‹ Confessions d'un journalisteChapitre 27 sur 41 · L. Rouher · texte numérisé non relu

L. Rouher

En se retirant de la politique parlementaire, M. Rouher ne réussit point à s*affranchir de tout travail comme de toute autorité. Loin de là, dans les circonstances difficiles, c'est lui que l'on aimait à consulter toujours^ à cause de sa grande expérience, de la supériorité de son esprit, de la justesse de ses vues. Malgré lui^ il demeurait le chef du parti impérialiste, et, quand notis allions le visiter dans sa retraite prétnaturée, il savait encore noUs imprimer une direction ferme et sûre. Sous Pinfluence d*un mal lent, mais implacable, sa parole semblait parfois s'etnbarrasser ; m^is soh grahd esprit

conservait son entière lucidité, et il nous traçait la ligne du devoir avec une rectitude invariablement précise. « Le prince Napoléon a une valeur considérable, nous disait-il ; mais il ne régnera pas. Ecoutez-le, mais gardez-vous de le suivre : il vous égarerait. Quant à son fils, le prince Victor, il est marqué pour le trône : il sera Empereur.

Depuis le jour où Téminent homme d'État prononça ces paroles devant une délégation nombreuse de journalistes que j'avais eu l'honneur de lui présenter, je ne l'ai point revu. Il a langui quelques mois encore, essayant, mais en vain, de reprendre la pleine posses-" sion de lui- môme, c'est-à-dire de ses rares et triomphantes facultés ; puis il a achevé de mourir, laissant l'impérissable souvenir d'une des plus vastes intelligences dont un pays puisse s'honorer.

Dans une improvisation récente, M. Paul de Gassagnac a dit : « M. Ernest Merson est rongé de regret et d'aigreur de n'avoir jamais pu être qu'un journalislQ de province. »

M. Paul de Gassagnac s'est trompé : plusieurs fois il n'a dépendu que de moi d'être journaliste à Paria. Je ne songe certes pas à m'en vanter; mais puisque l'occasion se présente de rectifier une erreur peut-êtra malveillante, je ne dois pas la laisser échapper.

En 1856, M. Billault, qui m'avait en confiance ai^

tant qu'en affection, me manifesta, à son château des Grézilliéres, le désir de m 'attacher à son cabinet dans un poste spécial, conforme à mes goûts et à mes aptitudes. En principe, j'avais accepté, sauf à faire définir mes fonctions, dont j'avais besoin de mesurer le caractère et Pimportance. Aussitôt de retour à Paris, il me fit prier télégraphiquement de me rendre au ministère de rintérieur, pour y conférer d'urgence. Je me rendis avec empressement à l'invitation; mais, au lieu du ministre, ce fut le directeur du personnel, M. GoUet-Meygret, qui me reçut. M. Gollet-Meygret, homme peu recommandable et qui a eu depuis d'assez ■vilaines histoires, commença par se montrer impertinent : je m appliquai à Tètre un peu plus que lui, si c'était possible. — « M. le Ministre m'a parlé de vous, me dit-il. Vous désirez entrer au Constitutionnel^ à ce qu'il paraît. Gomme les ténors de province, vous voulez •vous essayer à Paris. La place est libre, vous pouvez la prendre. Vous aurez pour le début 6,000 francs d'appointements. — G'est à merveille : voilà pour mon valet de chambre et mon cocher (notez que je me surfaisais, je n'avais ni l'un ni l'autre); mais pour moi? —Les appointements sont fixés à 6,000 francs, reprit-il un peu interdit; je n'y puis rien faire ajouter. — Alors nous ne pouvons pas nous accorder. Si modeste que soit le « ténor de province » à qui vous faites une telle offre, il s'estime à un plus haut prix et vous sa lue. »

Ce fut M. Ernest Dréolle qui prit la place et l'occupa dignement.

