GENE VIE VE ET ROBER T
A vrai dire, monsieur Robert ressemblait plutôt à un fils de sénateur qu'à un apprenti bijoutier; Geneviève lui donnait jusqu'à son dernier sou, et quand on l'en blâmait, elle revenait toujours à raconter comment son frère lui avait recommandé l'enfant à son lit de mort, comment elle avait promis d'être pour lui toute une famille, et alors il lui roulait de si grosses larmes dans les yeux et sur les joues qu'on n'avait plus le cœur de rien dire. Monsieur Robert connaissait son aible, et ne manquait pas d'en abuser. Il avait une jolie petite figure rose, les mains blanches et la voix douce comme une jeune fille. On eût dit un de ces agneaux qu'on mène avec un ruban; mais, en réalité, aucune force ne valait contre sa volonté, et un dogue enragé eût été plus facile à conduire. Je l'ai bien su dans la suite, à mon grand dommage. Pour le moment, tout se borna entre nous à de courtes conversations. Il me parut même que le petit neveu n'était guère enchanté de la connaissance de sa tante. Au fait, nos amitiés et nos occupations nous éloignaient l'un de l'autre. Monsieur Robej-t chantait des romances, faisait des tours de cartes, et fréquentait les bals de nuit. —
Moi, je vivais à l'écart plus que jamais. Ce qui m'était arrivé avec Faroumont m'avait dégoûté de la chambrée, et j'avais loué un petit cabinet sous les toits. Une chaise, une malle, un lit de sangle9 y formaient tout mon mobilier; mais, du moins, j'étais seul; l'espace compris entre les quatre murs n'appartenait qu'à moi; on ne venait pas, comme à la chambrée, me manger mon air, me troubler mon silence, interrompre mon chant ou mon sommeil. J'étais maître de ce qui m'entourait, ce qui est le seul moyen d'être maître de soi-même. Cela me parut d'abord si bon que je ne songeai qu'à en jouir ; j'étais comme le
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frileux qui, une fois enfoncé sous ses couvertures, ne peut plus en sortir. Je me dorlotais dans ma liberté nouvelle, et je ne quittais guère ma mansarde après mes heures de travail. Mauricet se plaignit deux ou trois fois de ne plus me voir.
Va pas t'habituer à vivre en sournois,10 me dit-il ; dans le monde comme à l'armée, vois-tu, il est bon de sentir un peu le coude de son voisin ; tu es trop jeune pour te faire colimaçon et rentrer ainsi dans ta coquille ; viens voir les amis : c'est sain au cœur et ça fait prendre l'air.
Je n'avais rien à répondre; seulement, je continuais à rester chez moi. J'aurais pu utiliser cette espèce de retraite en reprenant mon instruction interrompue ; mais personne ne m'y poussait et je n'en sentais pas le goût. Je ne puis dire ce qui se passait alors en moi ; j'étais comme engourdi dans ma nonchalance ; je restais des heures entières sans penser précisément à rien, mais allant d'une chose à l'autre, comme quand on se promène sans but. J'avais besoin d'une secousse pour sortir de ce sommeil éveillé ; la malice de Faroumont m'en préparait une sur laquelle je n'avais point compté.
Nous ne nous étions point revus depuis plusieurs mois, lorsque je le rencontrai à la bâtisse que nous achevions, rue du Cherche-Midi. Il venait poser les gros fers de la charpente. En me reconnaissant, il s'interrompit de son travail avec un méchant rire.
Eh bien ! failli chien?1 c'est donc ici que tu camelottes ! 12 me demanda-t-il avec son insolence habituelle.
Je répondis d'un ton bref en montrant une fenêtre percée après coup,13 près des combles, et que je venais achever.
Ah ! c'est pour toi l'échafaudage ! dit-il.