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des révolutions a livré le pouvoir au radicalisme républicain. Mais quelle foi peut-on donc bien avoir dans la sincérité de ces singuliers apôtres qui brûlent et adorent tour à tour, en raison de la place qu'ils occupent ? Quel crédit faut-il, en définitive, accorder à ces principes mobiles, au fond desquels on n'aperçoit, en réalité, qu'un implacable orgueil humilié ou une immense ambition satisfaite?
De toutes les libertés, celle dont on a recherché avec le plus d'ardeur le rétablissement, vers la fin de l'Empire, c'est celle de la presse. Avec la presse libre, on peut tout accomplir; or, on voulait éti'e en mesure de tout tenter. Et puis n'était-il pas bien juste que les journalistes plaidassent leur propre cause en cherchant à s'emparer d'armes puissantes? Ils savaient, par expérience, que la presse délivrée d'entraves est un outil formidable auquel rien ne résiste, pas même les gouvernements le plus solidement établis; et ils luttaient, dans leurs passions diverses, afin de conquérir l'élément de leur triomphe. Gela est fort légitime apparemment et ne se discute pas.
Toutefois, il n'est pas absolument inutile de savoir et de connaître ce qu'on entend au vrai par cette formule i « Liberté de la presse ? » .
Est-ce la liberté de tout écrire?
Oui, daus la pensée de ceux qiii la défendent.
Eh bien ! la liberté de tout écrire n'est pas pltls adtnissible que la liberté dé tout faire. On n'écrit inno^
cemment que chez les peuples qui ne savent pas lire. Un livre a civilisé le monde ; mais les journaux, si on néglige de les surveiller, le replongeront bientôt dans la barbarie.
Après 1848 est venu un débordement inouï de feuilles repoussantes qui s'appelaient la Canaille, le Pilori^ la Guillotine, et d'autres qui, pour ne pas porter des noms aussi abominables, n'en ont pas moins exercé une funeste influence sur les événements, et dont plusieurs ont servi à bourrer les fusils de Juin.
Après 1830, un spectacle à peu près analogue avait été donné au pays, et Ton se souvient encore des écrivains qui osaient glorifier le crime d'Alibaud et tresser des couronnes au régicide.
Après 89, les journaux de Carra, de Marat et de Gorsas s'étaient essayés à toutes les débauches révolutionnaires, et les ombres douloureuses des victimes des prisons peuvent nous dire si le fer de leurs assassins n'avait pas été aiguisé par le Sans-Culotte ou VAmi du Peuple.
Est-ce là la liberté de la presse ? Non ; mais c'en est la suite presque inévitable.
L'abus 1 toujours l'abus I Et comment n'y arriveraiton pas facilenient, à cet abus, si Ton ne réglementait point la liberté d'écrire, si on ne la restreignait point, si on ne plaçait point une puissante barrière défensive
entre la société menacée et ses agresseurs? On ne sollicite encore la permanence de la liberté de la presse que pour Texploiier à Taise, en pleine licence, comme on s'y est appliqué après tous les coups de main victorieux. On ne veut rien éclairer, rien discuter, rien édifier : on veut détruire Tordre social, pour arriver jusqu'à l'anarchie.
On prétend donner la plus large extension à la liberté de la presse, et pour cela, on essaye de gagner quelques hommes honnêtes, mais superficiels, à son parti, en trompant les esprits par une confusion captieuse. La liberté d'écrire n'est rien que la liberté de penser, dit-on ; et, chose remarquable, ceux mêmes à qui la nature a le plus complètement refusé cette liberté, ne sont pas les moins ardents à accuser les gouvernements légitimes d'en gêner Texercice.
Non, les deux libertés ne se tiennent pas jusque-là de s'associer et se confondre. La liberté de penser n'a d'autre limite que celle mise par Dieu même à la souveraineté du libre arbitre : elle défie toutes les investigations, toutes les répressions, tous les châtiments; elle ne peut être atteinte qu'autant que la pensée prend un corps par la parole ou Técriture, alors qu'elle change d'essence et devient saisissable, critiquable et, au besoin, punissable. Quant à la liberté d'écrire, elle doit nécessairement être soumise à des règles qui s'accommodent avec le tempérament des peuples, de même avec les besoins que les événements leur créent.
Telle est la vérité, la vérité théorique et pratique à la fois, dont les enseignements ne peuvent être méconnus sans qu'il en résulte un trouble profond dans les esprits et jusque dans les consciences.
Ils abondent, aujourd'hui, les écrivains nés de la fermentation de la société, de nos orages, de nos douloureuses épreuves, oiseaux parleurs que la Révolution elle-même a châtiés et siffiés, et qui se disent politiques et démocrates au même titre que les généraux romains ajoutaient à leur nom le nom des pays qu'ils avaient ravagés. Ce sont eux qui s'appliquent à enseigner au peuple celte erreur immense que la liberté de penser serait opprimée chez lui, peuple, parce que la liberté d'écrire serait réglementée pour eux, journalistes.
Ils connaissent l'extravagance de cette prétention; mais ils l'exploitent comme une machine à remuer les passions ; et, si on les laisse dire et faire, ils ne s'y ménagent pas.
