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CHAPITRE IX

Mon mariage avec Geneviève fut le terme de mes études. Jusqu'alors j'avais travaillé à devenir capable; une fois chef de famille, je m'occupai à tirer parti de ma capacité.

Pour celui qui a vécu dans l'ordre et le travail, cette entrée en ménage est une grande joie et un grand encouragement. L'idée qu'on ne se fatigue plus pour soi tout seul vous met au cœur plus de courage ; on commence à penser au lendemain quand on doit y arriver de compagnie ; en sentant que désormais on est deux, on noue plus ferme les cordes de son échafaudage, et on ajoute un etançon pour plus de sûreté. Depuis mon premier jour de noces, j'ai bien eu des soucis ou des humeurs noires; plus

d'une fois, sous la charge lourde de la famille, j'ai senti que les bretelles me tiraient à l'épaule ; mais quand je suis revenu de bon sens, j'ai toujours trouvé que le mariage était une sainte et brave chose, le meilleur secours contre les mauvais coups du sort, et, pour tout dire, la véritable force des hommes de bonne volonté.

Aussi faut-il savoir y mettre du choix. Avant d'appeler ainsi dans votre vie un autre vous-même, qui devient comme votre ombre vivante, il est bon de lui regarder à la tête et au cœur, de s'assurer qu'on aura près de soi, dans la maison, une seconde conscience et non pas un tentateur. Si, pour un associé d'affaires, on hésite de peur qu'il ne vous prenne votre crédit et votre argent, qu'est-ce donc pour un associé d'existence, qui peut vous prendre votre repos et votre honneur ? A dire le vrai, les femmes qui tournent ainsi contre vous sont le petit nombre : presque toutes apportent au ménage pour le moins autant de droiture, de bonne conduite et de dévoûment que le mari. Elles peuvent avoir plus de menus défauts, mais elles ont bien moins de vices ; il est rare de les trouver endurcies dans le mal ; encore, si cela arrive, ne le sont-elles, le plus souvent, que par notre faute.

Ceux qui vivent au-dessus de nous, dans une aisance qui leur est venue d'héritage ou que le travail leur gagne sans trop de peine, ne savent pas tout ce que vaut une brave femme d'ouvrier. Ce n'est pas seulement la ménagère de notre pain, c'est la ménagère de notre courage et de notre probité. Que de tentations entreraient au logis, si elle n'était point là pour leur fermer la porte ! que de laides idées qui n'osent pas naître parce que son regard va jusqu'au fond de nous ! L'embarras d'avouer une mauvaise intention nous force souvent de rester honnêtes ; car ce

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n'est pas chose si facile qu'on croirait de s'avouer, l'un à l'autre, sa méchanceté et de marcher à deux dans le mal. Quoi qu'on fasse, la hardiesse n'est point égale ; il y en a toujours un qui s'inquiète, qui tire en arrière, et c'est la femme le plus souvent. D'habitude, où on l'écoute, tout va en droite ligne et sûrement.

Pour ma part, j'avais eu la main heureuse. Je trouvais dans Geneviève ce que j'avais espéré, et au delà. Telle je l'avais vue le premier jour, telle je la vis après le mariage, telle elle est toujours restée. Je lui confiais tous mes projets, je lui racontais toutes mes affaires, et elle me donnait ses conseils sans trop en avoir l'air. A mon idée, la plus grande joie du ménage est dans cette confiance qui fait que le cœur est comme la bourse, toujours en commun. Que vous ayez de la tristesse, de la colère ou de l'espoir, vous trouvez du moins quelqu'un pour en prendre sa part; vous ne laissez pas grandir en vous-mêmes tous ces petits ruisseaux qui, à la longue, forment un étang et emportent la chaussée. Ce qui vous arrive chaque jour par le courant de la vie s'en va par les confidences, comme par un tropplein, et, de cette manière l'âme garde à peu près son niveau.

