‹ Confessions d'un journalisteChapitre 28 sur 41 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'aTènement de M. Emile Ollivior. — Le caractère de « Thomme du 19 janvier. » — Son livre Principe et Conduite. — Sa définition des divers régimes politiques. — Discussion de sa méthode. — Les deux phases de l'Empire. — Autorité et liberté.— Les Ordonnances de Juillet. — Les lois de Septembre. — Une lettre de M. Emile Ollivier. — Ma réponse.

L'influence de M. Emile Ollivier, que M. de Morny avait détaché de la République pour l'amener à TEmpire, étant devenue prépondérante, Napoléon III s'écarta peu à peu de ce qui était sa force et devait assurer sa gloire.

L'œuvre de 1852 était déjà minée dans son principe même, et le pays allait courir une nouvelle aventure parlementaire. Gomme si le parlementarisme, qui avait fait déjà tant de révolutions en France, ne devait pas en accomplir une nouvelle, en attendant les autres. J'ai dit quelque part que c'était une imprudence. Peutêtre ai-je été trop indulgent. C'était, en effet, une faute

énorme, sur laquelle devait bientôt se grefiPer un crime ; et ce crime, dont on a vu les résultats, pèsera longtemps encore et douloureusement sur les destinées du pays-

On ne change jamais impunément les conditions d*existence d'une nation mal remise des secousses successives qui Tont éprouvée pendant presque un siècle. M. Emile Ollivier nous Ta fait cruellement sentir. Il le voit, il le sait; mais il semble encore aujourd'hui ne le pas connaître. Tant il est vrai que Taveuglement est le propre parfois des natures, sinon les plus droites, au moins les plus sincères.

J'ai combattu M. Emile Ollivier avant qu'il réussît à saisir le gouvernail de la France. Je me suis tenu écarté de lui durant le temps néfaste qu'il a occupé le pouvoir. Je l'ai fréquenté avec profit depuis qu'il est rentré dans le rang.

Son portrait n*est plus à faire.

Tout le monde l'a connu ou le connaît, avec son front fuyant, sa démarche hésitante et ses lunettes sous lesquelles se dérobe un regard incertain. Ce n'est pas l'homme physique, d'ailleurs, que je veux peindre; c'est rhomme moral, ou plutôt l'homme politique : honnête comme pas un, enthousiaste même de ttdft perpétuelles inconséquences, fier de ses variations^ 4évoué à une idée toujours mobile^ Qdéie tout^ift ^

^•srr

une grande mémoire et persuadé qu'il n'a jamais compromis TEmpire en le servant à sa manière, caressant toujours le rêve d'une démocratie perfectionnée, causeur intéressant, pittoresque, plein d'élégance un peu cherchée, presque persuasif. On peut ne pas l'aimer, surtout on peut critiquer sa doctrine, même la détester ; mais on ne saurait lui refuser Testime personnelle qu'il mérite à un haut degré.

En juin 1870, je fus appelé à faire partie d'une commission organisée par M. Segris, alors ministre des finances, à l'effet d'étudier un projet d4mpôt sur les annonces des journaux, destiné à remplacer le timbre, qu'on voulait dés ce moment supprimer. L'idée était mauvaise, et je multipliai les arguments pour la faire rejeter. M. Emile Ollivier qui, en qualité de garde des sceaux, assistait aux travaux de cette commission, youlut bien d'abord partager mon avis ; mais il le combattit bientôt; puis il Tadopta; puis il le repoussa ; puis il s'y rallia; puis le proscrivit définitivement, pour proclamer tout à fait praticable le système proposé, qui fut abandonné bientôt comme absolument absurde, sans même qu'on eût essayé de l'établir.

Ces changements successifs et rapides s'étaient produits sous l'influence d'observations en sens contraires que divers membres de la commission avaient développées, firappant l'esprit du premier ministre ju8q[u'£(

le convaincre et à le décider, tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, sans qu'il semblât s'apercevoir des étonnants démentis qu'il se donnait à lui-même.

Évidemment M. Emile Ollivier était de bonne foi ; il cherchait à s'éclairer par la discussion; mais six variations en moins d'une heure, pour en arriver à une conclusion fautive, indiquent un esprit toujours à la recherche de la vérité, et aboutissant, comme malgré lui, à l'erreur.

