LA MARCHANDE AMBULANTE
le fond, j'avais un dépit rentré1 qui me rendait tout déplaisant, et donnait, comme on dit, mauvais goût à la vie. Bien qu'elle eût l'air aussi résolu, Geneviève n'était pas plus résignée. Nous chantions chacun de notre côté, mais pour narguer le sort, et non par gaîté. De peur de laisser son cœur s'ouvrir, on gardait le silence, on enveloppait sa tristesse dans sa fierté et on s'endurcissait tout doucement. Je le sentais bien, mais sans pouvoir faire autrement. J'étais comme les gens qui chancellent; pour rester debout, il fallait me roidir.
Un soir, je revenais du travail le sac sur l'épaule, et je montais le quartier en sifflotant : j'allais sans me presser, car la vue de mon ménage ne me réjouissait plus l'œil comme autrefois. Je ne pouvais m'accoutumer aux vides qui s'étaient faits dans le mobilier, à la muraille sans tapisserie, et surtout à l'air soucieux de Geneviève. Autrefois tout était propre et gai, tout me souhaitait la bienvenue; il y avait dans notre intérieur comme un éternel rayon de soleil; mais, depuis notre ruine, on eût dit que les points cardinaux étaient changés : du midi nous nous trouvions passés au nord ! Je montais donc à petits pas, en suivant les maisons, sans prendre trop garde à une neige fine qui tombait comme à travers un tamis et poudrait le verglas dont la chaussée était couverte. Près d'arriver au haut du faubourg, j'aperçus une vieille femme qui s'épuisait à pousser devant elle une de ces petites charrettes qui sont les boutiques ambulantes du peuple de Paris. Le verglas rendait la tâche doublement laborieuse. Une neige épaisse rayait le gros châle de laine dans lequel elle était enveloppée et chargeait les plis du madras'2' qui la coiffait. Elle haletait bruyamment, s'arrêtait de minute en minute, à bout de forces, puis redoublait de courage. Je fus pris
CONFESSIONS D'UN OUVRIER. y t
involontairement de pitié. Le souvenir de ma mère me traversa l'esprit, et en joignant la marchande qui venait de s'arrêter :
Hé ! la vieille, lui dis-je en souriant, il y a là trop forte charge pour vous.
C'est la vérité, mon fils, répondit-elle, en essuyant son front où la sueur se mêlait au givre; les forces s'en vont avec l'âge, tandis que les noix3 pèsent toujours leur poids; mais le bon Dieu fait bien ce qu'il fait; il n'abandonne pas les pauvres gens.
Je lui demandai où elle allait ainsi: elle me montra la barrière6 et voulut se remettre en marche ; je posai alors la main sur un des brancards.
Laissez, lui dis-je doucement, c'est mon chemin ; il ne me coûtera pas plus de faire route avec votre brouette.
Et, sans attendre sa réponse, je poussai la charrette devant moi. La vieille femme ne fit aucune résistance ; elle me remercia simplement, et se mit à marcher à mes côtés. J'appris alors qu'elle venait d'acheter aux halles une provision qu'elle devait revendre. Quels que fussent la saison et le temps, elle continuait à parcourir Paris jusqu'à ce qu'elle eût tout placé. Depuis trente années, elle vivait de ce commerce, qui lui avait fourni les moyens d'élever trois fils.
Mais quand je les ai eus grands et forts, on me les a pris, me dit la pauvre femme : deux sont morts à l'armée, et le dernier est prisonnier sur les pontons.4
De sorte, m'écriai-je, que vous voilà seule, sans autre ressource que votre courage !
Et le protecteur de ceux qui n'en ont pas d'autre, ajoutât-elle. Faut bien que le bon Dieu ait quelque chose à faire dans son paradis; et à quoi passerait-il son temps, si