• Depuis mon mariage, j'avais imité Mauricet: je m'étais lancé dans de petites entreprises qui avaient réussi ; mais, à l'exemple de tous ceux qui débutent, j'avais dû soumissionner- au rabais ! et exécuter avec de faibles ressources . aussi le bon résultat était-il moins dans les bénéfices que dans la réussite. J'avais gagné peu de chose, mais je commençais à me faire connaître. Bientôt je me trouvai engagé dans un assez grand nombre d'affaires. Mon exactitude et mon activité avaient inspiré de la confiance ; à défaut de capital, j'obtenais des crédits. Il fallait avoir

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l'esprit et la main à tout, conduire les choses -vivement, sûrement, et arriver à heure fixe, sous peine de verser. La tâche était rude, mais en de'finitive tout marchait ; les rentre'es et les paiements étaient échelonnés de manière à se compenser, et j'espérais que mes efforts finiraient par me desserrer un peu les coudes. Une fois maître d'un capital suffisant, les choses devaient aller d'elles-mêmes; seulement il fallait, pour le quart d'heure, monter au toit sans échelle, en attendant qu'on l'eût fabriquée barreau par barreau. —

Robert venait nous voir assez souvent, et je m'étais aperçu plus d'une fois que les petites épargnes destinées à quelques rares parties de plaisir ou à la toilette de Geneviève, passaient invariablement du tiroir de la tante dans la poche du neveu. Je ne m'en plaignais pas, parce qu'il m'était, après tout, plus facile de sacrifier ce peu d'argent que d'affliger l'excellente créature ; elle rachetait ces petites prodigalités par tant de travail, de frugalité et d'économie, que j'avais l'air de ne rien voir. En cela je cherchais plutôt mon repos que son avantage, et, si j'avais eu plus de sens, j'aurais compris que mon devoir était de l'éclairer. Parce que l'infirmité de ceux qui vivent à vos côtés est encore peu de chose et ne vous cause nulle gêne, il ne faut pas fermer les yeux; mais, bien au contraire, y prendre garde, la soigner et la guérir.

J'étais parti pour la Bourgogne, où j'allais étudier un travail qu'on voulait adjuger prochainement; mon absence devait durer une douzaine de jours. Geneviève était seule avec notre garçon, Marcel, qui n'avait que trois ans. Je n'ai donc su que par elle tout ce qui se passa alors et que je vais raconter.

Le surlendemain de mon départ, Robert vint la voir. Il

lui parut inquiet et abattu. A toutes les questions, il ne répondait que par des mots interrompus ou par des soupirs. Elle le retint à dîner; mais il ne mangeait rien et devenait toujours plus triste. Tourmentée, elle le pressa davantage ; alors il se mit à dire que la vie lui déplaisait, et qu'un jour ou l'autre il la jetterait là comme une paire de souliers usés. Geneviève, saisie, voulut en vain combattre son découragement; plus elle parlait, plus Robert s'exaltait dans sa résolution, jusqu'à ce qu'il eût fait entendre qu'il ne lui restait plus d'autre parti. Sa tante le pressa de s'expliquer; mais il s'obstinait dans ce silence têtu des coupables qui ne veulent point avouer. Tout à fait épouvantée, elle alla reporter dans son berceau le petit Marcel, qui s'était endormi sur ses bras, et revint vers Robert, décidée à lui arracher son secret.

Elle le trouva les deux coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains comme un désespéré. Geneviève lui dit tout ce que son amitié pouvait inventer ! elle lui parla de son père, de la promesse qu'elle avait faite de le remplacer; elle nomma, l'une après l'autre, toutes les fautes qu'elle pouvait supposer, en lui demandant de répondre seulement par un mot, par un signe ; mais Robert secouait toujours la tête. Enfin, à bout de patience, elle venait de s'interrompre, lorsqu'il se redressa brusquement, et s'écria que s'il n'avait pas cent louis pour le lendemain il était perdu. Geneviève fit un bond en arrière, comme si on lui eût demandé la couronne de France.

Cent louis ! répéta-t-elle ; et qui veux-tu qui te les donne ? Pourquoi en as-tu besoin ? Qu'en veux-tu faire ?

Je les dois, répondit Robert.

