CHAPITRE IL
Notre ami Mauricet ne travaillait pas seulement pour les autres comme maître compagnon1; il s'était mis, depuis quelque temps, à essayer de petites entreprises qui lui avaient rapporté un peu d'argent, ce qui le mettait en goût de poursuivre. On lui parla d'un travail de maçonnerie pour un bourgeois de Versailles qui l'avait autrefois employé. Il en dit quelques mots chez nous, et ma mère lui conseilla de faire écrire au bourgeois ; mais Mauricet avait une répugnance décidée pour les correspondances : il déclara qu'il aimait mieux attendre jusqu'au dimanche, et
aller, de pied, à Versailles pour conclure l'affaire. Malheureusement, un autre fît plus de diligence ; quand nous le revîmes, le lundi suivant, il nous apprit que le bourgeois avait signé le marché la veille de sa visite. Il regrettait Mauricet, à qui il eût accordé la préférence. C'était un bénéfice de quelques centaines de francs perdu faut d'une lettre. Le maître compagnon en détesta d'autant plus l'encre et le papier, qui, d'après lui, donnaient toujours l'avantage aux intrigants sur les bons ouvriers. — Bien entendu qu'aux yeux de Mauricet le bon ouvrier était celui qui ne savait ni lire ni écrire.
Mais ma mère tira de l'accident une toute autre leçon: elle en conclut qu'il était bon, même pour un ouvrier, de savoir mettre du noir sur du blanc, et elle parla de m'envoyer à l'école. Mon père, qui n'y eût pas pensé, ne fit aucune opposition. Toute la première année se passa sans que je pusse mordre 2 à la lecture ni à l'écriture. J'avais toujours dans l'esprit ce que j'avais entendu dire au père Mauricet, et je regardais l'instruction de l'école comme un luxe dont, quant à moi, je n'éprouvais pas du tout le" besoin. Il fallait, pour en faire cas, apprendre à quoi elle pouvait servir. —
Nous étions alors, si je me rappelle bien, en l'année 1806 : un soir, au sortir de l'école, je vis une vingtaine d'ouvriers arrêtés devant une grande affiche collée au mur; un d'eux cherchait à l'épeler; mais sans pouvoir même arriver à bien déchiffrer le titre. Nous avions parmi nous un petit bossu nommé Pierrot, qui était le savant de l'école, et qui lisait toutes les écritures aussi couramment que les autres jouaient au sabot. En voyant la croix d'argent à ruban tricolore qu'il portait sur sa bosse de devant, les ouvriers l'appelèrent; un d'eux le prit dans ses
8 PIERRO T ET LE B ULLE TLN.
bras pour qu'il pût voir l'affiche; il se mit à lire de sa petite voix d'oiseau :
Bulletin de l'Armée Française.
Victoire remportée sur les Prussiens à Iéna.
C'était le récit de la bataille avec l'histoire des cinq bataillons français que la cavalerie prussienne n'avait pu entamer, et des cinq bataillons prussiens que la cavalerie française avait éparpillés comme un écheveau de fil. Pierrot lisait cela d'un air aussi fier que s'il eût été général en chef, et les ouvriers, les yeux fixés sur lui, buvaient ses paroles. Quand il s'arrêtait, les plus pressés criaient : Après3 ! après ! Et les autres reprenaient: Donnez-lui le temps; faut4 au moins qu'il reprenne sa respiration. Lit-il bien, ce petit citoyen-là !" Allons, mon bijou, tu en es à la charge du maréchal Davoust6 !
Et on se taisait de nouveau pour entendre Pierrot.
La lecture achevée, il arriva d'autres passants. Le petit bossu fut obligé de recommencer. Lui qu'on traitait d'habitude avec moquerie, tout le monde lui parlait alors avec considération; on eût dit qu'il était pour quelque chose6 dans le glorieux récit qu'il faisait connaître ; chacun lui en savait gré; on lui adressait des paroles de caresse et d'encouragement, tandis qu'on nous imposait silence à coups de pied ; l'avorton était devenu notre roi à tous !
Ceci me frappa comme l'aventure de Mauricet avait frappé ma mère. Sans raisonner la chose, je sentis qu'il était bon parfois de savoir; Le petit triomphe de Pierrot me mit en goût de ' la lettre moulée ; je ne puis pas dire que je pris une résolution; mais dès le lendemain, je devins plus attentif aux leçons; quelques éloges de M. Saurin, mon maître, entretinrent ces bonnes dispositions, et mes premiers progrès achevèrent de me donner courage. —
CONFESSIONS D'UN 0 UVRIER. g
Au bout de la seconde année, je savais lire et écrire : M. Saurin commença à me donner des leçons de calcul.
Ces leçons-là n'étaient accordées qu'aux écoliers favoris. On les prenait dans une petite pièce particulière où se trouvait un tableau noir sur lequel M. Saurin donnait ses démonstrations. Les profanes8 avaient défense d'approcher du sanctuaire. La chambre au tableau était pour eux comme le cabinet de Barbe-Bleue.9 M. Saurin nous enseignait les quatre règles avec autant de solennité que s'il nous eût enseigné le moyen de fair de l'or: et peut-être, après tout, nous apprenait-il une science aussi précieuse. J'ai bien souvent pense que la connaissance de l'arithmétique était le plus grand don qu'un homme pût faire à un autre homme. L'intelligence est beaucoup-, l'amour du travail bien plus, la persévérance encore davantage ; mais sans l'arithmétique tout cela est comme un outil qui frappe dans le vide. Compter, c'est trouver le rapport qu'il y a entre l'effort et le résultat, c'est-à-dire entre la cause et l'effet. Celui qui ne compte pas marche au hasard ; avant, il ne sait pas s'il prend la meilleure route; après, il ignore s'il l'a prise. L'arithmétique est, dans les choses d'industrie, comme la conscience dans les choses d'honnêteté; c'est seulement quand on l'a consultée qu'on peut voir clair et être en repos. L'expérience m'a bien des fois prouvé ce que je dis là pour les autres et pour moi-même.
Grâce aux leçons de M. Saurin, j'en étais arrivé à calculer assez promptement et à résoudre toutes les questions qu'il me posait sur son tableau noir. Depuis le départ de Pierrot, j'étais le plus fort de la classe ; la petite croix d'argent ne quittait plus ma veste rapiécée; j'avais fait comme Napoléon, j'étais passé empereur10 à perpétuité.