Loin de moi cependant la pensée de faire des exclusions outrageantes. Il serait injuste de diviser les écrivains en bavards et en muets. La contradiction, d'ailleurs , est nécessaire, dans une certaine mesure, à Tépanouissement de la vérité.
Ce que je veux, c'est l'égalité, l'égalité politique, qui, raisonnablement et légalement, doit exister d'une manière uniforme pour tous. Cependant, cette égalité, pour être à l'abri des atteintes terribles ou mortelles, a
besoin d'être définie; elle veut être protégée avec sollicitude contre les empiétements coupables ; elle commando surtout une surveillance active et permanente à l'égard des tentatives faites ou seulement projetées contre le pacte social*
Qu'un journal, môme avec la liberté exagérée de la presse, se permette des attaques contre le gouvernement : le gouvernement le traduit devant la justice, le délit est puni et le pouvoir est vengé. Mais les outrages dont la société est lobjet, est-ce qu ils peuvent être effacés par une condamnation juridique, dans l'esprit abusé et prompt à se passionner des peuples? Non : le mal demeure, il gagne de proche en proche, il se répand, il s'aggrave, il exerce dans l'ombre ses ravages, et il arrive un jour, à Tébahissement même de ceux-là qui l'ont produit, qu'il est devenu sans remède.
Voilà ce que l'expérience nous a appris; voilà ce que la loi, protectrice de la société, devrait toujours être habile à prévenir.
Et c'est justement cette protection souveraine et efficace de la loi, c'est justement cette raison écrite qu'on a voulu écarter, en 1867 et en 1868, en demandant l'extension exagérée de la liberté de la presse; c'est ce frein et cette sauvegarde qu'on est parvenu à briser I
Mon Dieu I je n'accuse pas les intentions des promoteurs de la législation nouvelle : ils ont, je le crois, voulu bien faire. Illusion regrettable et folle espérance,
contre lesquelles a protesté le bon sens public, le bon sens (( maître des affaires, » comme parle Bossuet, le bon sens, qui veut que la presse ne soit pas plus libre que tout autre moyen de nuire, qu'elle le soit mêu:e beaucoup moins, parce que ses efforts sont plus étendus, et que, avec la liberté illimitée d'écrire, on peut, sans courage et sans talent, troubler la société, égarer les consciences, pervertir les cœurs, et, nous ne le savons que trop, précipiter le monde dans les abîmes révolutionnaires.
La poudre ne se débile qu'à de certaines conditions déterminées par les règlements; le poison ne se peut vendre que dans de certaines limites, c'est-à-dire à certaines doses. La presse, qui participe à la fois de la poudre et du poison, ne saurait, même dans les temps intermédiaires, jouir d'une liberté sans bornes, qui en fait le plus grand de tous les dangers et pour le. pays et pour la société.
La liberté de la presse n'existe pas légalement en Angleterre. Elle s'est formée peu à peu, avec mesure, suivant le progrès du temps et l'adoucissement des mœurs ; mais le pouvoir reste armé contre les écarts des journaux d'une manière véritablement formidable.
Quand la presse est-elle considérée comme libre en Angleterre?
Lorsqu'elle n'est pas soumise à la censure préventive.
La censure préventive a existé comme une nécessité d'État jusqu'en 1694, c*est-à-dire pendant la période d'agitation qui imposait au gouvernement dlmpérieux devoirs de précaution et de prévoyance. Depuis 1694, la presse a été soumise à la loi commune, modifiée par divers actes, dont le dernier est l'acte Campbell, sous le régne de la reine Victoria.
La loi commune permet de critiquer les mesures adoptées par le souverain et ses ministres, pourvu que la discussion soit loyale et la criiiqne temvérée, décente^ respectueuse!! ! Les intentions du gouvernement ne doivent jamais « être mises en suspicion. » Tout écrit, toute parole qui dépasse cette limite sont considérés comme séditieux^ et l'imputation est poursuivie sous quelque forme qu'elle se présente : directe^ détournée^ interrogative, conjecturale, exclamative, ironique. - La loi anglaise, toujours pratique, punit l'imprimeur du libely son éditeur, tout libraire qui le vend, même son détenteur, qui a été considéré comme coupable de ne pas l'avoir remis au magistrat. Le génie national et chevaleresque de la France nous empêcherait d'admettre la nécessité d'une telle dénonciation ; mais il est bon qu'on sache que cette nécessité est légalement consacrée par la loi anglaise.
En Angleterre, l'inculpé d'un délit de presse peut être arrêté, et, s'il est mis en liberté, il promet de se
représenter et de tenir bonne conduite jusqv! à «a comparution.
Les membres des deux Chambres inculpés de libe^ séditions ne sont pas couverts par Tinviolabilité parlementaire.
Les fortes amendes, la prison frappent le libel contre les fonctionnaires, l'administration de la justice, les particuliers; et, dans ce pays libre-penseur et protestant, les attaques contre Tétat politique, Tétat social, la religion et les bonnes mœurs, sont également punies avec sévérité.