Et comme sa tante le regardait d'un air de doute, il se mit à lui dérouler la liste de ses désordres depuis trois

années. Il avait sur lui des lettres de cre'anciers, des factures non acquittées,2 et jusqu'à des assignations sur papier timbré ; mais à mesure qu'il expliquait le tout à Geneviève, celle-ci s'indignait et sentait la pitié s'en aller.

Eh bien, puisque vous avez pu dépenser une pareille somme, vous verrez à la gagner, dit-elle résolument. Je la tiendrais là,3 dans mon tablier, à moi et ne servant à rien, que vous n'en auriez pas le premier écu. Ah ! on a raison de dire que Dieu nous aime mieux que nous ne nous aimons nous-mêmes ! Quand il a repris mon pauvre frère, je l'ai accusé dans mon cœur, et maintenant je vois qu'il aurait- fallu le remercier ; car il lui a épargné du chagrin et de la honte.

Oui, interrompit Robert avec une sorte d'audace désespérée, plus de honte que vous ne le croyez ; car je n'ai pas tout dit.

Et que vous reste-t-il donc encore à dire, malheureux ? s'écria Geneviève.

Son neveu s'était levé, pâle et comme hors de lui.

Eh bien, dit-il en montrant les papiers des créanciers, il fallait payer tout cela sous peine, d'aller en prison ... et je l'ai payé.

Vous? Comment?

Avec un billet.

Elle le regarda sans comprendre.

Quel billet? demanda-t-elle.

Un billet signé du nom de votre mari.

Que dis-tu, malheureux ? un faux ?

Il baissa la tête; Geneviève joignit les mains en poussant un cri ! Tous deux restèrent un instant sans parler. Enfin la tante se releva, prit Robert par les coudes et le secoua.

Tu m'as menti ! s'écria-t-elle ; tu ne dois pas cent louis, tu n'as pas fait un faux, et tu ne veux que me soutirer de l'argent !

Le jeune homme releva la tête en rougissant.

Ah! j'ai menti, be'gaya-t-il ; eh bien, c'est bon! alors, n'en parlons plus.

Il prit son chapeau et sortit précipitamment.

Geneviève le laissa partir : mais elle passa une nuit terrible. Elle se redressait à chaque bruit, croyant qu'on venait lui apprendre l'arrestation ou la mort de Robert; elle s'accusait de dureté. Deux fois elle mit son châle pour courir chez son neveu, et deux fois un doute qu'elle ne pouvait renvoyer la retint. Le lendemain, une partie de la journée se passa de même ; enfin, vers l'après-midi, un inconnu à gros favoris, couvert de bagues et de breloques, se présenta avec trois billets signés de mon nom. C'étaient les faux dont Robert avait parlé!

Quand elle les vit, Geneviève devint très pâle, si pâle que l'étranger, qui s'appellait M. Dumanoir, s'informa de ce qu'elle avait. Mais la pauvre femme continuait à tenir les billets qui tremblaient dans sa main et ne pouvait répondre. M. Dumanoir fronça le sourcil ; enfin, ne sachant que dire, elle lui demanda de qui il tenait ces valeurs.

Vous pouvez voir, répliqua l'inconnu en montrant, au revers, la signature de trois ou quatre endosseurs.

Et Monsieur a besoin . . . tout de suite ... de l'argent? dit ma femme de plus en plus troublée.

Parbleu! répliqua-t-il, j'ai demain deux paiements, et j'ai compté sur mes rentrées. On m'a dit que votre mari était bon; j'espère bien, nom d'un diable, qu'on ne m'a pas trompé !

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En parlant ainsi, il regardait Geneviève entre les deux yeux; celle-ci n'y tint plus, et se mit à pleurer.

Hein ! s'écria M. Dumanoir, des larmes ! Est-ce que ce serait par hasard tout ce que vous auriez à me donner! Mais vous n'êtes donc pas solvables? Vous n'avez point les cent louis! Ah! mille tonnerres! je suis ruiné!

Il se leva alors avec tant de malédictions et de menaces contre moi, que ma pauvre femme effrayée avoua tout. A l'annonce que les billets étaient faux, M. Dumanoir fit un bond.

Ainsi, je suis volé, s'écria-t-il ; et par qui? Vous connaissez le faussaire; vous vous intéressez à lui, car vous n'avez pas déclaré tout de suite la fraude. Je veux que vous me le fassiez connaître, ou je vous dénonce, je vous fais condamner comme son complice.

Geneviève allait répondre quand la porte s'ouvrit brusquement; c'était Robert. Au cri qu'elle poussa, M. Dumanoir se retourna vers le jeune homme et celui-ci, qui vit entre ses mains les billets, tomba à genoux.

Il y eut alors une scène que ma femme n'a jamais pu me raconter, parce que, seulement quand elle y pense, la douleur lui coupe la voix. Tout ce que j'ai su, c'est qu'après beaucoup de larmes et de prières, voyant l'homme aux billets décidé à faire arrêter Robert, et celui-ci cramponné à la fenêtre, où il menaçait de se jeter dans la cour, son cœur ni put tenir; elle courut au secrétaire qui me servait de caisse, y prit treize cent cinquante francs qui étaient toute ma réserve, et les offrit pour racheter les billets. Le créancier parut d'abord hésiter, mais, sur l'observation que Robert était sans ressources, et qu'en refusant cette transaction il perdrait tout, l'échange se fit de la main à la main, et M. Dumanoir partit. Après avoir remercié rapidement sa tante, Robert le suivit.

Il y avait eu dans son accent et dans son attitude un changement si subit, que Geneviève en fut frappée. Restée seule et remise de son émotion, elle repassa dans sa mémoire tout ce qui venait d'avoir lieu, et y trouva quelque chose de singulier. Plus elle réfléchissait, plus les paroles et les actions de Robert lui laissaient de doute. Elle ne pouvait dire ce qu'elle soupçonnait, mais elle sentait qu'il y avait là quelque mensonge ! Elle espérait tout éclaircir à la prochaine visite du jeune homme. Deux jours se passèrent sans qu'il reparût ! Geneviève, dont l'inquiétude augmentait, confia Marcel à une voisine, et courut le chercher rue Bertin-Poirée.

En arrivant au cinquième,4 sur le palier de la petite chambre qu'il habitait, elle vit la porte s'ouvrir et un homme de mauvaise mine sortir chargé d'un paquet. Bien qu'il eût changé de costume et qu'il ne portât plus de favoris, elle reconnut M. Dumanoir ! Celui-ci profita du mouvement de surprise qui la tint un instant sans parole pour passer vivement et descendre. Geneviève poussa la porte de Robert ; il n'y avait personne ; mais les tiroirs des meubles étaient renversés, les armoires ouvertes et vides ; quelques vêtements hors d'usage restaient seuls dispersés à terre. Surprise de ce désordre, elle redescendit chez le portier pour lui demander des explications. Le portier ne savait rien et n'avait rien vu. Tout ce qu'il put dire, c'est que Robert était rentré l' avantveille avec l'homme qu'elle venait de croiser sur l'escalier ; que tous deux paraissaient en grande réjouissance et faisaient sonner les pièces de six livres dans leurs goussets.5 Geneviève n'en pouvait plus douter : la scène des billets était une comédie convenue entre Robert et le prétendu créancier; on avait compté sur son effroi, sur sa

faiblesse ; elle e'tait victime d'une escroquerie dont le fils de son frère était l'inventeur! Cette idée fut pour elle un coup de couteau dans le cœur. Elle voulut la repousser ; elle attendit Robert tout le soir et encore le lendemain. Elle ne pouvait douter et pourtant elle ne pouvait croire. Le chagrin, l'indignation, l'inquie'tude la bourrelaient tour à tour. Lorsque j'arrivai, elle avait perdu, depuis cinq jours, le sommeil et l'appe'tit ; je la trouvai tellement changée, que je lui demandai, tout effrayé, si elle était malade.

C'est bien pis ! me répondit-elle d'une voix étouffée.

Et sans attendre mes questions, comme quelqu'un qui a besoin de soulager son esprit, elle se mit à me raconter en phrases interrompues ce qui s'était passé depuis mon départ. Quand elle arriva aux treize cent cinquante francs donnés pour Robert, je l'interrompis par un cri d'épouvante ; je crus avoir mal compris, je courus au secrétaire ! La cachette ne renfermait plus que le sac ! Ma gorge se dessécha, mes jambes plièrent ; il fallut m'appuyer au mur. Geneviève me regardait les yeux grands ouverts, les mains pendantes, les lèvres agitées d'un frisson comme dans la fièvre. En la voyant ainsi, je sentis retomber la colère qui me roulait dans le cœur, et je lui dis très doucement :

Tu as donné l'argent ... Je ne pourrai pas payer ce que je dois . . . Alors tout est dit. . . Nous sommes perdus !

Par le fait, j'avais trois échéances 6 pour le surlendemain et la somme mise en réserve était destinée à y satisfaire. Sa disparition dérangeait tous mes calculs, détruisait mon crédit ! Je le fis comprendre à Geneviève en lui montrant mon état de situation. La pauvre créature fut si attérée que je voulus cacher mon propre tourment.

Ce bon mouvement me rendit content de moi et me releva le cœur. Le courage qui j'avais d'abord montré par amitié pour Geneviève me gagna peu à peu ; j'étais jeune, bien portant, je n'avais aucun tort, je sentis que toutes mes forces me restaient pour recommencer. L'important à cette heure était de faire honneur à mes engagements. Je parlai à Geneviève tranquillement, tendrement, comme un homme ! Je lui dis que rien n'était désespéré, mais qu'il faillait renoncer, pour le moment, à toutes le petites aisances du ménage, ne garder que l'indispensable et accepter la rude vie des plus pauvres ouvriers. Elle ne répondait qu'en pleurant et en me serrant les mains. Quand j'eus fini :

Ah ! tu es encore meilleur que je ne croyais, me ditelle ; je ne demande plus qu'une chose au bon Dieu, c'est de me laisser vivre assez pour te payer ta bonté !

Dieu a écouté Sa prière ; et elle a rempli sa promesse, car ce qu'elle appelait ma bonté a été payé en bonheur, intérêts et principal !

Dès le soir même, je courus chez d'autres entrepreneurs auxquels je cédai quelques marchés pour un peu d'argent comptant, et qui me prirent mes matériaux. Pendant ce temps, Geneviève faisait venir les marchands et vendait le meilleur de notre mobilier. Le tout réuni fit la somme dont j'avais besoin, et mes billets furent payés à l'échéance.

Mais la débâcle avait été visible ; on sut que j'étais rentré dans le régiment des gueux, et on me retira la considération qu'on m'avait prêtée. Je me présentai inutilement pour soumissionner ; nul ne voulait plus me faire d'avances ni de crédit ; on voyait ma ruine sans prendre garde à ma probité. Pour dernier malheur,

Mauricet était absent ; le besoin pressait ; il fallut reprendre la truelle et vivre de sa journée.'

Cependant Robert n'avait point reparu ! Malgré tout Geneviève lui gardait une amitié incurable; je voyais qu'elle était triste de ne rien savoir sur lui. Deux mois s'étaient passés; et pour ma part, je tâchais d'oublier le neveu, quand un sergent de ville se présenta dans mon taudis. J'étais heureusement seul. Il me montra un chiffon de papier avec mon nom et mon adresse à moitié effacés ; on l'avait trouvé sur un assassiné ? Un peu troublé, je suivis le sergent à la Morgue et là je reconnus le corps de Robert. 11 avait encore au cou la corde et la pierre qu'on lui avait attachée pour le noyer. Les complices de son vol avaient voulu en profiter seuls, et, comme il arrive si souvent, le crime avait été puni par un nouveau crime !

Geneviève ne sut la chose que longtemps après. Jusqu'ici les meurtriers n'ont point été retrouvés; peut-être ont-ils subi à leur tour le sort qu'ils avaient fait subir, car dans le mal, comme dans le bien, il est rare qu'on ne récolte pas ce qu'on a semé. Quant à nous, le souvenir du malheureux qui était venu jeter sa méchanceté à travers notre bonheur, se perdit bientôt dans des épreuves plus rudes; les mauvais jours approchaient et nous allions être obligés, comme le disait l'ami Mauricet, de nous garantir de V orage sans cape et sans parapluie.

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