CHAPITRE XI
M. Rouher après son exil volontaire. — Sa direction du parti bonapartiste. — Influence de la mort du Prince Impérial sur l'esprit de M. Rouher. — Sa retraite. — Ma protestation. — Une lettre de M«ne Rouher. — La mort de M. Rouher.
En revenant en France après un exil volontaire de quelque durée, M. Rouher trouva son château de Gercey saccagé ; mais il s'en inquiéta peu assurément en présence du grand désastre de la patrie. Il comprit que sa tâche n'était point terminée. Un instant interrompue, elle recommençait, s*imposant à son dévouement, à sa haute intelligence, à son ardent patriotisme. Gomme un fier lutteur, il reprit Tarme du combat et s'appliqua à rassembler les débris épars du parti bonapartiste, resté le parti national en dépit de ses disgrâces. Chaque matin levé à cinq heures, il travaillait sans relâche, entouré des amis d'autrefois rassemblés sous sa direction active autant qu'infatigable. De son cabinet, il
était partout, en province aussi bien qu'à Paris, et, tous les soirs, voyant les progrès réalisés, il pouvait se dire, lui aussi : « Je n'ai pas perdu ma journée. » Il était à tout et à tous, relevant les courages par son exemple, assistant les faibles, applaudissant les forts, se multipliant toujours, négociant ici, combattant là, de toutes parts admiré. Entré à l'Assemblée nationale, il y exerça tout de suite une autorité que nul ne songeait à contester. Il y engagea des batailles sans prétendre à la victoire ; mais peu à peu il cheminait vers son but, et Gambetta lui-même, dans certaines questions d'économie commerciale et industrielle, ne négligeait pas de le consulter. S'il n'était plus le « viceempereur », on le considérait comme rintelligence prépondérante de la Chambre, et, sauf en ce qui concernait la politique proprement dite, son avis était non seulement écouté, mais recherché. Chef du parti impérialiste, il eut une action considérable sur les élections de 1876 et 1877. C'est sous son influence que nos amis entrèrent en grand nombre dans les Assemblées, et il s'en fallut de peu qu'il obtînt du maréchal de Mac Mahon, après la lettre du comte de Chambord qui mettait fin à l'illusion légitimiste, un franc et décisif retour à l'Empire.
Quel bonheur pour la France si des obstacles vraiment misérables ne Pavaient empêché de réussir !
La catastrophe du Zoulouland porta un coup terrible à M. Rouher. On peut dire en toute vérité que la mort du Prince Impérial Ta tué. Il essaya, envisageant l'ampleur de son devoir, de se soustraire à l'écrasement de son immense douleur. Il n'y put réussir : la zagaie africaine l'avait atteint en même temps que son jeune Maître* Chaque jour on le voyait s'incliner vers la tomber sa prodigieuse intelligence allait s'affaiblissent : il disparaissait, on peut dire, avant même de mourir. Et il s'en rendait si bien compte que, aux élections de 1881, il refusa, malgré les plus vives instances, de demander à TAuvergne, son pays, le renouvellement du mandat qu'elle eût été heureuse et glorieuse de lui maintenir. Gomme un vaincu du sort, le vieux Gaulois jetait ses armes ; il se retirait de luimême, au grand désespoir de ses amis, au grand dommage de la France.
Voici sa lettre de renoncement :
Paris, 29 juillet 1881.
MbS dâBRB COMl^ATBtOTES,
Le Gouvernement précipite la convocation des collèges électoraux. Si j'avais pu le présumer, j'aurais hâté la rédaction de ces lignes.
Je ne sollicite pas de vous le renouvellement de mon mandat législatif.
Voici mes motifs :
Au lendemain de la mort de S. A. M»' le Prince Impérial, non sous Tinfluence des exaltations d'une douleur amère et inoubliable, mais sous celle d^un consciencieux examen de ce qui était pour moi le devoir, j'ai conçu la pensée de mettre prochainement fin à ma carrière politique.
Dès cette époque je me suis tenu éloigné de toute action militante, ne gravissant les degrés de la tribune que pour discuter les questions économiques ou spéciales. Cette pensée est devenue un dessein, une volonté, un engagement dont l'exécution a été fixée à la fin de la législature actuelle. Serviteur dévoué pendant la bonne fortune, ami fidèle des mauvais jours, je crois avoir accompli loyalement ma tâche. Après de longues années employées aux labeurs de la politique, j'ai acquis le droit de ne pas parcourir de nouvelles étapes et d'appartenir religieusement, exclusivement au passé. Ma retraite est à la fois un acte de dignité et un hommage envers ceux qui ne sont plus : hommage sacré empreint de sacrifice et de consolation.
