‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 21 sur 45 · LA VISITE CHEZ L'ENTREPRENEUR · texte numérisé non relu

LA VISITE CHEZ L'ENTREPRENEUR

connaîtras les choses et les hommes, alors si tu restes dans ton grenier, viens te plaindre et l'on verra à t'écouter.

L'entrepreneur s'était animé en parlant et avait fini par être un peu en colère ; cependant je ne répliquai rien, ses raisons m'avaient ôté la parole. Mauricet, qui vit mon embarras, essaya quelques mots pour me justifier, puis en vint au sujet de notre visite. Le bourgeois examina la note que j'avais dressée, demanda quelques éclaircissements, puis nous congédia. Mais, au moment où j'allais passer la porte, il me rappela.

Souviens-toi de ce que je t'ai dit, camarade, reprit-il avec une bonhomie familière, et, au lieu d'avoir de l'envie, tâche d'avoir un peu d'honnête ambition. Ne perds pas ton temps à maugréer contre ceux qui sont en haut, travaille plutôt à te filer une corde pour les rejoindre ; si je peux jamais t'y aider, tu n'auras qu'à dire, je te prêterai les premiers brins de chanvre !

Je le remerciai très brièvement, et me hâtai de sortir. Lorsque nous fûmes dans la rue, Mauricet éclata de rire.

Eh bien, en voilà une humiliation pour un savant comme toi ! s'écria-t-il ; était-il donc fier de t'avoir mis à quia !

Et comme il vit que je faisais un mouvement d'impatience

Allons, vas-tu t'ostiner12 pour une pareille farce? ajouta-til amicalement ; le bourgeois a plaidé sa cause, c'est trop juste ; mais il aura beau dire, quoiqu'on n'ait pas équipage, on connaît les couleurs ! 13 un millionnaire, vois-tu, ça ne se construit ni avec les compas ni avec les tire-lignes.

Et avec quoi donc ? demandai-je.

Avec les écus !

CONFESSIOA^S D'UN OUVRIER.

Je fus cette fois de l'avis du maître compagnon ; mais malgré mon dépit, la leçon de l'entrepreneur avait porté coup; quand je me retrouvai de sang-froid, j'arrivai à penser que la raison pourrait bien être de son côté ! Ceci avait donné comme une secousse à mon esprit ; je repris mon activité d'autrefois ; convaincu de la nécessité d'apprendre, je revins au goût d'étudier. Le difficile était de s'en procurer les moyens ! Bien qu'il m'en coûtât de retourner vers l'entrepreneur à qui j'avais dû laisser un mauvais souvenir, je me décidai à lui rappeler sa proposition de me venir en aide. Il me reçut bien, s'informa de ce que je savais, et m'adressa à un toiseur qu'il employait. Celui-ci m'admit gratuitement à une classe du soir, où venaient quelques jeunes gens auxquels il enseignait la géométrie et le dessin linéaire.

Je ne me fis d'abord remarquer que par ma bêtise et ma maladresse ; il fallait toujours m'expliquer deux fois ce que les autres comprenaient au premier coup ; ma main, habituée à manier la pierre, perçait le papier ou écrasait les crayons ; je ne suivais le dernier élève que de très loin! Cependant, peu à peu, et à force de persévérance, la distance s'amoindrit, et j'arrivai tout doucement à prendre le niveau.

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