Voilà le personnage tout entier.

En 1875, M. Emile Ollivier, éprouvant le besoin de s'absoudre de ses fautes en expliquant sa doctrine, a publié un volume, intitulé Principes et Conduitey qui a mené un certain bruit dans le monde politique. Il commence par y définir la République, la Monarchie constitutionnelle, la Dictature, le Gésarisme; et sa définition est vraiment ingénieuse. « Les sociétés, dit-il, ont, comme les individus, un état de santé et un état de maladie. » D'où il conclut naturellement que la condition où elles se trouvent exige une diversité continue de régimes et une différence absolue de gouvernements. Ce qui convient à un peuple discipliné, ordre, s'avançant dans la vie avec une régularité et sans crises violentes, ne saurait satisfaire aux nécessités d'une nation dévoyée, privée d'équilibre, où les désaccords sont permanents et où tout est en lutte, la force individuelle.

c'est-à-dire la liberté, et la force collective, c'est-à-dire l'autorité. Gela est hors de discussion. « L*usage des peuples les plus libres de la terre, a dit Montesquieu, me fait croire qu'il y a des cas où il faut mettre pour le moment un voile sur la liberté, comme on voile la statue des dieux. »

Pour faireexactementconnaîtrela théorie de M. Emile Ollivier quant aux conditions diverses auxquelles s'approprient les différents modes de gouvernement, je dois citer ses propres paroles :

La liberté est le régime des sociétés bien portantes qu'aucune crise ne trouble.

Cette liberté a un plus et un moins entre lesquels les peuples sains oscillent, suivant Topinion qu'ils ont de leur vigueur. Le plus de la liberté, c'est la République ; le moins, c'est la Monarchie constitutionnelle.

La différence substantielle entre la République et la Monarchie constitutionnelle est que la République, dans Torganisation du pouvoir exécutif, rejette l'hérédité, que la Monarchie implique.

Dès que les sociétés saines tombent en état de crise, quelque excellent que soit le fond de leur tempérament, si elles ne veulent pas le compromettre, elles doivent recourir sans hésitation à la dictature, telle qu'on la pratiquait dans les beaux temps de la République romaine et à Florence sous le noip de balia, telle qu'elle est en usage en Amérique et en Angleterre, limitée quant à sa durée à une période courte, définie quant à son objet à une affaire spéciale, sus-

pendant pour un temps le jeu des institutions normales, ne les abrogeant pas.

La guerre est la crise qui commande le plus impérieusement une dictature. La rapidité et la sécurité de raction militaire Texigent autant que la sauvegarde de Tordre intérieur. Toute faction, quelque faible qu'elle soit d'ailleurs, devient alors redoutable dans un pays qui n'a jamais été engagé dans une entreprise sérieuse, sans qu*une portion des citoyens prît parti pour Tennemi. Après Rosbach, la moitié de Paris était enthousiaste du roi de Prusse et répétait avec Voltaire les vers prêtés à Brutus la veille du départ de César pour nne expédition en Perse : < Les Persans ne sont pas nos plus fiers ennemis. — Il en est de plus grands. > « Nous disons plus de mal de nous, écrivait Belle-Isle, que nos ennemis n'osent le faire. > Pendant la Révolution, les émigrés combattaient avec la coalition ; pendant la Restauration, les libéraux entraient dans les armées espagnoles ; ce sont des journaux français qui ont instruit les Prussiens du mouvement du maréchal de Mac Mahon sur Sedan; après le 4 Septembre, la préoccupation principale d'un gouvernement soi-disant patriotique a paru d'établir le bon droit de nos envahisseurs, qui n'avaient pas jusque-là osé l'affirmer avec autant d'audace.

Dès qu'on se bat, les droits politiques doivent être suspendus, les Assemblées congédiées, les immunités individuelles supprimées. Tout gouvernement qui s'engage dans une guerre sérieuse avant d'avoir établi une dictature de fer est perdu. L'exagération de la sévérité serait, dans ce cas, préférable à l'indulgence.

