‹ Confessions d'un journalisteChapitre 24 sur 41 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le projet de loi sur la presse. — Le régime de 1852.'— Le Gongrèi de 1867. — Entrevue avec MM. Rouher et deLavalette. — Audience de TEmpereur. ^ Adresse à TEmpereur. — Renvoi du projet de loi au conseil d*État. — Mes relations avec M. Rouher. — Les partis et la liberté.— La liberté de la presse.— La pressé en 1848, en 1830, en 1789. — La liberté d*ôorire et la libeité de penser. — L*égalMé polittquç. — iLa liberté de la presse en Angleterre. — * La conception libérale de 1867.— Mes conversations avec M. Rouher -^Notre conspiration contre le projet de loi. — Mon entrevue avec TEmpereur. -^La mission que me donne l'Empereur. —^ Audieùce de rimpératrice. —En sortant des Tuileries. — Dans un bureau du Corps législatif. — Une note maladroite du Pays, — Réimion du conseil privé et du conseil des Ministres. — Notre défaite. — La démission de M. Rouher. — Un manque d^esprit politique. — M. Rouher fait voter la loi sur la presse.— Désaveu des journaux, ministériels. — Déclarations formulées par les membres du Congrès. — M. Paul de Cassagnac nous venge.

Lorsque, au mois de février 1867, on annonça que le gouvernement se proposait de modifier le régime de la presse inauguré en 1852, tous les amis de TEmpire furent émus et se montrèrent inquiets. C'était, en e£fét, une imprudence et une faute qu'on allait commettre.

« La presse est un instrument dangereux qu'il ne faut manier qu'avec réserve ; c'est, en même temps, une arme redoutable qu'il convient de ne pas rendre trop tranchante. » Bien avant le Deux Décembre, ces vérités avaient été comprises, ainsi que le prouve, par exemple, la loi fameuse de 1835, sans parler de ce qui se pratiqua sous la première République et sous le gouvernement de la Restauration. On les oubliait tout à coup, etie doimnage devait s'en faire bientôt cruellement sentir.

Le second Empire ne fut évidemment pas tendre, d'abord, pour ies journalistes : il avait, comme on dit, « charge d'âmes, » et ne pouvait tolérer qu'on troublât, par la prédication de la révolte, son œuvre salutaire ; mais il s'adoucit bientôt et ouvrit à la presse ce que j'appellerais volontiers l'âge d'or. Il n'y eut plus de procès engagés contre les journaux, par conséquent plus de condamnations à l'amende et à la prison prononcées contre les journalistes. Il n'y eut que des avertissements, quelques rares suspensions pour des faits graves, et cinq ou six suppressions pour des faits énormes. Encore ces suppressions furent-elles plus apparentes que réelles, les journaux frappés ayant été autorisés à reparaître sous de nouveaux titres. C'est ce régime-là, sauvegarde de tous les droits comme de tous les intérêts politiques et sociaux, qu'on résolut de changer. Seulement, le premier projet soumis au conseil d'État était si menaçant pour la presse départemen-

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• taie, avec Taugmentation excessive des cautionnements et les changements maladroits de la quotité du timbre, qu'on s'en alarma presque unanimement et qu'on éprouva l'instinctif besoin de se grouper, pour s'éclairer mutuellement et se défendre.

M. Gras, mon excellent et habile confrère du Messager du Midi, prit l'initiative d'un Congrès auquel furent appelés tous les journalistes de province et qui en réunit un grand nombre. On commença naturellement par former un bureau, dont on voulut bien me nommer le secrétaire, peut-être parce que je connaissais par le menu la rédaction entière du projet de loi, par la communication qu'un conseiller d'État de mes amis, M. Oenteur, avait bien voulu m*en faire» tandis que personne de l'assistance n'en soupçonnait autre chose que les lignes principales, par les indiscrétions incomplètes du Journal des Débats. Ce fut là mon succès et Je commencement de Tinâuence qui me fut ensuite acquise sur les délibérations du Congrès. M- Gras, élu président, ainsi que MM. Moisand et de la Grangerie, vice-présidents, me choisirent, non seulement pour donner de la vie, c'est-à-dire de l'action à nos débats, mais encore pour porter la parole vis-à-vis de l'Empe. reur, des ministres, de la Commission de la Chambre et du conseiller d'État rapporteur de la loi. La mission était laborieuse et la charge lourde ; mais je n'en fus pas effrayé et « j'y allai gaiement », plein du désir de justifier la confiance de mes honorables confrères.