L'année suivante, M. Collet- Maygret ayant reçu une forte semonce à cause de son incartade, m'écrivit un billet aimable, me priant de lui assigner un jour et une heure où nous pourrions causer. Sans lui tenir rancune, je me rendis à Paris et allai le voir au ministère. — « Cette fois, me dil-il, nous allons nous entendre aisément. M. Césena quitte la rédaction en chef du Constitutionnel. Je vous offre sa succession avec 12,000 francs d'appointements. — Je vous remercie, mais nous ne nous entendrons pas du tout. — Pourquoi? — Parce que notre conversation de Tan dernier m'est restée en mémoire et que j'aurais peur, si j'entrais en relations directes et permanentes avec vous, que son souvenir, un peu amer, je vous l'avoue, n'exerçât une influence fâcheuse sur le devoir que j'aurais à remplir. » Et, comme il insistait. « Ma résolution est irrévocable, lui dis-je. J'ai le regret de vous dire que je n'entrerai au Constitutionnel que quand vous ne serez plus au ministère. »

Ce fut M. Grandguiiiot qui remplaça M. de Césena, avec un grand talent et un certain éclat.

Enfin, dans les derniers jours de 1867, je reçus de M. Pinart, ministre de l'Intérieur, avec qui j'étais depuis un an en rapports affectueux, le télégramme suivant : « Le ministre de l'Intérieur vous prie de venir tout de suite à Paris et de passer à son cabi-

CONFESSIONS D'uN JOURNALISTE 2S9

net. » Je crus qu*il s'agissait du projet de loi sur la , presse que je combattais avec la dernière énergie et que M. Pinart, au contraire, défendait résolument. « Peut-être, me disais-je, le ministre, pénétré enfin des dangers de cette loi, veut-il la modifier dans le sens indiqué par le véritable intérêt de TEmpire et de l'Empereur. Secondons ses vues et allons à. Paris. » Mais point. Lorsque j'arrivai au cabinet du ministre, on me pria d'aller conférer avec M. de Saint-Paul, directeur du personnel. Tout de suite mon illusion se dissipa, et je vis que j'étais appelé pour autre chose que pour une modification au projet de loi sur la presse. — « Mon cher ami, me dit M. de Saint-Paul, j*ai à vous faire une communication qui me charme. En conseil des ministres vous avez été désigné comme directeur politique du Constitutionnel, en remplacement de Paulin Limayrac, nommé préfet du Lot. — Le conseil des ministres est bien aimable; mais il ne m'a pas consulté. Tout en le remerciant d'un choix qui m'honore, je refuse absolument d'y souscrire. Voici, en outre d'autres motifs, mes raisons essentielles : Je suis l'adversaire, vous le savez, de la politique actuelle de l'Empereur; je redoute de voir cette politique s'écarter de plus en plus des principes de 1852, les seuls que j'aie défendus, les seuls qu'il me convienne de défendre. D'autre part, je ne conviens nullement à l'emploi qu'on me propose. Je suis un indépendant et n'ai pu jamais me subordonner* Si j'étais directeur politique du Constitutionnel,

j'entendrais être le maître de sa rédaction; c'est-àdire je refuserais absolument de me soumettre à une influence quelconque, même à celle de TEmpereur. Vous voyez bien que l'on s'est trompé en me choisissant et que je tromperais en acceptant. — Ce que vous me dites, je l'ai fait pressentir. Mais laissez-moi ne pas accepter votre refus ce soir. Demain matin, voyez le ministre; peut-être parviendra-t-il à vous convaincre.» Je sortis de l'entretien avec la volonté formelle de refuser la situation vraiment redoutable qui m'était offerte et pour laquelle je sentais que je n'étais pas du tout fait. Mais le lendemain, tout changea, et ma résolution fléchit devant un mot de M. Pinart: — « Mon cher Merson, me dit le ministre, ce n'est pas seulement à l'honneur que nous vous appelons ; c'est encore et surtout au péril. L'Empire va passer de mauvais jours. Nous avons besoin d'être soutenus dans la presse par un homme en qui nous puissions avoir une pleine confiance. C'est vous que nous avons choisi. Refuserez-vous de faire campagne avec nous, quand il y a peut-être des coups à recevoir, en attendant qu'on en donne? — Vous m'avez convaincu et vaincu, monsieur le Ministre. Je ne saurais m 3 soustraire au devoir qui s'impose à mon dévouement et à mon patriotisme. Je vous appartiens. — J'en étais sûr, reprit le Ministre. Merci, et en toute occasion comptez sur moi. Revoyez tout de suite de Saint-Paul pour les arrangements à prendre. »