La guerre civile, dès qu'elle éclate, commande les mêmes

mesures. Lors des émeutes, en partie factices , occasionnées par la nouvelle législation des grains, Turgot, obligé de réprimer avec rapidité des séditions qui se seraient aggravées en durant, dessaisit par ordonnance la juridiction ordinaire et créa une juridiction prévôtale. La Constituante a dit dans son décret sur la loi martiale : < La liberté n*existe que par l'obéissance aux lois. Si, dans les temps calmes, cette obéissance est suffisamment assurée par l'autorité publique ordinaire, il peut survenir des époques difficiles où les peuples, agités par des causes souvent criminelles, deviennent l'instrument d'intrigues qu'ils ignorent; ces temps de crise nécessitent momentanément des moyens extraordinaires. »

Dès qu'une société est malade, qu'on supprime la liberté.

Si le mal n'est qu'au premier degré, la discorde politique, le régime indiqué, c'est le gouvernement dictatorial. Si le mal est au deuxième degré, la discorde sociale, le césarisme est le seul remède.

Le gouvernement dictatorial diffère de la dictature proprement dite, dont les sociétés saines usent dans leurs crises passagères, en ce que le gouvernement dictatorial n'est pas défini dans son objet : il s'étend à l'ensemble des faits sociaux, non à un seul d'entre eux; il n'est pas limité à un temps court : sa durée est indéfinie ; il ne suspend pas seulement les institutions normales de la liberté : il les abroge et les remplace entièrement pendant sa durée.

La dictature, loin de briser le ressort libéral, le remonte et, la crise passée, en rend le jeu plus assuré.

Le gouvernemant dictatorial est plus menaçant. Cependant les nations s'en relèvent et sortent quelquefois guéries de

ces maisons de santé. Dans tous les cas, il n y a pas d'autre moyen d'écarter le remède héroïque du césarisme, après lequel tout est fini.

Néanmoins, pour les sociétés profondément atteintes, le césarisme est encore un bienfait, puisqu'il retarde la décomposition. A Rome, avant de disparaître avec la société qui l'avait mérité, il a produit une des plus impérissables parmi les œuvres humaines, le Droit et le plus auguste des exemples, les Antonins,

L'école libérale a eu raison de défendre la liberté et de combattre le césarisme ; elle a eu tort de ne pas accorder scientifiquement une place à la dictature et au gouvernement dictatorial, parce qu'on a abusé de ces institutions terribles. L'abus n'a jamais rien prouvé contre la légitimité d'un principe : de ce qu'il y a une raison fausse, il ne s'ensuit pas qu'il faille fuir la raison.

En résumé, quel est votre gouvernement ? me demanderat-on.

Je réponds :

Dans les sociétés saines, un gouvernement alternatif, selon l'heureuse expression de Lamartine : la Monarchie constitutionnelle ou la République dans les circonstances ordinaires; la dictature pendant les crises.

Dans les sociétés malades, mais seulement d'un mal politique, le gouvernement alternatif aussi : pendant la maladie, le gouvernement dictatorial ; après la guérison, la Monarchie constitutionnelle ou la République.

Dans les sociétés malades d'un mal social, un gouvernement immuable, toujours semblable à lui-même, jusqu'à la conquête ou à la pourriture : le césarisme.

Il y a de grandes vérités dans ces pages, des vérités auxquelles il serait malaisé de contredire. Cependant on peut reprocher à M. Emile Ollivier deux choses : !• de s*être mépris, lors de son arrivée aux afifaires, sur les conditions maladives de la société française, et d'avoir trop fait pour la liberté, trop peu pour l'autorité ; 2<* de n'avoir point conformé strictement, une fois la guerre déclarée, sa conduite à sa propre doctrine, c'est-à-dire de n'avoir pas établi la dictature, puisqu'il la jugeait nécessaire au succès de nos armes et indispensable au bien de la patrie.

Examinons ces deux cas.