D'abord, nous fûmes reçus officiellement par M. Rouher, que j'avais eu Thonneur de voir officieusement l'avant- veille pour la première fois. Le ministre d'Etat avait convoqué à Tentrevue le marquis de Lavalette, ministre de l'intérieur. Je produisis devant les deux conseillers de l'Empereur des arguments tels, appuyés de chiffres si éloquents et d'observations si concluantes, qu'ils s'en montrèrent très frappés. Spécialement M. Rouher se déclara convaincu de la justesse de mes critiques. Il ne m'avait pas été malaisé, en effet, de démontrer que le projet, dans sa partie fiscale^ était erroné, excessif et ruineux pour la presse départementale. J'avais été si affirmatif et si précis à cet égard que les deux ministres à la fois jugèrent utile que ma protestation fût exposée dans son ensemble et développée jusqu'en ses détails devant l'Empereur luimême. « Il faut, disaient-ils, que vous répétiez à Sa Majesté tout ce que vous venez de nous dire. C'est un grand service que vous lui rendrez, »

Deux jours après, nous étions introduits dans le cabinet de l'Empereur, assistés de MM. Lapierre, du Nouvelliste de Rouen^ et Maupoint, du Moniteur du Calvados. Accueillis avec une grande bienveillance, je lus d'abord au souverain les déclarations suivantes, délibérées par les membres du bureau ;

SlRE,

Ce sont des hommes profondément dévoués à TEmpire qui 8*adres8ent respectueusement à Votre Majesté; des écrivains justement attachés à leurs devoirs de patriotisme; des journalistes toujours appliqués à défendre la cause sociale^ à Combattre de toute leur énergie les entreprises grandissantes des ennemis de TEmpereur.

Ils sont assurés que, loin de leur faire défaut, la bienveillance de Votre Majesté excusera, approuvera même Pentière franchise de leur langfage.

Leur première parole doit être une parole de reconnaissance. Ils vous remercient profondément, Sire, d*avoir émancipé la pensée en Taffranchissant de Poutrage des peines corporelles. Cet acte de délivrance, dû àTinfluence puissante de Votre Majesté, marquera une date fameuse dans Phistoire de la civilisation. Grand exemple donné au monde mo« de me, il ajoutera un grand éclat aux rayonnements glorieux de votre règne. Généreux abandon d^une tradition cruelle, il assure déjà à votre nom les applaudissements et les bénédictions mêmes de la postérité.

Mais, en même temps que nous assurons Votre Majesté de la gratitude humaine pour cette œuvre de rédemption, nous apportons aux pieds du Trône Pexpression des sentiments douloureux qui ont animé les membres du Congrès des journalistes de province réunis à Paris, à la lecture du nouveau projet de loi sur la presse.

Ce projet de loi. Sire, par quelques-unes de ses prescriptions irréfléchies ou imprévoyantes, place le journalisme dynastique di^ns u^ éti^t 4d noti^ble infériorité ^ il reud S4

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tâche presque impossible, en tout cas son existence très précaire; il le condamne à une ruine rapide et pour ainsi dire inévitable. Par contre, il favorise la presse opposante dans des proportions exagérées, et, lui donnant une impulsion nouvelle, il rehausse et développe démesurément ses espérances. Par exemple, en élevant jusqu*à des chiffres exorbitants le taux des cautionnements, il condamne à périr quelques feuilles importantes des grandes villes, bientôt et infailliblement remplacées par des organes hostiles, qui, distillant le poison politique à petites doses, n^en seront que plus insaisissables pour Faction de la justice, que plus funestes par la désaffection lente, mais sûre, dont ils seront les promoteurs patients et infatigables parmi les populations de TEmpire. aujourd*hui encore si attachées à TËmpereur. De plus, on verra promptement disparaître la presque totalité de ces petits journaux d'arrondissement, si dociles entre les mains de Tadministration, et dont on a maintes fois, surtout en temps d'élections, si bien éprouvé le dévouement et l'utilité.

Mandataires autorisés de plus de deux cents de nos confrères, nous avons, dans des conférences nombreuses, étudié cette situation, Sire, et nous sommes unanimes .pourdire à . Votre Majesté, en bons citoyens, surtout en amis constants, éprouvés et sincères, que la loi, si elle est votée dans ses termes actuels, ne ruinera pas seulement la presse gouvernementale : elle est grosse de complications, d'événements, de périls considérables peut-être.

