CHAPITRE XL
Nous avions obtenu un jugement qui reconnaissait notre bon droit, et assurait une partie de notre créance sur le cautionnement de l'entrepreneur, mais les formalités à
CONFESSIONS £>' UN O UVRIER. 8 1
remplir ne finissaient pas. Geneviève et moi en e'tions toujours aux expédients, vivant de hasards et n'ayant jamais, dans le buffet, le pain du lendemain. Mes journées se partageaient entre quelques travaux passagers, les courses chez les co-intéressés, et les visites au palais. Depuis, je me suis dit que le plus sage eût été' de chanter le Deprofundis sur mon saint-frusquin^ et de recommencer bellement, comme l'enfant qui vient de naître; mais j'étais acoquiné par ces quelques milliers de francs qu'on me montrait toujours en perspective, et je ne pouvais donner congé à mon espérance.
Des mois se passèrent ainsi. J'avais perdu l'habitude d'une occupation régulière, ma vie était dérangée. Au lieu de faire mon chemin avec les travailleurs, je me trouvais arrêté parmi ces pauvres diables qui mangent leur pain sec à la fumée d'un rôti qu'on leur promet sans cesse et qui tourne toujours; j'employais le présent à faire queue 2 à la porte de l'avenir.
Par surcroît, l'enfant tomba très malade ; j'étais forcé d'aller à mes affaires et de laisser tous les soins à Geneviève ; mais au premier moment de liberté, je revenais en courant. Le mal ne diminuait pas, au contraire, j'entendais les plaintes de la pauvre créature et sa respiration étouffée. Quand sa mère, ou moi, nous nous penchions sur son lit, il nous tendait ses petites mains, et nous regardait d'un air suppliant ; il avait l'air de nous demander grâce. Habitué à tout recevoir de nous, il croyait que nous pouvions lui rendre la santé ! Notre voix, nos caresses, l'encourageaient un moment, puis la souffrance reprenait le dessus ; il nous repoussait, il semblait nous faire des reproches, il tordait ses petits membres avec des cris qui nous fendaient le cœur. D'abord j'avais corn?
battu les craintes de la mère ; mais, à la longue, je ne me sentais plus capable de lui rien dire ; je restais là, les bras croisés, mécontent de son désespoir qui augmentait le mien, et n'ayant point la force de lui donner de l'espérance. Le médecin d'ailleurs ne se prononçait pas: il venait au berceau de l'enfant, l'examinait à la hâte, ordonnait ce qu'il fallait faire, puis disparaissait, sans un mot de consolation ; on eût dit un architecte visitant du mortier et des moellons. Quelquefois j'aurais voulu l'arrêter par les deux bras et lui crier de parler, de nous ôter l'illusion ou le souci ; mais je n'en avais même pas le loisir ; ce qui était pour nous la source de tant d'angoisses, n'était pour lui qu'un emploi de journée !
Oh ! les tristes heures, mon Dieu ! passées près de ce petit lit ! quelles longues et froides nuits ! comme j'ai désiré de fois pouvoir hâter le temps, arriver tout de suite au fond de mon malheur ! Depuis, je me rappelle avoir lu que c'était encore là un bienfait de Dieu. En nous faisant traverser tant d'angoisses, il nous rend moins sensible au dernier coup ; la douleur de l'attente nous le fait désirable, notre pensée court à sa rencontre, et quand il nous atteint, nous l'acceptons comme un soulagement.
Après une maladie de quinze jours, l'enfant mourut! J'y étais préparé, mais il ne parut point que Geneviève le fût ! Les mères ne renoncent jamais à l'être qu'elles ont mis au monde ; elles ne peuvent pas croire à la possibilité de s'en séparer ! Ce fut le plus rude de l'épreuve ! les jours avaient beau passer, rien ne consolait ma pauvre femme. Je la trouvais assise devant le berceau vide, ou bien raccommodant les petits vêtements du mort, et mettant sur chaque point une larme et un baiser ! J'avais beau parler raison ou me fâcher, elle écoutait tout patiemment, sans relever la
tête, comme un pauvre cœur dont le ressort est brisé ! Cet abattement finit par me gagner. Je me laissai aller à mon tour, je me désintéressai de tout ; j'étais des heures entières debout, devant la croisée, tambourinant sur les vitres et regardant le vide ; nous nous engourdissions tous deux dans notre chagrin. —
Nous n'avions pas revu Mauricet depuis deux ans qu'il habitait la Bourgogne ; on m'avait dit seulement que l'ancien maître compagnon s'était lancé dans les grandes entreprises. Deux ou trois fois j'avais eu l'idée de l'avertir de mes embarras, et de lui demander un coup d'épaule ; je ne sais quelle fierté m'avait retenu ; maintenant que je le supposais dans les gros traitants,3 j'étais moins à l'aise avec lui ; j'avais peur qu'il ne me soupçonnât de vouloir exploiter notre vieille amitié.
Nous avions donc l'air de nous être un peu oubliés, quand je vis arriver, un soir, le nouvel entrepreneur, non pas en fiacre, comme j'aurais pu le croire, mais à pied, et une blouse de voyage par-dessus son habit de Louviers.4 Il descendait de diligence, et venait nous demander à dîner.
Dès le premier coup d'oeil, je trouvais en lui un changement. Il parlait aussi volontiers et aussi fort que jamais ; il riait à tout propos, ne pouvait tenir en place, et faisait plus de questions qu'il n'attendait de réponses ; mais tout ce mouvement et tout ce bruit paraissaient forcés ; sa gaieté avait la fièvre ; à peine s'il nous dit quelques mots sur la mort de notre enfant ; quand je voulus lui parler de mes affaires, il m'interrompit pour causer des siennes. Il apportait des notes et des mémoires qu'il m'expliqua en me priant de mettre le tout en ordre. Bien que ses manières m'eussent un peu refroidi, je fis ce qu'il désirait.
Pendant ce travail, Mauricet parcourait la chambre, les mains dans les poches, et sifflotant tout bas. De temps en temps il s'arrêtait devant la feuille de papier que je couvrais de chiffres, comme s'il eût voulu en deviner le résultat, puis il reprenait sa musique et sa promenade. Le calcul fut long à établir ; quand je l'eus achevé, je le fis connaître au maître compagnon : le passif5 était presque double de l'actif. A renonciation des chiffres, Mauricet ne put retenir une exclamation.
Es-tu certain de la chose ? demanda-t-il d'un accent qui me parut altéré.
Je lui expliquai les motifs qui avaient dû nécessairement amener ce résultat. Le premier était la multiplicité des emprunts et l'accumulation des intérêts, dont il n'avait point semblé se préoccuper. L'absence de comptabilité écrite et sérieuse l'avait évidemment trompé ! il écouta mes explications les deux poings appuyés sur la table et les regards fixés sur les miens.
Je comprends ! je comprends ! dit-il, quand j'eus achevé; j'ai fait entrer dans mon écurie tous les chevaux qu'on a voulu me prêter sans penser qu'ils me ruineraient en fourrage ! Mille millions de diables ! voilà où l'on est conduit quand on ne sait pas tracer vos pattes de mouches, et qu'on ne connaît pas votre grimoire ! