‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 24 sur 45 · MORT DE LA MERE · texte numérisé non relu

MORT DE LA MERE

Nous partîmes sur le-champ. Jamais route ne m'avait paru si longue. Il me semblait que les chevaux marchaient moins vite, que le cocher s'arrêtait plus souvent. J'aurais voulu connaître au juste l'état de la vieille mère, et je n'osais interroger Geneviève. Nous arrivâmes enfin à Lonjumeau. Je pris la route de la ferme presque en courant. . . La mère Riviou n'était pas aux champs selon l'habitude; je l'aperçus à la porte qui avait l'air d'attendre, ce qui me parut un mauvais signe. Elle s'écria en me voyant; je la regardai d'un air qu'elle comprit: car elle s'empressa de me dire :

Entrez, elle demande après vous !

Je trouvai la mère au plus mal; cependant elle me reconnut et me tendit ses deux mains. Je ne puis dire ce qui se passa alors en moi ; mais quand je la vis ainsi, les traits couleur de plomb, l'œil luisant et les lèvres agitées par le frisson de mort, le souvenir de tout ce qu'elle avait fait pour moi me traversa subitement l'esprit. L'idée que j'allais la perdre sans avoir reconnu tant de bonté, me frappa comme un couteau ; je poussai un grand cri, et je me jetai dans ses bras.

Allons, Pierre, n'aie pas de chagrin, me dit-elle très bas; je meurs contente puisque je t'ai vu.

Je sentis qu'il fallait me rendre maître de ma peine, et je m'assis près du lit en cherchant à donner des espérances ; mais elle ne voulut pas m'écouter.

Ne perdons pas le temps à nous tromper, me dit-elle d'une voix toujours plus faible ; je veux te dire mes dernières volontés ; appelle Geneviève.

La jeune fille s'approcha : la malade lui donna les clefs de son armoire en demandant plusieurs choses qu'elle désigna: c'était une montre qui avait appartenu à mon

père, des boucles d'oreilles de son mariage, un petit gobelet en argent et quelques bijoux. Elle fit ranger le tout sur son lit ; appela l'un après l'autre, les gens de la maison et donna quelque chose à chacun. La mère Riviou eut le gobelet d'argent, elle me remit la montre et voulut que Geneviève mît les boucles d'oreilles. Elle choisit ensuite le drap clans lequel on devait l'ensevelir, dit comment elle voulait être enterrée, et demanda qu'il y eût sur sa tombe une pierre taillée par moi-même !

Nous écoutions en retenant nos pleurs à grand'-peine, et promettant tout ce qu'elle demandait. Ce fut alors que le prêtre arriva. J'avais le cœur trop plein; je sortis pour aller pleurer derrière la maison. —

Je crois que j'y restai longtemps, car lorsque j'entrai, il faisait nuit. Le prêtre n'y était plus. J'entendis Geneviève qui répondait à ma mère. Au premier mot, je compris qu'il était question de moi. La mourante, qui s'inquiétait de me laisser seul au monde, avait communiqué à la jeune fille un souhait auquel celle-ci avait l'air de résister doucement.

Pierre Henri a trop de sagesse et de bon cœur pour ne pas savoir ce qu'il doit faire, disait-elle d'une voix un peu troublée.

Mais alors, pourquoi ne veux-tu pas l'épouser? demanda la malade.

Je n'ai pas dit cela, mère Madeleine, répondit Geneviève.

Laisse-moi donc lui parler.

Non, reprit-elle vivement ; aujourd'hui il n'a rien à vous refuser, et plus tard il pourrait se repentir. Il ne faut pas qu'il se décide pour vous. . . ni pour moi, bonne mère ; il doit choisir selon son goût et sa volonté. . . Quoi qu'il

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