Pour ne parler que d'un délit inconnu en France, où les athées ont toute liberté de prêcher la doctrine matérialiste pure, il faut savoir que le blasphème est poursuivi en Angleterre, et que, « blasphémer dans ce pays libre, en niant l'existence ou la providence du Tout-Puissant; en injuriant Notre Seigneur et Sauveur le Christ; en se raillant des saintes Écritures^, en les exposant au mépris ou au ridicule, » constitue un fait punissable, aux termes de la loi commune, de l'amende et de l'emprisonnement, ou d'un autre châtiment corporel infamant, « parce que le christianisme fait partie des lois d'Angleterre. »
Or, l'auteur de ce délit, aux termes de la loi en vigueur, est jugé, soit « dans une des cours de Sa Majesté, à Westminster, soit aux assises; condamné, sur le serment de deux ou plusieurs témoins dignes de foi, et déclaré pour la première faute incapable derem-
CONFESSIONS d'un JOUPfNALISTE 227
plii* des fonctions ou emplois ecclésiastiques, civils ou militaires. S'il récidive, il est déclaré incapable de comparaître en justice, d'être tuteur, ou exécuteur testamentaire ou administrateur de biens, et même de recevoir, en vertu d'une donation ou d'un testament. Le tout sans préjudice de la condamnation à une peine d'emprisonnement qui ne pourra dépasser trois ans. Il ne pourra être accordé ni caution ni main-prise à partir de la condamnation. » A ces peines, la loi com^ mune ajoute l'amende.
En dehors de la question politique, le projet de loi présenté en 1867 à l'étude du Conseil d'État renfermait, on l'a vu, une question économique et financière qui devait, si elle n'était pas profondément modifiée, causer un grand préjudice aux journaux conservateurs et favoriser par contre-coup le développement rapide des journaux de l'opposition dite « libérale. » C'était une conception véritablement dangereuse, dont tous les amis de l'Empire furent sur-le-champ frappés. Dés mon premier entretien avec M. Rouher, mes observations convainquirent à ce point ce grand esprit, si facile aux assimilations rapides et si désireux de s'instruire, que j'^us déjà cause gagnée.
Dés ce moment mes communications avec le ministre -d'État devirent suivies, fréquentes, j'oserai presque dire intimes* M« Rouher m'interrogeait souvent, et Je lui
parlais en complète liberté, tout en me maintenant dans les limites de respect que commandaient et sa haute situation, et sa grande expérience, et sa merveilleuse universalité d'aptitudes. Je n'avais jamais rencontré une telle supériorité, non plus une telle bienveillance confiante et affectueuse.
Nos relations se poursuivirent activement pendant une année. Le ministre se faisait remettre chaque jour mes articles politiques; il les lisait avec indulgence; fréquemment il m'en faisait exprimer ou m'en exprimait lui-même sa satisfaction. Il m'avait pris en affection autant qu en estime, et un moment arriva où il me donna un témoignage éclatant de confiance dont j'ai conservé le plus reconnaissant souvenir.
C'était à la veille de la discussion publique de cette funeste loi sur la presse, dont l'économie avait été absolument remaniée dans sa partie âscale» mais dont le caractère politique, maintenu par M. Pinart, alors ministre de l'Intérieur, n'avait malheureusement pas été modifié. Je venais d'être nommé directeur du Comiituéionnel ; mais je n'avais pour cela ni assujetti ma conscience, ni aliéné mon indépendance. M. Rouher le savait; et, d'accord avec M. Jérôme David, vice-président du Corps législatif, M. Piétri, préfet de police, et plusieurs autres amis de TEmpereur, il me chargea d'aller aux Tuileries porter :à
Sa Majesté des observations critiques que je lui avais soumises à lui-même et dont il s*était montré sérieusement ému, « Allez, me dit -il; parlez à l'Empereur ce langage solide et convaincu que vous venez de me tenir. Fournissez-lui tous les renseignements que vous m'avez donnés, toutes les preuves que vous m'avez exposées. Dites tout, tout ce que vous m'avez dit. Ayez confiance : je vous aiderai. »
Après avoir fait à mes amis, MM. Gras, Moisand et de la Grangerie, membres du bureau du Congrès de la Presse, part de la mission confiée à mon dévouement, je leur demandai de m'assister dans mon entrevue avec l'Empereur. Ils acceptèrent, en se déclarant d'accord avec moi sur le sens des observations générales et spéciales que j'aurais à présenter au Souverain. Nous nous rendîmes, le 30 janvier 1868, au palais des Tuileries, où Napoléon III nous reçut dans la salle du Conseil des Ministres. Assis autour de la table légendaire au tapis vert, je demandai à TEmpereur l'autorisation de lui parler en toute sincérité, en ami fidèle et dévoué à toujours. — a Je ne vous y autorise pas, répondit l'Empereur; je vous en prie. Vous voulez m'entretenir du chiffre des cautionnements et des différences de timbre? — Non, Sire : les questions que je demandée Votre Majesté la permission de traiter devant Elle sont plus hautes, et de la solution qui leur sera donnée dépend, je l'atteste, le sort de la dynastie. » El alors j'entrai dans une série de considérations pra-