Nos adversaires vont devenir plus nombreux et plus entreprenants. Comment pourrons^nous combattre efficacement leur propagande funeste si notre petite armée est décimée

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' ou dispersée, et si les soldats demeurés debout sont frappés d*inqaîétude ou atteints de ce mal redoutable qu^on. appelle la défaillance ou le découragement ?

Nous n'exagérons rien, Sire.

Si les cautionnements sont augmentés sans mesure ; si le timbre n'est pas diminué en province dans les mômes proportions qu'à Paris, l'arrêt de la mort irrémédiable et certaine est porté contre la presse départementale dévouée à TEmpiré . et la direction de l'opinion publique appartiendra partout le pays et pour ainsi dire sans conteste à la presse opposante seule, aux utopistes républicains, aux légitimistes cléricaux, mais principalement aux servants de Tanarchie et aux chefs de Torléanisme, la plupart très riches, ainsi que très remuants, et qu'on voit parmi nous s'affirmer chaque jour davantage.

Sire, pour vous servir, vous, votre gloire et le génie môme de votre dynastie, nous sommes prêts à tous les labeurs virils, comme à tous les libres sacrifices* Nous osons seulement vous adjurer de ne pas nous désarmer, de ne pas rendre notre dévouement stérile, de ne pas briser dans notre main l'instrument de la défense, de ne pas nous réduire au rôle de spectateurs inertes et passifs d'un débat où nous serions fiers de demeurer des lutteurs actifs et résolus.

Sire, nous applaudissons lorsque votre volonté spontanée donne la liberté à la France, le jour où vous croyez le pays mûr pour un tel bienfait. Mais nous vous supplions d'empêcher qu'on tue ces journaux, nos confrères, sincèrement attentionnés au bien, et voués, comme nous, au service de Tordre social, dont Votre Majesté tient d'une main si ferme le glorieux drapeau Ces journaux ne pourraient évidem-

ment disparaître sans un grave danger, quand les factions s^agltent afin de faire obstacle à l'épanouissement du progrès régulier, et s'apprêtent de toutes parts pour un surcroît de combat qu'ils s'efforceront, le voulant décisif, de rendre, au souffle de la passion, désespéré et comme terrible.

A la suite de cette lecture, je présentai à l'Empereur une série d'observations pratiques dans lesquelles se trouvaient résumées toutes les lois qui, depuis 1819, avaient eu la presse pour objet, et démontrant que le projet actuel était, sous une forme libérale, le plus oppressif, au point de vue financier, qu'on ait jamais pu concevoir. Ces observations furent appuyées par M. Rouher avec une connaissance parfaite d'une question qu'il ignorait presque Tavant-veille et qu'il avait étudiée en quelques heures avec la faculté prodigieuse d'assimilation qui faisait de lui un homme pour ainsi dire universel. Elles furent favorablement écoutées par TEmpereur, qui sur-le-champ pi'escrivil de remanier le projet dans le sens que nous avions pris la liberté de lui indiquer, et en l'expurgeant de toutes les erreurs que nous nous étions permis de lui signaler.

C'était une première victoire ; mais ce n'était pas encore le triomphe.

Le projet fut profondément modifié dans sa partie fiscale, le seul que nous nous étions crus autorisés à

traiter jusqu'alors ; mais il demeurait entier dans ses prescriptions politiques, dont nous avions omis d'indiquer à l'Empereur le caractère dangereux. Là cependant était l'essentiel. Mais le courant libéral était si prononcé dans le moment, que nous n'osions pas essayer seulement de l'arrêter. D'ailleurs, parmi les membres du Congrès, un certain nombre entendaient profiler de la « liberté » pour combattre plus à l'aise le gouvernement, et nous avions eu le tort de croire que la mission dont nous avions été chargés se limitait à des points spéciaux.

Le projet de loi fut renvoyé au conseil d'État, qui l'amenda en nous donnant une première satisfaction, et, l'année suivante, il fut transmis au Corps législatif, où M. Pinart, nommé ministre de l'Intérieur dans l'intervalle, devait le soutenir de sa parole éloquente et sans doute convaincue.

C*est par le projet de loi siir la presse que je me suis trouvé engagé dans des relations suivies avec M. Rouher.

Cet homme éminent avait succédé dans les hautes fonctions de ministre d'État à M. Billault, à la mémoire de qui j'étais demeuré fidèle, et, par un excès de scrupule, je m'étais tenu obstinément écarté dé lui.

