‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 23 sur 45 · MORT DE LA MERE · texte numérisé non relu

MORT DE LA MERE

La quenouille s'embrouille,1 me dit-il avec sa brusquerie ordinaire : gare la fin de l'écheveau !

Je repoussai cette sinistre prédiction avec une sorte de colère.

Quoi! quoi! reprit le maître compagnon, est-ce que tu penses que la chose me sourit plus qu'à toi? Mais l'avenir est comme les hommes, faut toujours le regarder en face. Voilà-t-il pas une belle avance de fermer les yeux pour ne pas voir le mal qui vient? On a beau s'aimer, mon pauvre fieu, un jour ou l'autre faut qu'on se quitte ; tant mieux pour ceux qui partent les premiers.

Et pourquoi penser d'avance à ces cruelles séparations? demandai-je.

Pourquoi? répéta Mauricet, pour ne pas être pris sans vert,2 mon petit; pour se raffermir le cœur et se conduire en homme quand vient le moment ! Dans la vie, vois-tu, il ne s'agit pas de jouer à cache-cache avec la vérité; les braves gens ne mentent ni aux autres, ni à eux-mêmes. — D'ailleurs, ajouta-t il avec émotion, penser à la mort, c'est toujours sain ! Qu'on parte ou qu'on voie partir, on veut laisser un bon souvenir à celui qui s'en va ou à celui qui reste, et on devient meilleur. Maintenant, que tu es averti, je gage que tu t'occuperas plus de Madeleine, et que tu voudras lui faire une belle soirée après un si mauvais jour.

Mauricet avait raison : son avertissement eut pour résultat de me faire retourner plus souvent à la ferme et de me rappeler plus constamment mon devoir. A chaque voyage j'apportais pour la mère ce que je savais de son goût, et elle me remerciait en m'embrassant comme elle ne m'avait jamais embrassé. Peut-être bien sentait-elle aussi la vie s'en aller, et se reprenait-elle de cœur 3 à ceux qu'elle était près de quitter.

Tu veux me faire remercier le bon Dieu d'être vieille ! me disait-elle à chaque soin que je prenais d'elle.

Puis elle se mettait à me parler de sa jeunesse, des premières années de son mariage, de mon enfance. Elle se rappelait tout ce que j'avais fait et tout ce que j'avais dit depuis le jour de ma naissance : c'était pour elle l'histoire du monde. Geneviève écoutait aussi attentivement que si on lui eût raconté la vie de Napoléon! Toujours alerte, toujours chantant, elle apportait avec elle la gaieté. La vieille aveugle la grondait toujours, mais de ce ton qui veut dire que c'est seulement pour s'occuper de vous, et quand nous étions seuls, elle répétait : C'est la fille cadette du bon Dieu! Geneviève, qui l'entendait quelquefois, n'en faisait point semblant, afin de laisser à la bonne femme le plaisir de gronder. — Cependant, à mon dernier voyage, elle m'avait paru inquiète.

La mère Madeleine ne va pas bien, me dit-elle au moment du départ.

Hélas ! mon Dieu ! je l'ai bien vu, répondis-je ! mais elle prétend ne pas souffrir et refuse de voir un médecin.

Elle a peut-être raison, dit la jeune fille; ça ne ferait que l'attrister.

Nous échangeâmes un soupir et je partis le cœur serré.

Le surlendemain j'étais au nouveau bâtiment, sur le plus haut échafaudage, quand je m'entendis appeler. Je regardai en bas, et tout mon sang s'arrêta: c'était Geneviève.

Comment va la mère? lui criai-je.

Mal, répondit-elle d'une voix altérée.

En un instant je fus descendu.

Elle veut vous voir, reprit Geneviève précipitamment; venez tout de suite ; le médecin a dit que c'était pressé.

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