tiques plus encore que théoriques, dont Tesprit de mon auguste interlocuteur sembla très sollicité. Maharangue fut longue : je ne m'y lassais pas; elle fut ardente, et je me surpris en un moment, saisissant, pour les écraser sur la table, les plumes qui se trouvaient à ma portée; elle fut topique, et elle porta comme un flambeau dans l'âme généreuse, mais déjà incertaine et flottante de l'Empereur. Je me souviens que je terminai mon adjuration par ces paroles : « La liberté de la presse ne se concède pas, ne se légifère pas, ne se conquiert pas. Elle natt d'elle-même, de l'état des mœurs, de l'apaisement des esprits, du progrès social. En Angleterre elle s'épanouit, malgré une législation terrible; parce que là le principe du gouvernement est au-dessus et à l'abri de toutes les contestations. Au contraire, elle paraît devoir être contenue encore en France; parce que, au milieu des effervescences, des compétitions et des efforts perturbateurs, elle deviendrait rapidement et facilement une arme meurtrière aux mains des partis... Sire, lorsqu'un général va livrer une bataille, il étudie non seulement la valeur de l'armée qu'il doit combattre, mais aussi la force réelle des troupes qu'il commande. L'armée des journaux qui va travailler à la démolition du trône est déjà formidable; à la faveur de la loi nouvelle, elle sera bientôt irrésistible. Or, pour vous défendre, vous n'avez qu'une centaine de journaux, vivant ou mourant des annonces judiciaires, et dont plusieurs ne tarderont pas, sous des influences
bien connues, à renouveler Thistoire des Saxons de Leipsik. Parmi ces cent journaux, il n'en est peut-être pas vingt capables de résister au choc quotidien de l'ennemi ; il n'en est pas dix, je Taffirme, qui soient résolus à suivre Votre Majesté, je ne dis pas usque ad morieniy mais seulement usque ad periculum. »
Après m'a voir écouté en silence, insistant seulement sur quelques points que je n'avais pas suffisamment traités et me faisant répéter une déclaration de M. Thiers, décisive dans l'espèce, l'Empereur me dit : — « Vous êtes peut-être dans la vérité. La loi, telle que vous la présentez, est sans doute dangereuse. Mais je la propose et ne l'impose pas. — Sire, le Corps législatif la déteste; il la votera néanmoins, parce que telle est son habitude de ne pas faire d'opposition à l'Empereur, qu'il ne voudra, même dans cette circonstance si grave, manquer ni à l'obéissance, ni à la discipline. Il souhaite, je suis en mesure de l'affirmer, d'être soustrait à répreuve qui s'avance. Votre Majesté le comblerait d'aise en retirant le projet de loi. — Gela est difficile. Mais vous comptez, Messieurs, un grand nombre d'amis au Corps législatif. Rassemblez-^les, consultezr les : je vous autorise à leur dire qu'ils peuvent sans crainte repousser la loi, s'ils la trouvent mauvaise. — Sire, j'accepte avec mes honorables oonfréres la mission que voua voulez bien nous confier; mais notre
parole» j'en ai peur, ne trouvera pas suffisamment de crédit, et si la loi n'est pas retirée par Votre Majesté, elle sera certainement votée par le Corps législatif, d
Ce fut la fin de cette conversation, qui dura par delà une heure.
Nous allions quitter le palais lorsque le chambellan comte de Gossé-Brissac nous arrêta pour nous dire que rimpératrice nous attendait dans ses appartements» L'empereur voulut bien nous précéder et nous introduire lui-même auprès de Sa Majesté, qui vint au devant de nous avec une bonne grâce émue, s'exprimant ainsi : — « Je sais, Messieurs, ce que vous êtes venu dire à l'Empereur. Merci, merci. Sauvez-nous de cette affireuse loi. — Eh, Madame, que voulez-vous que nous puissions accomplir, nous habitants de la province, sans relations, sans autorité? — Vous pouvez beaucoup, parce que, au moins vous, vous avez la foi. — Madame, l'Empereur est le maître. Nous le supplions de retirer la loi qui inquiète Votre Majesté et nous désespère. ))
L'Impératrice interrogea du regard Napoléon, qui sembla éviter de lui répondre.
En sortant des Tuileries, je dis à mes confrères : — « Vous me prendrez peut-être pour un halluciné; mais
il m'a semblé voir, errant dans ce palais, le spectre de Louis XVI et celui de Marie-Antoinette. — Qu'est-ce à dire? — N'avez-vous pas constaté que l'Empereur est hésitant, flottant, voulant et ne voulant pas, s'abandonnant, comme Louis XVI, sans s'apercevoir qu'il court à la catastrophe? Et n'avez-vous pas vu l'Impératrice se jetant au devant de nous et me serrant la main, comme autrefois Marie-Antoinette à Barnave, en s'écriant : « Sauvez-nous! sauvez-nous I » C'est avec une amère douleur que je le constate, les temps sont proches, mes amis; j'aperçois déjà la fin de l'Empire : Finis Imperii. »
Nous nous rendîmes tous les quatre au Corps législatif. Dans un bureau se rassemblèrent avec nous un certain nombre de députés, sous la présidence de M. Jérôme David, entre autres MM. RouUeau-Dugage, Anselme Fleury, Granier de Cassagnac, Mathieu (de la Gorrèze) et Bournat. Nous essayâmes de remplir la tâche que l'Empereur nous avait confiée ; mais il ne nous fut pas difficile de nous convaincre de plus en plus que, si la loi n'était pas retirée, elle serait votée sans amendement et tout entière. La majorité l'accepterait, la mort dans Tâme ; mais aucun de ses membres, pour ainsi dire, ne consentirait à se prononcer contre la liberté de la presse, à l'approche du renouvellement de la Chambre.