Les événements nouveaux auraient-ils pu changer ma détermination? Non, mes convictions étant formées sous la haute direction de TEmpereur ne se sont pas modifiées. Je vous les ai exposées en 1876 et 1877; elles ont reçu, à deux reprises, la sanction de vos votes. Si j'avais gardé la parole dans la lutte qui va s*ouvrir, je n'aurais pas tenu un autre langage.
Que mes amis reçoivent l'expression de mes remercie-ments sincères et de ma vive reconnaissance pour leurs témoignages de sympathie et de confiance. Les injustices, les vexations, les persécutions dont ils ont été victimes, m'ont causé une tristesse profonde. Le chagrin que j'en
éprouve ne peut, hélas ! être pour eux ni une consolation ni un dédommagement.
Recevez, mes chers compatriotes, Tassurance de mes sentiments bien affectueux.
EUQÉNB ROUHBR.
A ce moment, irrité de voir mon parti décapité, je publiai les lignes suivantes, peut-être trop sévères :
Nul n*a plus de respect que nous pour Téminent homme d'Etat ; nul n'éprouve plus de sympathie pour sa personne, ni plus d'admiration pour son caractère aussi bien que pour son immense talent. Mais, à lui aussi nous devons la vérité, et nous Pavons en trop haute estime pour ne pas la lui dire, l'amitié dont il nous honore dût-elle s*en attiédir.
Non, nos chefs n*ont pas le droit de nous abandonner, c'est-à-dire de se réfugier dans la retraite, quand le combat dure encore, s'étend, se généralise et devient de jour en jour plus ardent. Non, il ne leur est pas permis de prendre du repos quand nous demeurons au travail, quand nous y maintenons les ouvriers du labeur persévérant, quand nous prêchons la lutte, quand nous n'hésitons pas à prolonger jusqu'à l'extinction de nos dernières forces l'œuvre de salut social à laquelle notre dévouement s'est attelé. Non, ils ne peuvent pas, sans encourir une responsabilité grave, fléchir et quitter leurs troupes à l'heure où les engagements les plus terribles et les plus meurtriers vont s'ouvrir.
On n'entre jamais impunément dans la politique ; c'est-àdtre on n'en sort jamais à son gré, surtout quand on est parvenu au dernier degré du talent, de la réputation, de
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rautorité. C'est là justement le cas de M. Rouher, qui, depuis longtemps, a cessé de s'appartenir, et dont l'abdication est une faute en même temps qu'un malheur, précisément parce qu'on peut la considérer comme un exemple, un mauvais exemple. Si tous les députés courbés par Taffliction ; si tous les conseillers généraux las et découragés ; si tous les conseillers municipaux écœurés ; si tous les journalistes avides de repos ; si tout ce monde, qui a un peu pris charge d'âmes, se retirait du bon combat, qui resterait donc pour défendre le parti conservateur, pour revendiquer les droits confisqués ou méconnus, pour venger la liberté et sauver Tordre social ?
C'est à notre illustre ami lui-même que cette question s'adresse. Il n'y répondra pas peut-être ; mais la conscience publique, dont il est l'un des plus puissants organes, parlera pour lui, et, en parlant, elle prononcera sûrement la condamnation d'une défaillance qui nous afflige autant qu'elle nous étonne, sans, Dieu merci, nous désespérer toutefois et sans nous arracher à ce que nous avons besoin, pour nous fortifier contre le découragement, de considérer <5omme le plus impérieux des devoirs.
Je craignais que ce langage me brouillât, sinon avec mon illustre ami, du moins avec quelques membi*es de sa famillci Tout au contraire, M^^ Rouher m'en re* niercia en ces termes :
Château de Cerçay, ce 3 août*
Mon cher Monsieur Merson, Je vous remercie de tout mon cœur de l'article si bien*
veillant mais en même temps si sincère que je viens de lire dans VUnion Bretonne, Il est à regretter que mon mari n*ait pas entendu plus tôt votre honnête et courageux langage; — peut-être ne se serait-il pas laissé aller à ce... découragement déplorable. Malheureusement, sans beaucoup de réflexion, il a aveuglément suivi les conseils perfides de faux amis — que cette candidature embarrassait. Tout ce qu'il est possible, je l'ai fait pour empêcher ce désistement, que je désapprouve. Vous voyez, cher Monsieur, que je n'ai pas été heureuse dans mes efforts. Ma fille et moi sommes très affligées de cette résolution, et à cette heure où elle est irrévocable, nous ne pouvons que faire des vœux pour que M. Rouher ne la regrette pas quelque jour. Encore une fois merci, mon cher Monsieur»
Permettez-moi de vous serrer les mains, et de vous assurer de mes affectueux sentiments.