Dans le premier, il y a eu erreur. M. Emile Ollivier, devenu minisire, s'est fait illusion, non seulement sur l'efficacité de son programme, mais encore sur Tétat réel de l'opinion en France. Le pays, en proie aux entreprises des partis, n'était point prêt pour ce que TEmpereur avait promis comme « le couronnement de l'édifice. » Soumise un travail intérieur dont les hommes à vue claire apercevaient aisément les dangers, il semblait s'ofifrir de lui-même comme une victime à la Révolution. Livré avant le temps aux extravagances pernicieuses de la presse, de la tribune parlementaire et des réunions publiques, il s'emparait de la liberté pour en faire la licence ; et, si Ton n'y mettait ordre, il était évident qu'il se précipiterait bientôt, et de lui-mémoi

dans les pires catastrophes. Or, au lieu d'arrêter le torrent, ou tout au moins de le contenir, le cabinet du 2 janvier favorisa ses emportements tumultueux et sembla s'abandonner lui-même à sa fureur. De là le grand mal, le mal irrésistible et irrémédiable. Avec un tel système, pratiqué dans un aveuglement honnête, mais douloureux, il était certain que l'Empire devait succomber, et il est hors de doute qu'il eût péri dans la paix comme il a péri dans la guerre : tant il lui était impossible, après les secousses qu'il avait maîtrisées au début, de survivre au régime salutaire dont il s'était si imprudemment séparé. Les gouvernements qui s'effondrent, malgré leurs légitimité et la force de leur origine, ont toujours été les principaux auteurs de leur chute. Si cela est vrai, généralement parlant, l'exemple que nous a fourni l'Empire de Napoléon III l'atteste absolument. La société, telle que l'avait prise le 2 Décembre, était profondément atteinte d'un mal social. Elle avait été sans doute promptement améliorée; mais le grand tort a été de croire que sa santé était aflTermie à ce point qu'elle pouvait impunément passer de l'état d*autorilé à l'état de liberté. Les décrets de novembre 1860 constituèrent une première faute ; la lettre du 19 janvier 1867 constitua une deuxième faute; l'avènement de M. Emile Ollivier, chargé d'appliquer une politique nouvelle, trop différente de celle de '1852, constitua une troisième faute. Ces fautes successives portèrent successivement leur peine, et le pouvoir impérial n'existait déjà plus^

pour ainsi parler, lorsqu'il disparut après le désastre des combats.

Voilà l'exacte vérité, dont il me paraît que M. Emile Ollivier ne se rend pas suffisamment compte, même quand il se donne un si formel démenti dans la belle et solide définition des régimes politiques qu'il appro prie aux divers états de la société à gouverner.

Quant à ma seconde observation, elle devient, même d'après les principes de M. Emile Ollivier, un grief contre lui-même. En effet, si la dictature est « nécessaire pendant les crises, » elle est indispensable pendant la guerre, la plus grande des crises. Or, on ne devait pas entreprendre la guerre de 1870 sans rétablir du même coup la dictature. Gela est la logique et Tévidence. Et si on ne Ta pas fait, on est responsable, je ne dis point de la perte des batailles, mais de la chute du gouvernement, qui a rendu la paix impossible, par le triomphe même de la Révolution. Je crois savoir que, si le ministère du 2 janvier n'était pas tombé, le 9 août, devant le mécontentement légitime du Corps législatif, il eût réparé son erreur; mais déjà il était « trop tard ! »

Trop tard ! mot fatal prononcé invariablement après toutes les catastrophes politiques, sans qu'il semble avoir instruit personne, c'est-à-dire sans que nul gouvernement ait mis à profit son enseignement terrible^ Une fois la guerre engagée, conformément à son vote ; après les fonds consentis par elle pour la conduire, la Chambre n'avait plus riôn à dire et plus rien à faire ;

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et Ton a commis une funeste méprise en la convoquant, après nos premiers malheurs, pour faire mal et pour mal dire. Non seulement c'était une imprudence vis-àvis de l'ennemi; c'était de plus une impardonnable faute vis-à-vis du gouvernement et du pays. On donnait par là occasion aux passions mauvaises de s'agiter avec une violence criminelle, sans souci du patriotique devoir; du même coup, on s'affaiblissait devant le vainqueur, en étalant à son regard une infirmité qu'il pouvait soupçonner, mais ne devait jamais connaître; enfin, on s'exposait à des déchirements profonds, propres à décourager la résistance, à compromettre la revanche et à préparer d'effroyables malheurs politiques, qui, s'ajoutant aux revers militaires, devaient engendrer la plus scandaleuse des anarchies, celle qui prend sa source dans les complicités de la trahison ellemême. Et l'on en arriva à ce degré de perturbation morale que, c( quand les désastres fondirent sur nous, certains chefs de partis se précipitèrent sur la calamité nationale avec une fureur joyeuse. » L'un d'eux s'oublia même et souilla la pudeur de l'histoire jusque-là d'écrire ces lignes infâmes: « Quand je mets en regard les maux qu'elle me rappelle, cette désastreuse année, et les biens qui, je l'espère, découleront de ces maux, j'hésite à la maudire, et j'entrevois un temps où, au milieu de nos tristesses, tout compte fait, tout pesé, nous la bénirons. Et d'abord, n'a-t-elle pas vu tomber TEmpire ? L'année qui a cet honneur de porter à son