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Je revis M. de Saint-Paul. On me fit un pont d'or, et j'allais entrer en fonctions, en dépit des jalousies mi- Bérables que des ambitions déçues firent naître et entretinrent, me préparant des pièges et me ménageant des difficultés sans nombre. Pensez donc : un modeste journaliste de province devenu tout à coup directeur poli- < tique de Torgane le plus important de Paris ! Quelle humiliation pour tous ceux, et ils étaient nombreux, qui s'étaient plu à considérer ce journal comme appartenant excfcsivement à une plume figurant parmi les plus autorisées de la presse parisienne ! J'aurais bien des inimitiés à combattre, et, môme dans la maison que j'allais habiter, je trouverais sans doute des rivalités et des malveillances. Mais j'en triompherais avec une volonté ferme et une patience énergique. Heureusement, je ne fus pas mis à cette épreuve. Le vote de la loi sur la presse, en me mettant en dissentiment avec la politique du gouvernement, me permit de me dégager subitement et de donner ma démission avant môme d'ôtre entré officiellement en fonctions.

Cette démission fut refusée d'abord; mais je la renouvelai en des termes si formels, presque si impérieux, que le ministre l'accepta dans une lettre autographe de quatre pages.

J'ai eu pour successeur M. Baudrillart, économiste distingué en même temps qu'écrivain de grande valeur.

M. Paul de Gassagnac prétendra-t-il encore que a je suis rongé de regret et d'aigreur de n'avoir jamais pu être qu'un journaliste de province? »

262 CONFESSIONS d'qn journaliste

Voici en quels termes V Union Bretonne annonça à ses lecteurs, le 10 février 1868, que je lui restais en qualité de rédacteur en chef :

» € Le 27 décembre dernier, M. Ernest Merson a reçu^ sans l'avoir aucunement sollicitée, ou provoquée, ou désirée, Tofifre de la direction politique du Constitutionnel.

€ La tâche à remplir était laborieuse et difficile; mais, éclatant témoignage d'une confiante bienveillance, elle s*imposait avec un tel caractère à un dévouement habitué à ne se mémager pas, qu'après des hésitations pleines de pressentiments, elle fut acceptée loyalement, pour êtes accomplie sans réserves.

« Depuis lors, des bruits contradictoires ont couru les journaux à ce sujet; et nous n'avons voulu ni confirmer les uns, ni démentir les autres, tant il nous semblait peu utile de mettre avant Theure le public dans le secret de l'exacte vérité.

« Cependant, aujourd'hui, il est nécessaire que nous rompions le silence, pour annoncer que, revenant sur ses déterminations, volontairement, spontanément, de sa seule initiative, M. Ernest Merson a renoncé à la grande situation qui lui était faite, parce qu'il ne lui paraissait plus possible d'y servir, suivant ses aptitudes, l'Empereur et le pays.

« Dès mercredi matin, lendemain du jour où l'article !•' de la loi sur la presse a été voté, il écrivait à Thomme éminent de qui il tenait ses pouvoirs : € Tout en conservant « un reconnaissant souvenir de Thonneur considérable dont « vous m>vez ^ug:é digne, je prends la liberté de vous re-

« demander ma parole, en échange de la vôtre, que je crois « devoir vous rendre. »

« Quoique cette parole, ainsti revendiquée, ne lui ait point encore été restituée, il se sent, il se veut, il se déclare libre et dégagé de tous liens.

«' C^est, en effet, le privilège des âmes indépendantes et vraiment hautes, que, tout en se donnant, elles ne cessent jamais de s'appartenir.

« Notre rédacteur en chef nous reste donc tout entier, et il s^en applaudit. Il nous reste dans la plénitude de luimême, pour continuer de vouer ses actives préoccupations et son labeur quotidien au journal depuis vingt années confident de ses pensées et témoin des ses luttes, et dans lequel il s'efforcera toujours de défendre avec énergie comme avec une conviction sincère les grands intérêts de la patrie et du Souverain, si intimement liés à ceux de la cause sociale ellemême. »

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