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LA MERE AVEUGLE

une innocente malice à l'entretenir ; elle était là comme l'enfant gâté dont tout fait sourire et paraît bien venu.

Mauricet, qui m'avait rejoint selon sa promesse, comprit sur-le-champ la position faite à Madeleine par la bonté de ses hôtes.

Vous n'avez pas toujours eu votre compte,6 en fait d'aisance et de bonheur, lui dit-il ; mais il me semble que pour le quart d'heure on vous paie votre arriéré, ma vieille.

Il est certain que le pays est agréable ! répliqua la bonne femme, qui n'aimait pas à avouer trop haut son contentement.

Oui, reprit Mauricet ; mais ce sont les braves gens qui font les bons pays, et vous êtes tombée ici dans une colonie de chrétiens d'une espèce pas trop commune.

Aussi, je ne me plains pas ! fit observer Madeleine.

Et vous avez raison! continua le maître maçon; les bons cœurs vous ont rendu plus que la chance ne vous avait ôté : voilà pourquoi je vous conseille de remercier la maladie qui vous a valu tant de serviteurs et d'amis. Si vous aviez encore vos yeux. . .

Quoi ! quoi ! mes yeux ! interrompit la vieille mère impatientée ; va-t-il pas s'imaginer, par hasard, que je suis aveugle !

C'est juste ! vous êtes guérie, répliqua Mauricet en souriant.

Et la preuve, c'est que je vous vois, continua Madeleine qui entendait le bruit des fourchettes ; vous êtes à table avec Pierre Henri ! Ah ! ah ! Et tout à l'heure vous avez demandé le pain, et vous en avez coupé. Ah! ah! ah! c'est que rien ne m'échappe, et il y en a encore plus d'un qui ont leurs yeux de quinze ans, et qui ne feraient pas ce que je fais ici.

La mère Riviou vint appuyer le dire de Madeleine en rapportant tout ce qui était laissé à ses soins dans la maison. L'excellente femme avait compris que pour l'infirme qui a du cœur la plus dure épreuve était le sentiment de son inutilité; Geneviève renchérit encore sur6 la fermière. Quand nous fûmes en route pour revenir, Mauricet me fit remarquer cette bonne entente de toute la famille pour contenter Madeleine.

On dit pourtant que le monde est méchant! ajouta-t-il avec chaleur ; que les bons sont devenus des espèces de merles blancs impossibles à trouver; mais ceux qui le répètent, vois-tu, ne les cherchent pas, et le plus souvent ne s'en soucient guère. Pour ma part, je n'ai jamais passé un jour sans recevoir de quelqu'un une bonne parole ou un bon service. Par malheur, il y a des gens qui ne tiennent compte que du mal qu'on leur fait, et qui reçoivent le bien comme un paiement en retard : c'est presque toujours parce qu'on est trop content de soi qu'on est si mécontent de tous les autres. —

Quelques mois se passèrent sans amener rien de nouveau. Je fis plusieurs voyages au bois Riaut, et Geneviève m'apporta plusieurs fois des nouvelles de la vieille mère. L'excellente fille venait à Paris aussi souvent qu'il lui était permis pour voir son neveu Robert, placé par elle en apprentissage. Robert avait alors dix-sept ans, et travaillait dans la bijouterie en faux? mais comme un fils de famille qui compte sur des rentes. Son maître, que j'allai voir un jour de la part de Geneviève, me déclara qu'il ne sortirait jamais des bousilleurs qui fabriquent la camelotte des boutiques à trois sous.

Ça 8 veut faire le muscadin, me dit-il ; mais ça n'a ni le cœur ni les bras au travail,

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