compte une telle délivrance, si meurtrière et si fatale qu'elle soit d'ailleurs, n'est pas une année stérile : il ne faut la maudire qu'à demi et ne lui lancer Panathéme qu'en y mêlant la gratitude. »

Un temps où de telles énormités ont pu être écrites par un homme qui ne passait pas pour un énergumène et qui ne s'est jamais affilié à la secte jacobine, ce temps-là n'est pas un temps ordinaire où Ton puisse impunément omettre d'assujettir sa conduite à ses principes. Ce n'est pas le tout d'entrer au gouvernement avec des vues déterminées ; il faut , ayant un programme pour les diverses circonstances de la politique, savoir l'appliquer à propos. Autrement, on devient le jouet de l'aventure et Ton périt tristement dans les perplexités d'un embarras, et, à plus forte raison, dans les secousses d'une crise. Aujourd'huii M. Emile Ollivier proclame qu'en temps de guerre la dictature s'impose, et il a bien raison ; mais, devançant le précepte, que ne nous a-t-il fourni l'exemple? La France eût pu éprouver des échecs, sans doute ; mais elle n'eût subi ni l'humiliation de désastres inouïs, ni la mutilation de son territoire, ni la honte sans pareille d'une révolution accomplie devant l'ennemi, ni les douleurs de l'ensanglantement et de l'incendie de sa capitale; et, à l'heure présente, elle n'en serait pas réduite, au milieu de ses angoisses, à rechercher sa voie perdue et à s'alarmer sur ses destinées.

L^Empire a eu deux phases distinctes. D'abord autoritaire, il s'est fait plus tard libéral. Sa première période lui a donné une pleine réussite. La seconde lui a été fatale. Lorsque le pays, librement consulté, l'aura restauré, je ne sais lequel des deux systèmes prévaudra; mais il ne saurait être préjudiciable que Tunet l'autre soient exposés et connus d'avance, pour que l'on puisse éviter le retour des crises qui ont déterminé les infortunes de la France.

L'Empire autoritaire a rétabli l'ordre, détruit par le coup de foudre de Février; il a rassuré les bons esprits et mis les autres en déroute; il a accru dans des proportions prodigieuses la prospérité publique, fondée sur ce bien si rare chez nous depuis bientôt cent ans : la sécurité; il a fait de puissantes guerres avec le plus glorieux succès ; il a agrandi le territoire national, en lui donnant deux nouvelles provinces ; il s'est fait respecter, aimer, admirer de TEurope et du monde. S'il ne s'était pas transformé et désarmé, il durerait encore; et la France ne serait pas, parmi ses angoisses et ses épouvantes, rédtiite à douter de son lendemain.

Quant à l'Empire libéral^ il a désorganisé le pouvoir, il a brisé les ressorts du gouvernement, et, en ouvrant là porte à la Révolution, il a laissé jusqu'à sa citadelle aux mains de ses enhetnis. Si ^ian que, comme

je l'ai déjà dit, quand même le sort des combats lui eût été favorable, il était irrésistiblement destiné à périr.

Voilà les deux systèmes dans leurs résultats. M. Emile Ollivier, que Texpérience ne semble pas avoir suffisamment éclairé, lient toujours pour le second ; mais il me permettra, je l'espère, de préférer absolument Tautre, D'autant plus que le régime autoritaire inauguré par PEmpereur n'avait rien de bien amer ni de bien dur : il n'était oppressif pour personne ; surtout il n'étranglait pas la liberté, qu'il s'assimilait peu à peu, en l'associant graduellement et sagement à l'exercice du pouvoir. Tandis que le régime libéral, lui, sous prétexte d'émancipation, a anéanti l'autorité, la livrant comme en pâture aux appétits cruels de la Révolution.

La liberté sans l'autorité, c'est l'anarchie.