Dans la soirée, j'allai rendre à M. Rouber compte de la stérilité de nos efforts. — (c Rien n'est perdu, me dit-il : nous avons encore pour nous la journée de demain. )>
Le soir même, le Pays publiait la note suivante, qui donna l'éveil à M. Pinart et ruina l'œuvre si laborieuse que nous avions tenté d'accomplir :
L'Empereur a reçu hier, à une heure, aux Tuileries, MM. les délégués de la presse départementale chargés de défendre ses intérêts auprès du gouvernement.
L'audience a duré une heure, et les honorables journalistes se sont retirés profondément touchés des sentiments et des idées que Sa Majesté leur a exprimés.
Il ne serait pas convenable de rappeler les détails de cette audience, ni les paroles qui y ont été échangées; cependant, nous devons dire que les délégués de la presse des départements ont respectueusement supplié l'Empereur de retirer la loi, selon que Tavait demandé la veille à la Chambre M. Granier de Cassagnac, avec Tapprobation manifeste et aux applaudissements d'une partie considérable de la majorité.
On assure que TEmpereur aurait reconnu que les faits accomplis depuis un an, Pattitude et le langage de la presse envers le gouvernement et envers la dynastie, avaient détruit une grande partie des espérances qu'il avait d'abord fondées sur la loi; que c'était maintenant aux pouvoirs publics, chargés de l'examiner, à faire leur devoir, selon les conseils de leur patriotisme et les inspirations de leur cons' cience«
Le Pays ajoutait :
On a été généralement d'accord, hier, à la Chambre et dans le public, pour considérer le discours de M. le Garde des sceaux sur la loi de la presse comme une façon très claire de dire à la Chambre que, sans abandonner explicitement le projet de loi, le gouvernement le livre néanmoins, de la manière la plus absolue, à la libre appréciation des députés.
Nous avons entendu plusieurs personnes résumer ainsi le discours : € Le gouvernement abandonne la loi. »
Ces lignes imprudentes furent rapidement exploitées à rencontre de noire effort, et, tandis qu'elles jetaient un certain émoi dans les rangs de Topposition légitimiste, orléaniste et républicaine, les « libéraux » de PEmpire s'en autorisèrent pour travailler avec la dernière activité au maintien du projet de loi.
La journée du lendemain dimanche fut employée ardemment des divers côtés. La bataille étant engagée, chacun des partis en présence se multipliait pour remporter la victoire. Les conjurés conservateurs ne furent pas les moins laborieux, et j'eus avec les principaux d'entre eux des conférences qui durèrent jusqu'au soir. Dans la dernière de ces conférences, M. Pietri me dit : « Le conseil privé et le conseil des ministres s'assemblent à 9 heures, sous la présidence
de l'Empereur. Le maréchal Ganrobert et moi sommes appelés à la réunion, qui a certainement pour objet la loi sur la presse. Rentrez à votre hôtel. Heure par heure vous recevrez un billet vous tenant au courant des choses, v Le premier billet me parvint à 11 heures : il était presque insignifiant. Ceux qui suivirent présentaient un intérêt toujours croissant. Le dernier, daté de 2 heures, était ainsi conçu : « Voyez le Journal Officiel de ce matin. » Je ne dormis guère, ou plutôt je ne dormis pas. Le laconisme de mon correspondant donnait ouverture à toutes les suppositions, mélangées en parties égales de crainte et d'espérance. J'aurais aimé plus de netteté dans un sens ou dans Tautre, ayant toujours considéré Tincertitude comme Tune des plus intolérables souffrances de la vie. Enfin je me résignai, roulant mille idées dans mon esprit, sans pouvoir m'arrèter à aucune, et j'attendis...
De grand matin, j'envoyai chercher le Journal Officiel : il n'avait pas paru. Toutes les vingt minutes, je me mis moi-même à la recherche de la feuille si impatiemment attendue, où il me semblait que je devais trouver mon arrêt de vie ou de mort : peine superflue. A onze heures je me dirigeai vers la place Saint-Michel, où je devais déjeuner chez le baron Jérôme David avec les principaux de nos amis; dans aucun des kiosques je ne trouvai \q Journal Officiel : il n'avait toujours pas paru !
