ONE PROMENADE HORS BARRIERE
tout, si mes meurtrissures me faisaient mal, elles ne me faisaient pas honte, et tout en se moquant de ma conduite on en faisait cas.13 Comme on dit dans le monde, cela me posait /" J'ai souvent pensé depuis qu'en me battant l'homme aux marrons m'avait rendu, sans le savoir, un service d'ami. Non seulement il m'avait appris qu'il fallait faire le bien pour le bien, non pour la récompense ; mais il m'avait fourni l'occasion dé montrer un caractère. Je m'étais commencé, grâce à lui, une réputation que plus tard je voulus continuer ; car si la bonne renommée est une récompense, c'est aussi un frein ; le bien qu'on pense sur notre compte, nous oblige, le plus souvent, à le mériter.
A part l'honnêteté, j'avais, du reste, tous les défauts que donne l'éducation de la rue. Personne ne prenait garde à moi, et je poussais comme l'herbe des chemins, à la grâce de Dieu ! Ma mère était occupée tout le jour du soin de son ménage, et mon père rentrait seulement le soir du travail. Je n'étais pour tous deux qu'une bouche de plus à nourrir. Ils voulaient me voir vivre et ne pas souffrir ; leur prévoyance n'allait pas plus loin; c'était leur manière d'aimer. La misère, qui se tenait toujours au seuil, poussait quelquefois la porte et entrait; mais je ne me rappelle pas l'avoir sentie. Quand le pain était court, on faisait d'abord la part15 de ma faim ; le père et la mère vivaient du reste, comme ils pouvaient. —
Un autre souvenir du même âge est celui de nos promenades du dimanche hors barrière. Nous allions nous attabler dans quelque grande salle pleine de gens qui buvaient en criant, et qui passaient souvent aux coups. Je me rappelle encore les efforts de ma mère et les miens pour empêcher le père de prendre part à ces querelles. Nous le ramenions le plus souvent défiguré et toujours à
grand'peine : aussi étaient-ce pour moi des jours de torture et de frayeur. Une circonstance me les avait encore rendus plus odieux. J'avais une petite sœur nommée Henriette, blonde, grosse comme le poing, et qui couchait près de moi dans un berceau d'osier. Je m'étais attaché à cette innocente créature qui riait en me voyant, et commençait à savoir me tendre ses petits bras. Les promenades de la barrière lui déplaisaient encore plus qu'à moi; ses cris irritaient mon père qui s'emportait souvent contre elle en malédictions. Un jour, fatigué de ses pleurs, il voulut la prendre ; mais il voyait déjà double 16 ; l'enfant glissa de ses mains et tomba la tête en avant. Comme nous revenions, on me la donna à porter. Mon père se réjouissait de l'avoir fait taire, et moi qui sentais sa tête balloter sur mon épaule, je la croyais endormie. Cependant, de loin en loin, elle poussait une petite plainte. En arrivant, on la mit au lit, et tout le monde s'endormit; mais le lendemain, je fus réveillé par de grands cris. Ma mère tenait Henriette sur ses genoux, tandis que mon père les regardait toutes deux les bras croisés et la tête basse. — La petite sœur était morte pendant la nuit ! — Sans bien comprendre alors ce qui l'avait fait mourir, je rattachai sa perte à nos promenades hors barrière, ce qui me les fit haïr encore davantage.
Après une interruption de quelques semaines, mon père voulut les reprendre, mais ma mère refusa de le suivre, et j'en fus ainsi délivré. —
Cependant j'avais dix ans, et l'on ne songeait à me donner aucun maître. En cela, l'indifférence de mes parents était entretenue par les conseils de Mauricet. Mauricet avait toujours été le meilleur ami de ma famille. Maçon comme mon père et du même pays que lui, il avait,
6 V AMI MA URICE T.
outre l'autorité que donnent les vieilles relations, celle qui résulte d'une probité sans tache, d'une capacité éprouvée et d'une aisance acquise par l'ordre et le travail. On répétait chez nous: Mauricet Va dit! comme les avocats répètent : C'est la loi! Or, Mauricet avait horreur de la lettre moulée.1'
A quoi bon entortiller ton fils dans l'alphabet ? disait-il souvent à mon père; est-ce que j'ai eu besoin du grimoire des écoles pour faire mon chemin ? Ce n'est ni la plume, ni l'écritoire, c'est la truelle et l'auget18 qui font le bon ouvrier. Attends encore deux ans, tu me donneras Pierre Henri, et, à moins que le diable ne s'en mêle, nous le ferons bien mordre19 au moellon et au mortier.
Mon père approuvait hautement ; quant à ma mère, elle eût préféré me mettre à l'école dans l'espoir de me voir avec la croix.20 Cependant elle renonça, sans trop de peine, à la gloriole de faire de moi un savant ; et je ne saurais encore ni lire, ni écrire, si le bon Dieu ne s'en fût mêlé.