Quelle erreur et quelle faute !

Dés que j'ai eu connu M. Rouher, je lui ai été attaché par Taffection la plus respectueuse, et il s'est comme épris de mon caractère, de la netteté de mes principes politiques, de la sincérité de mon langage et de ce que sa grande indulgence voulait bien appeler mon talent. Tout de suite nous sommes entrés en un commerce de mutuelle confiance, qui n'a cessé qu'avec la mort trop tôt venue de ce grand artiste en politique, en éloquence, en science économique, en tout ce que l'esprit d'un homme peut embrasser, comprendre et pratiquer. Il me témoignait une grande amitié, que je lui rendais en déférence, en dévouement, en admiration sincère. Nous pensions à l'unisson sur les points essentiels, sur la doctrine, sur les événements, sur les dangers volontairement, imprudemment affrontés par l'Empire, et, un jour, il est arrivé que nous avons conspiré ensemble pour dégager l'Empereur des tendances où des esprits aventureux avaient entraîné son grand cœur.

Aujourd'hui que j'ai l'occasion de rendre hommage à ce rare et puissant esprit, je le fais sans réserve et avec une émotion dont je n'essaye pas de m'afûranchir. Et cependant on verra que, en lui faisant pleine justice, je sais joindre un blâme mérité à un éloge presque enthousiaste. S'il est exact qu'on « doive la vérité aux morts », on serait doublement coupable de l'épargner à un homme tel que M. Rouher, dont le haut renom peut victorieusement subir une telle épreuve.

En politique on se contente rarement des franchises qu'on possède. On aspire sans cesse à plus; et, dans cette ambition insatiable, il semble qu'on soit autorisé, par les applaudissements factices qu'on provoque, à ne garder ni raison, ni mesure. Plus on obtient et plus on veut obtenir ; on aurait davantage qu'on ne se déclarerait pas satisfait et qu'on poursuivrait toujours quelque autre conquête plus vaste et plus décisive.

C'est là ce qui a caractérisé toujours les efforts des partis et ce qui retient les gouvernements soucieux de leur conservation dans leur penchant naturel vers la concession générale de toutes les libertés. Les libertés ont été essayées et expérimentées bien des fois, avec ou sans régie ; il serait superflu de dire ce qu'elles ont produit. Soumises au frein, on s'en est servi comme d'un levier pour soulever les passions; dépourvues de contrepoids ou de contrôle, on les a exploitées pour développer tous les désordres. Elles sont nécessaires sans doute; autant que personne je les aime, parce qu'elles portent en elles la marque du progrés ; seulement, je les préfère graduées dans leur application, suivant les instincts et les besoins des peuples, plutôt que décrétées uniformément et à titre de droit pur, pour la satisfaction et l'avancement des perturbateurs universels. J'estime que, restreintes dans la loi, elles sont plus régulières, plus efficaces, surtout plus véritablement fortes; en un mot, je les veux modérables et non pas dominantes, relatives et non pas absolues, pour

qu'elles vivifient plus effectivement et qu'elles n'oppriment point.

Ici je parle, bien entendu, au point de vue de la seule doctrine et pour des temps réguliers, où le gouvernail, mis aux mains d'un pilote choisi parmi les plus expérimentés et les plus dignes, doit être protégé contre les entreprises dangereuses des turbulents et des incapables.

Les libertés politiques sont d'ailleurs essentiellement variables, et l'on a pu remarquer qu'on les apprécie diversement suivant le point de vue d'où on les considère. Ceux qui les veulent en un temps les nient plus tard, pour les revendiquer encore, suivant les circonstances, c'est-à-dire suivant qu'ils sont dans le pouvoir ou hors du pouvoir. Gela s'est vu fréquemment depuis un siècle. Ceux qui aspiraient à gouverner prêchaient pour les libertés; une fois qu'ils avaient réussi à prendre la direction des affaires, leur premier soin était justement de réparer la brèche qu'ils avaient faite et de défendre qu'on essayât d'en pratiquer d'autre : ils comprimaient la liberté d'autant plus qu'ils lui avaient autrefois mieux donné licence. Comédie misérable qui semble ne jamais arriver à son dénouement, puisqu'on a vu les libéraux de 1815, devenus les conservateurs de 1830, s'égarer de nouveau, après 1852^ dans les voies d'où ils étaient sortis prudemment après y èlre demeurés jusqu'à leur triomphe de dix-huit années, puis se convertir à l'autorité dépuis que le sort

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