L'autorité sans la liberté, c'est le despotisme.

La liberté avec l'autorité, c'est l'ordre, c'est la paix, c'est la pondération des pouvoirs, c'est la force, c'est la prudence, c'est la sagesse, c'est le progrès.

Or, nous avons eu, pendant douze années, la liberté avec l'autorité; et cette alliance était la plus énergique garantie qui pût être fournie au pays contre le retour du désordre, en même temps qu'elle lui assurait cette merveilleuse prépondérance dont il était en possession

sur tous les continents où peut s'exercer sa politique.

Plus tard, on a diminué la part de l'autorité pour accroître celle de la liberté. Là fut le péril. On compromettait ainsi l'équilibre; les deux plateaux de la balance n'ayant plus un poids égal, l'un devait emporter infailliblement l'autre, et l'œuvre de 1852, améliorée laborieusement et sans relâcbe, se trouva irréparablement compromise, jusqu'à ce que l'avènement de la liberté, à l'exclusion de l'autorité, vînt, au début de 1870, tout détruire.

En 1789, on avait réussi à associer la liberté avec l'autorité ; mais, dés que la liberté devint envahissante, l'autorité périclita, et un jour naquit où tout sombra à la fois, l'autorité étranglée et la liberté remplacée par la plus effroyable anarchie. Est-ce vrai, cela?

L'aï't, le grand art de la politique, est de mettre toujours à profit les leçons de l'expérience. J'ai peur que M. Emile Ollivier ne le sache pas.

Montesquieu l'a dit ; « Les gouvernements sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les gouvernements. » Cette grande parole n'a point cessé d'être vraie depuis qu'elle a été formulée ; c'est peut-être un peu parce qu'on ne s'en est pas assez souvenu que tant de changements de pouvoirs se sont succédé en France dans le cours de moins d'un siècle. Le gouvernement étant fait pour le peuple, il ne doit courir aucune aven-

lure préjudiciable aux intérêts, à la paix, à la prospérité du peuple ; il doit être le défenseur inflexible du pacte et de la loi ; il doit veiller à ce que Ton ne l'entame point, qu'on ne l'affaiblisse point, qu'on ne le mette point dans l'impuissance de faire le bien, qu'on ne le condamne point à assister à sa propre déchéance et à contribuer, par de dangereuses complaisances, à l'avènement du mal.

C'est parce qu'on n'a pas observé cette loi salutaire que nous avons été précipités successivement dans tant de catastrophes, et que nous sommes, en ce moment encore, en proie à tant d'infortunes.

A ce sujet, je veux rappeler le rapport qui précédait les Ordonnances de Juillet, Ordonnances beaucoup moins liber ticides qu'on Ta prétendu, et dont le principal tort fut de ne pas être appuyées contre la Révolution par une armée de 300,000 hommes. On lit ce qui suit dans ce document :

Les agitations sont presque exclusivement produites et excitées par la liberté de la presse. Ce serait nier l'évidence que de ne pas voir dans les journaux le principal foyer d'une corruption dont les progrès sont chaque jour plus sensibles. A toutes les époques, la presse périodique n*a été , et il est dans sa nature de n'être, qu'un instrument de désordre et de •édition. C'est par l'action violente et non interrompue de la presse que s'expliquent les variations trop subites, trop

fréquentes de notre politique extérieure. Nulle force n'est capable de résister à un ^dissolvant aussi énergique que la presse.

Ce rapport avait évidemment du bon, du juste et du vrai. M. Thiers, Tun des signataires de la protestation dirigée par les journalistes contre les Ordonnances, le trouva d'abord odieux et détestable; mais il changea d'idée depuis : ce qui figure en tèle des lois de Septembre Pindique clairement. En cinq années, son éducation s'élait faite, pour se défaire, il est vrai, plus tard. Voici quelques phrases que je j^elève dans l'exposé des motifs de la loi la plus violente qui ait été dirigée contre la presse :

Une partie de la société vît au milieu de la plus épouvantable anarchie; on dirait, en lisant les papiers publics, que la France est déchirée en une multitude de gouvernements qui se disputent le pouvoir à Taide de Pinjure, de la calomnie^ de la confusion de tous les principes politiques... 11 faut des peines sévères contre les délits, des peines énormes contre les crimes qui s^adressent à la personne du roi^ au principe ou à la forme de son gouvernement. C'est la condition sans laquelle il ne peut plus y avoir de liberté de la presse. Autrement, cette liberté dégénère en licence, et la licence de la presse finit par devenir funeste aux gouvernements le plus fortement constitués.

