‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 12 sur 45 · LA MERE AVEUGLE · texte numérisé non relu

LA MERE AVEUGLE

qu'un qui pût me mettre en bonne direction. Les plus proches maisons étaient loin, et je n'aperçus d'abord que des cultures pour le moment désertes. Une voix qui chantait arriva, tout à coup, jusqu'à mon oreille ; je reconnus le refrain d'une vieille ronde que, dans mon enfance, j'avais souvent entendu répéter à ma mère. Je m'arrêtai tout surpris de contentement. C'était la première fois que je retrouvais cet air depuis quinze années : il me sembla que. j'étais redevenu enfant et que j'entendais Madeleine rajeunie. Dans le fait, bien que la voix fût ferme et fraîche, elle rappelait celle de ma mère ; c'était la même manière de jeter les sons aux vents avec une gentillesse un peu triste, comme je l'ai entendu faire depuis aux bergerettes de Bourgogne et de Champagne. Je m'approchai de la chanteuse, qui s'occupait à détacher du linge blanc des cordes d'un séchoir. Je trouvai une fille de mine avenante, qui me regarda en face quand je lui demandai le chemin du bois Riaut, et qui se mit à rire.

Gage2, que vous êtes le fils de Madeleine, me dit-elle.

Je la regardai à mon tour en riant.

Et moi, je parie que vous êtes la jeune fille que la mère Riviou attendait, répondis-je.

On vous appelle Pierre Henri ?

Et vous Geneviève ?

Eh bien, voilà comme on se rencontre.

Et comme on se reconnaît sans s'être jamais vu !

Nous éclatâmes encore de rire, et les explications commencèrent.

J'appris que ma mère avait complètement perdu la vue, mais sans vouloir en convenir. Du reste, Geneviève me déclara qu'elle était plus vaillante que toutes les jeunesses de la maison et toujours chantant comme un pinson.

C'est elle qui vous a appris le refrain que vous répétiez tout à l'heure? lui demandai-je.

Ah! vous m'avez entendu? répliqua-t-elle ; oui, oui, la bonne Madeleine m'apprend toutes ses vieilles chansons ; elle dit que ça me servira pour bercer mes enfants ou ceux des autres.

Tout en causant, elle se hâtait de réunir son linge. Je l'aidai à en faire un paquet que je pris sur mon épaule.

Eh bien ! voilà-t-il pas que j'ai un serviteur ! dit-elle gaîment.

Et comme je lui disais qu'il était juste au fils de rendre ce qu'elle faisait pour la mère, elle commença à me parler de Madeleine avec tant d'amitié que, quand nous arrivâmes au bois Riant, je m'étais déjà déclaré son obligé au fond du cœur.

La mère, qui était à la porte, reconnut ma voix et ne manqua pas de dire qu'elle m avait vu! Depuis qu'il faisait nuit close pour elle, tout son amour-propre était de ne point paraître aveugle. Geneviève l'aidait sans en avoir l'air. Elle avait entouré la maison, au dedans et au dehors, d'une grosse corde qui formait main-courantez et dirigeait l'aveugle ; un nœud servait d'avertissement quand elle approchait d'une porte, d'une meuble ou d'une marche ; un taquet li mû par le vent, indiquait à son oreille la place du puits ; des signes de reconnaissance avaient également été placés dans les allées du jardinet ; grâce à Geneviève enfin le bois Riaut était une vraie carte de géographie que l'on pouvait lire à tâtons : aussi la chère femme était-elle toujours en mouvement, trouvant tout, parce qu'on lui mettait tout sous la main, et se glorifiant, chaque fois, comme d'une preuve de sa clairvoyance. Tout le monde, au reste, dans la maison, respectait son erreur et mettait

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