La baronne nous apprit que son mari avait pris le
parti, étant sans nouvelles, d'aller en chercher luimême aux Tuileries. Notre anxiété à tous était intense, et c'est à peine si nous cherchions à nous en distraire. Vers midi, notre amphitryon rentra, pâle, défait, nerveux : ft L'Empei'eur, nous dit-il, a demandé l'avis de la réunion d'hier soir sur le retrait de la loi funeste. La discussion a été longue et très vive. Rouher s'y est montré admirable de netteté et de logique. Ses adversaires l'ont néanmoins emporté. A une voix de majorité, celle de Troplong, qui nous était promise et a fait défection au dernier moment, la loi a été maintenue. »
Au sortir de chez le baron David, j'étais un peu abasourdi et presque entièrement déconcerté. Je ne m'appartenais plus. Le lendemain mardi seulement je me dirigeai vers le ministère, pour me consoler avec M. Rouher de notre commune défaite. Je trouvai l'illustre homme d'État très calme d'apparence, mais au fond très agité. « Je viens, me dit-il, de remettre ma démission entre les mains de l'Empereur. Je ne veux pas être responsable des malheurs que j'entrevois. » Ces paroles tombèrent sur moi sans, pour ainsi dire, que je les comprisse. En tout cas, je manquai d'esprit politique au point de répondre juste le contraire de ce quïl fallait. Au lieu de dire, comme il était raisonnable, sage et habile : « Monsieur le Ministre, vous avez rai-
son de vous retirer ; réservez-vous pour plus tard. Quand l'épreuve que nous traversons sera achevée, vous reviendrez avec une force nouvelle, pour restituer au pays sa sécurité détruite et à l'Empereur son autorité compromise, » au lieu de lui tenir ce langage commandé par l'exacte conscience des choses, je lui fis entendre ces imprudentes et maladroites paroles : — « Vous aussi, vous nous abandonnez, et, en noud abandonnant, vous livrez l'Empereur à ceux qui, après Pavoir désarmé, vont, par la plus impardonnable des aberrations, le livrer à ses ennemis. Restez à nob'e tète, ou tout est irrévocablement perdu. Ne démissionnez pas. » M. Rouher, qui exerçait le pouvoir depuis presque dix-huit ans, s'y était habitué à ce point qu'il lui eût été pénible et peut-être mortel de s'en séparer, même temporairement. Aussi ma sollicitation inconsidérée lui plut-elle. Sans se l'avouer, il était bien aise qu'une voix amie l'invitât à ne pas quitter le ministère, même quand sa grande expérience lui conseillait de ne prendre aucune part à l'aventure où PEmpire allait èti*e précipité. Il n'avait pas eu encore le temps de me répondi*e qu'un officier d'ordonnance de l'Empereur vint le prier de se rendre aux Tuileries* « C'est la première fois, depuis que je suis dans ses conseils^ ditil, que l'Empereur me fait l'edemander après m'avmr déjà vu dans la matinée* L'Empereur veUt évidemment me faire renoncer à ma démission; mais je suis résola à ne la reprendre que si la loi sur la presse est retirée.
Allez au Corps législatif. Assistez à la séance. Vous serez content de moi. »
Hélas ! trois fois hélas I l'esprit des hommes le plus richement doués est lui-môme fragile et variable.
J'allai au Corps législatif. Au début de la séance, je vis M. Rouher monter à la tribune comme un condamné à mort gravit les degrés de Téchafaud ; et lui qui avait mesuré Tétendue du péril de la loi sur la presse, lui qui détestait cette loi^ qui l'avait combattue, qui avait conspiré contre elle, il supplia la majorité de la voter tout entière 1
Il s'était immolé pour obéir à l'Empereur, qui, lui aussi, redoutait tout de cette « affreuse loi, » mais entendait rester fidèle à sa promesse plusieurs fois renouvelée d'en tenter l'épreuve.
Les journaux ministériels de Paris et de la province, mis au fait des démarches, d'ailleurs stériles, que j*avais faites, en compagnie de trois de mes confrères, pour obtenir le retrait de la loi, me désavouèrent carrément, d'accord avec les feuilles de l'opposition, déclarant que j'avais agi sans mandat et contrairement aux instructions dont j'étais dépositaire. Le mouvement offensif de ces feuilles, incapables d'apprécier le caractère préservateul^ de mes effoi'ts, fut si âpre et si
général, que mes trois « complices » s'en émurent. Ils jugèrent même à propos de s'en expliquer dans des lettres qui provoquèrent de ma part la réponse suivante, adressée à l'un d'eux :
Nantes, le 15 février 1868.
Mon cher ami,
Puisque le président et les deux vice- présidents du Congrès de la presse ont jugé à propos de s^expliquer, il faut bien que leur secrétaire s'explique à son tour.
Cependant je m^exécute à contre cœur. Il me semblait meilleur de considérer du haut d^un fier dédain les injures des uns et les défaillances des autres. En consentant à entrer dans Parône brûlante où Ton nous appelle de toutes parts, nous avons presque l'air de nous justifier, et cela est indigne de nous aussi bien que de la mission dont Faccomplissement a été confiée à notre zèle désintéressé aussi bien qu'à notre dévouement.