Gela était très vrai. Et cependant, c'est sous Tin-

fluence de M. Emile Ollivier que s'est faite la loi sur la presse de 1867-1868 , et c'est sous le ministère de M. Emile Ollivier que les journaux sont entrés en possession d'une liberté presque^ furieuse, qui devait engendrer de terribles conséquences, et sans laquelle la guerre déplorable de 1878 eût été facilement écartée, même en dépit de la préméditation de la Prusse et de son ardent désir de l'engager.

Sur ces questions-là le livre de M. Emile Ollivier se tait, et je trouve que c'est dommage. Il y avait à ce sujet des éclaircissements, tout au moins des explications à fournir, et peut-être des regrets à exprimer. Mais ces regrets , peut-on croire que l'auteur les éprouve, lorsqu'il célèbre les qualités du régime de la liberté auquel sont dus nos malheurs, à l'exclusion du régime d'autorité qui faisait de nous un peuple si estimé, si puissant, si prospère et, en définitive, si sage^ ment libre?

« O liberté ! que de crimes on commet en ton nom! » s'écriait M"»* Roland en marchant à la mort. « Grande séductrice, tes appas sont faits d'impostures, » disait Saint-Just en parlant de celte idole qu'il avait tant caressée. « La liberté est un vain mot, » murmurait Vergniaud désabusé. « C'est la formule de tous les coquins politiques, » écrivait Rivarol. « C'est le plus grand des biens et le pire des mai;x^ parce que le feu qui allumç

le flambeau est celui qui le dévore, » soupirait Gondorcet.

Moi, je crois que la liberté est tout simplement un brandon que Ton agite tant qu*on n'est point au pouvoir, afin d'éclairer la route qui y peut conduire. Une fois qu'on exerce la puissance, on arrive à en modérer les feux, sinon à les éteindre.

Ainsi avons-nous toujours vu; ainsi s'est-il toujours pratiqué.

Si je n'éprouvais la crainte de produire une parole paradoxale, je dirais : a Moins il y a de liberté en apparence, plus il y a de liberté en fait. Plus il y a de liberté dans les institutions d'un pays, moins il y a de liberté dans l'existence politique et sociale des citoyens. » Véritablement, cela ne serait pas malaisé à démontrer. Que l'on étudie un peu l'histoire, et l'on verra que les nations les plus libres ne sont point celles où la constitution semble le plus largement libérale. Les hommes funestes de 93, par exemple, avaient proclamé une liberté effrénée; ils n'ont su donner que la terreur, en prenant la confiscation pour système, la prison pour auxiliaire et la mort pour complice.

Nous ne sommes pas dans ces temps horribles.

D'accord. Mais pourquoi veut-on nous y ramener ? Et l'on y essaye, et Ton y pousse, et l'on y espère I Aberration criminelle, qui s'appuie précisément, étonnant phénomène, sur ceux-là mêmes qui seraient les premières victimes du fléau terrible.

CONFESSIONS d'uN JOURNALISTE 28B

« A brebis tondue, Dieu mesure le vent. » A tout peuple chez lequel la flamme révolutionnaire n'est pas éteinte, un pouvoir régulier et soucieux dès responsabilités qu'il a prises doit mesurer la liberté. C'est là un principe de tous les temps, qu'on a regretté fréquemment devoir oublié ou méconnu. Suivant que les passions s'apaisent et que les partis désarment, la liberté peut multiplier ses franchises sans inconvénient et se compléter sans dommage; même elle devient une soupape salutaire et au besoin une sauvegarde. Mais, tant qu'on veut en faire une arme offensive pour attaquer l'ordre établi, il est nécessaire de la soumettre à une sorte de contrôle sévère et de surveillance attentive qui Tempôche de devenir un danger, en dégénérant en licence.

