‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 28 sur 45 · LA MARCHANDE AMBULANTE · texte numérisé non relu

LA MARCHANDE AMBULANTE

ce n'était à prendre soin des créatures comme moi? Allez, allez, on a beau être vieille et misérable, l'idée que le Roi de tout vous regarde, qu'il vous juge et vous tient compte, ça vous soutient! Quand j'ai trop de fatigue, que mes pieds ne peuvent plus me porter, eh bien! je me mets à genoux, je lui dis tout bas ce qui me chagrine, et quand je me relève, j'ai toujours le cœur plus léger. Vous êtes encore trop jeune pour sentir ça; mais un jour viendra où vous comprendrez pourquoi on apprend à dire aux petits enfants : Notre Père gui êtes aux deux:

Je ne répondis pas ; je sentais que la lumière était venue! La marchande continua de même jusqu'au sommet du faubourg. Pour toutes ses grandes épreuves, elle avait cherché une consolation, plus haut que la terre, dans un monde où rien ne pouvait changer. En l'écoutant parler, mon cœur battait. Je regardais cette vieille femme boitant, la tête branlante, déjà courbée comme pour ramasser son drap mortuaire, et je m'étonnais de la trouver plus forte que moi et Geneviève. C'était donc vrai que l'homme avait besoin d'un autre point d'appui que les hommes, et que, pour se tenir solidement sur cet échafaudage qui compose la vie, il fallait une corde nouée dans le ciel !

Quand je quittai la marchande, près de la barrière, elle me remercia; mais, à vrai dire, c'était moi qui lui devais de la reconnaissance, car elle avait réveillé des idées qui dormaient au fond de mon esprit. J'arrivai au logis tout occupé de ma rencontre. Ce soir-là, sans que j'aie su pourquoi, Geneviève était plus triste; il me sembla même qu'elle avait les yeux rouges. On soupa sans rien dire; l'enfant s'endormit; puis on resta près du feu qui s'éteignait. Ce fut seulement quand l'horloge sonna que Geneviève se leva avec un soupir. C'était l'heure du coucher.

Alors je me levai aussi ; je pris la main de la chère femme, et, l'attirant contre mon épaule :

Voilà trop longtemps que nous portons notre chagrin tout seuls, lui dis-je presque bas ; demandons à Dieu d'en prendre sa part.

Et je me mis à genoux; Geneviève en fit autant sans rien dire. Je commençai alors à répéter toutes les prières que j'avais apprises dans mon enfance et qui étaient restées depuis, comme en dépôt, dans un coin de mon cœur. A mesure que les mots me revenaient à la mémoire, il me semblait leur trouver un sens que je n'avais jamais saisi; c'était une langue que je comprenais pour la première fois. Je ne puis dire si quelque chose de pareil se passait chez Geneviève, mais je l'entendis bientôt qui pleurait tout bas. Quand je me relevai, elle m'embrassa en sanglotant.

Tu as eu une idée qui nous sauve, me dit-elle ; maintenant que tu m'as fait repenser à Dieu, je sens que je pourrai retrouver du courage !

Et, de fait, depuis ce jour tout alla mieux au logis. Nos cœurs étaient détendus; nous recommençâmes à penser tout haut: la prière du soir nous était toujours une espèce de repos et comme d'attendrissement. — Pauvre vieille femme! tandis qu'elle me racontait sa vie, elle ne se doutait guère du bien qu'elle allait me faire. Depuis je ne l'ai jamais revue; mais plus d'une fois je l'ai bénie avec Geneviève.

Tu vois bien que le temps des bonnes fées n'est point tout à fait passé, me disait celle-ci, puisque tu en as trouvé une qui, pour paiement d'un léger service, t'a donné un talisman de résignation. —

Quoique forcément revenu à la truelle, je n'avais point perdu l'espoir de rentrer dans les entreprises; et c'était

Page 1