On a discuté notre mandat. Nous le tenons du libre vote de quatre-vingts journalistes réunis en Congrès, et de l'adhésion de presque deux cents autres. Il n'a point été limité^ et Ton a eu assez de confiance dans notre intelligence et dans notre loyauté pour ne pas tracer à l'avance le programme de nos démarches, de nos écrits et de nos actes. Avons-nous, comme on Ta dit, méconnu le caractère de notre mission et dépassé les bornes de ce que nous devions tenter ou réaliser? Allons donc! Ici nous n'avons pour juges que nousmêmes; et, pour mon compte, je n'accepte sur ce point la critique de personne. Ce que nous avons fait, nous nous
sommes crus autorisés à le faire, et, loin de regretter aucune des démarches auxquelles j'ai contribué avec mes collègues, je les affirme toutes et je m'en honore.
Différent de M. de la Orangerie, dont la lettre, insérée récemment au FigarOf m'a autant surpris et affligé que vous, je me déclare solidaire de notre œuvre tout entière, responsable mène de certaines doctrines professées par notre honorable président, et qui n'ont jamais été les miennes. C^est précisément cette parfaite entente, cette union intime, cette abnégation mutuelle qui ont fait notre force durant Tannée de notre labeur commun; c*est à elles que nous devons quelques succès dont la presse départementale profitera; c'est d'elles seules que nous pouvons tirer l'autorité nécessaire pour confondre aujourd'hui nos adversaires de toutes les catégories.
Quant à faire ce que vous appelez une < profession de foi, » je n'en éprouve aucunement le besoin. Mon opinion sur le rôle de la presse dans les sociétés qu'ébranlent encore ou que menacent les révolutions, est trop connue pour qu'il me soit nécessaire de la reproduire. Spécialement, j'ai tant protesté contre la loi actuelle, qu'il serait superflu de consigner dans cette lettre des arguments développés ailleurs et qui n'ont pu prévaloir. Cependant je puis vous assurer que la discussion à laquelle se livre depuis trois semaines le Corps législatif, loin d'avoir modifié mes convictions, les a, au contraire, très fortifiées. Et à ce sujet, laissez-moi rappeler à votre souvenir des paroles fort significatives prononcées devant vous et devant moi par trois députés ennemis déclarés de TEmpire, et qui demeurent comme la caractéristique de la loi dont on va nous doter.
L^un disait ^ : « La presse est un détestable instrument, un instrument qu*ilne faut pas trop aiguiser, parce qu'alors ses coups seraient tout à fait mortels. Moi, enfant de la presse, je n'hésite pas à constater cela. Mais, que voulezvous ? la liberté de la presse, au moyen de laquelle nous pourrons faire entrer au Corps législatif quatre-vingts ou cent députés de Topposition, est nécessaire. Je la demande, je la veux, sauf ft l'étrangler lorsque je n'en aurai plus berân. » ,
L'autre * s'exprimait ainsi : t La loi sur la presse est un traquenard ; mais nous saurons l'exploiter. A la faveur de la liberté, nous créerons 150 journaux en province ; nous ferons des élections hostiles au gouvernement, et... nous nous chargeons du reste. »
Le troisième ^ se bornait à s'écrier avec un geste vulgaire, mais très significatif : < C'est égal, ils la voteront, cette loi, et elle les tuera. »
Après cela, je n'ai pas besoin de demander si, prévoyants et clairvoyants, nous devons demeurer en pleine sécurité, désarmés et en repos, sous le régime qui va s'inaugurer tout à l'heure.
On nous a beaucoup attaqués, mon cher ami, pour ce que nous aurions dit à FËmpereur, dans la longue audience qu'il a daigné nous accorder, il y a quinze jours ; et la polémique engagée à ce sujet avait surtout pour but de nous contraindre à nous expliquer. Le stratagème est bien trop
« Mi Thiers.
s M. Quéroulti
> M; Ernest Picard;
CONFESSIONS D^IW JOURNALISTE 243
grossier poor que nous nous y laissions prendre, et «e n'est pas avee une telle ruse que Ton nous écartera du devoir qui 8*impos6, dans la circonstance, à des hommes d'honneur, de droiture et de bon sens. Nous avons dit & Sa Majesté ce que nous avons cru utile de lui faire entendre ; Sa Majesté nous a répondu ce qu'il lui a plu de nous répondre. Et voilà ! De moi et par moi, mes chers confrères, amis ou ennemis, n'en sauront pas davantage. Toutefois, j'ajoute pour leur gouverne que je ne retranche rien des observations respectueuses que l'Empereur m'a autorisé à lui présenter, et que je demeure plein d'un légitime orgueil en me souvenant des paroles bienveillantes qu'elles ont provoquées de la part de mon auguste interlocuteur. Le Président du Congrès et vous, mon cher ami, m'aviez chargé de traiter une question plus haute que le timbre, la poste, le petit Moniteur et les journaux à nouvelles. Après m'être appliqué à bien remplir ma tâche, je me suis estimé très heureux quand, au sortir des Tuileries, M. Gras, vous et M. de la Orangerie, m'avess dit, en me serrant la main, que j'avais été le traducteur fidèle de votre pensée, le défenseur énergique des intérêts de la presse, Forgane ferme et loyal des prioccupations qui assiègent tous les amis sincères de la patrie et de l'Empereur.