Les meilleurs libéraux, et les plus utiles, ne sont pas ceux qui conspirent sans cesse la chute du gouvernement, ou qui épouvantent le monde en poursuivant le bouleversement de l'organisation sociale; ce sont ceux qui, par leur respect des lois, par leur participation loyale aux affaires, parleur patriotisme clairvoyant et sincère, rendent l'action du pouvoir facile et éclairée, donnent de la sécurité aux esprits, favorisent l'essor des grandes réalisations, rendent le pays prospère et tendent à clore l'ère des dissentiments et des luttes. Ceux-ci hâtent Pavènement complet de la liberté, tandis que les autres le retardent indéfiniment.

2fi6 CONFESSIONS d'uN JOURNALISTE

Je me suis appliqué, dans un livre intitulé : Politique de M. Emile Ollivier^ à discuter pied à pied la doctrine de « Fhomme du 19 janvier. » Après avoir Ri mon volume, M. Emile OlUvier m'a adressé la lettre suivante :

30 juillet 1875.

Monsieur,

Je vous remercie de votre livre. Je Ta! lu avec le plus vif intérêt, car il est plein de talent, et je suis très touché de ce que vous avez su mêler de bienveillance à vos critiques. Je n'ai pas relevé un mot qui soit de nature à m'affliger personnellement. Ce qui m'afflige, c'est qu'un esprit de votre distinction en soit encore à l'histoire frelatée qui attribue à la liberté la chute de l'Empire, et que vous ne voyiez pas que ce sont les fautes irréparables cachées sous les fausses gloires de la période autoritaire qui ont rendu inévitable, puis impuissante, la période libérale. En vérité, il est par trop étrange de voir un parti qui est aHé à Sedan par le Mexique et Sadowa, accuser la liberté ! Cette fausse vue sur le passé est grosse de catastrophes pour l'avenir de la cause bonapartiste. Liberavi animam meam. Que les destinées s'accomplissent !

Croyez à mes sentiments de cordiale sympathie.

Emile Ollivier.

J*ai répondu en ces termes à M. Emile OUivier :

Nantes, le 4 août 1875.

Monsieur,

Votre lettre m'a, je Tavoue, causé un grand étonnement. Il me semblait que, attachés à la môme cause, nous pouvions différer sur les moyens de la faire prévaloir, vous par la liberté, moi par Tautorité ; et, quand je me suis hasardé jusqu'à relever quelques portions du livre dans lequel vous avez exposé si consciencieusement vos principes, je croyais que, dans votre goût pour la franche discussion, vous ne prendriez point à mal mes observations motivées et réfléchies.

Je ne suis pas grand'chose dans notre parti, tout au plus un soldat militant, et ma voix n'a guère de retentissement; aussi mes critiques ne sont-elles pas pour gêner votre doctrine, si elle est la bonne, et je demeure confondu en vous voyant en prendre occasion pour désespérer de l'avenir du bonapartisme. De ce que Vous me rencontrez parmi vos contradicteurs, Monsieur, rien n'est perdu. Dieu merci, et quoique les libéraujc et les autoritaires ne s'accordent pas . tout à fait sur les moyens d'organiser la victoire, ce n'est pas un suffisant motif pour qu'ils ne marchent pas au combat de la même allure, avec la même foi, avec un égal courage.

En tout cas, je n'ai point, moi, affranchi mon âme. Non liberavi animam meam. J'assume volontiers toutes les responsabilités, même celles que j'aurais le droit de décliner, ^t loirsque je rencontre des esprits qui ne partagent pais

toutes mes vues, je ne jette pas le cri désespéré du vaincu. Loin de là, je me fortifie dans la lutt«, ou plutôt j y persévère avec un redoublement d'ardeur, soit pour persuader les autres, soit pour m'éclairer moi-même.

Le retour de TEmpire ne dépend ni des aspirations libérales des uns, ni des préférences autoritaires des autres. Il dépend de la canôance nationale, qui aperçoit dans la restauration des Napoléonfl la fin de nos malheurs. Après le triomphé, vous serez, Monsieur, le chef des wighs ; je demeurerai parmi les torys ; mais notre dissentiment ne sera pas bien profond : il n'existera entre nous qu'une seule rivalité, celle du dévouement et du patriotisme; et là-dessus, j'en suis sûr, je n'aurai, pour remplir mon devoir, tout mon devoir, qu'à vous imiter et à vous suivre.

Agréez, etc.

Ernest Merson.

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