas besoin d'être de nouveau acclamé par le pays; et le pacte constitutionnel courait de grands risques à se trouver modifié par une intervention plébiscitaire. Nous avions déjà la liberté de la tribune et la licence de la presse, sans compter le droit de réunion, d'où sont nées les grèves et les troubles profonds qu'elles engendrent. C'était suffisant pour que la Révolution, comprimée pendant quelques années, détendît ses ressorts et fit sauter la machine.
Les amis de l'Empereur étaient inquiets et contristés. Ils envisageaient un danger prochain, sans toutefois soupçonner encore la guerre. Je ne fus pas l'un des moins préoccupés. Cependant une fois le plébiscite décidé, il ne fallait pas qu'il échouât; parce que les ennemis de l'Empire, déjà autorisés à le combattre, se sentiraient d'autant plus forts pour le renverser,
Le Comité plébiscitaire fut constitué sous la présidence du duc d'Albuféra. Il se composait d'abord de l'amiral Bouet Willaumez, de M. de la Guéronniére, de M. Emile de Girardin, de M. Clément Duvernois, de M. Frédéric de la Grange et de M. Janvier de la Motte, qui remplissait les fonctions de secrétaire général. Plus tard, l'Empereur, qui daignait se souvenir de moi, désira m'y voir entrer pour représenter la presse départementale. J'obéia à Tappel qui me fut adressé
dans ce sens, et je fis partie du Comité, à la condition que deux de mes honorables confrères, M. Gras, du Messager ^u Midi^ et Grassis, du Salut Public j m'y accompagneraient.
Mais je ne .m'abusais pas, pour cela, sur les suites que pouvait engendrer l'œuvre plébiscitaire.