Pour ce qui est de la guerre que nous font la malveillance, la couardise et Fingratitude coalisées contre nous depuis deux semaines, ne nous en inquiétons pas, de grâce, et laissons-la expirer dans son impuissance. Nous avons pour nous une bonne conscience et le sentiment du devoir honnêtement accompli. Gela ne peut-il donc nous suffire? D'ailleurs, le moment va venir où nous aurons, pour des causes
bien plus graves et bien moins personnelles, des combats plus sérieax & livrer ou à soutenir. Ne noas épuisons point en vaines querelles, si nous voulons être forts dans ces mêlées ardentes où le sort lui-même de la société sera peut-être débattu et mis en grand péril.
Agréez, mon cher ami, Passurance nouvelle de mes sentiments sincères et affectueux.
Ernest Mbrson.
Au sujet de cette correspondance, M. Paul de Cassagnac a publié dans le Pays les observations suivantes :
Les différents journaux de Topposition s'en sont donné dernièrement à cœur joie sur le compte des quatre délégués de la presse départementale, et ne leur ont épargné ni sarcasmes, ni injures. Plusieurs feuilles gouvernementales, avec une habileté digne d'une meilleure cause, sont venues à la rescousse, désavouant et répudiant leurs délégués, pour montrer aussi un semblant d'indépendance auquel personne ne croira, personne, ni leurs ennemis, ni surtout leurs amis.
Quel crime avaient donc commis ces quatre délégués? Ils avaient prié l'Empereur d'alléger les charges trop onéreuses qui pèsent sur la presse départementale, et ils s'étaient faits l'écho vrai, l'écho sincère, courageux de l'opinion publique en province, qui était, comme elle l'est encore
d'ailleurs aujourd'hui, tout à fait opposée à la nouvelle loi sur la presse.
11 y avait dans cet acte spontané de ces quatre délégués un courage digne d'estime et de respect.
Ce qu'ils pensaient, ils Pavaient dit tout haut, et l'Empereur a dû être fier d'être servi par de pareils serviteurs.
De plus, le poids de leur parole était considérable; car trois d'entre eux représentaient les trois principaux journaux de la presse départementale. Tous les trois riches, seuls propriétaires de leur feuille, ils avaient une indépendance plus complète que celle qu'affichent maints journaux de l'opposition.
Mais cette franchise de langage a failli leur coûter cher.
Tant que l'on a pu croire qne l'article \°^ serait rejeté, une sainte terreur les a mis momentanément à Pabri de toute agression.
Mais quand le vent eut changé d'une façon soudaine, le vacarme a commencé. Malheur aux vaincus ! Ce sera donc Téternel mot de chaque bataille I
Alors la presse de l'opposition s'est élancée sur les quatre délégués ; tous les journaux de préfecture, pris d'un enthousiasme subit, ont célébré une loi qu'on imposait à leur libéralisme administratif.
Et les quatre délégués sont restés abandonnés comme Marins sur les ruines de Carthage.
Un d'eux, même, a faibli, et M. Dardenne de la Grangerie s'est peut^tre hâté de séparer sa cause de celle de ses trois «confrères.
... MM. Merson, Gras et Moisand ont entendu jusqu'à présent des choses assez désagréables pour que leurs
oreilles ne restent pas insensibles à des compliments mérités.
Eh bien, nous trouvons que ces trois hommes, qui conservent leur opinion quand même, en face des attaques et des calomnies, qui ne reculent pas d*une semelle devant même la conversion subite du gouvernement ; nous trouvons que, par leur conduite, par leur langage, par leurs actes, ils honorent là liberté de la presse bien plus que tant d^autres par leurs théories creuses et leurs vaines déclamations, et ils s'honorent eux-mêmes.
Nous l'avons dit depuis longtemps à cette place : l'ère des laquais est passée. Il faut que chaque serviteur dévoué de TEmpire fasse comme la sentinelle de la légende et dise au besoin à FEmpereur : On ne p^sse pas !
Quand le péril menace, quand on se trouve jeté dans des luttes inutiles et que, par une imprudente générosité, on a rendues nécessaires, il doit y avoir parmi nous tous redoublement de dévouement et de franchise. Nous qui voulons consolider l'Empire, quelquefois malgré lui, nous serons heureux d^imiter MM. Gras, Merson et Moisand, qui sont venus dire & l'Empereur ce que la France des départements pensait de la loi sur la presse, et, comme nos trois honorables confrères, nous nous exposerons à déplaire parfois h ceux que nous servons, pour leur prouver combien nous les aimons.
Ma lettre alimenta pendant quelque temps la poIé* mique des journaux, où je fus personnellement fort maltraité ; mais tout s'apaisa à la fin. Une seule chose
ne disparut pas : cette loi, que j'avais tant combattue, et qui devait faire fondre bientôt toutes les calamités sur la France : les troubles, les complots malfaisants, la guerre, l'invasion, la défaite, la chute de TEmpire et l'avènement de la troisième République.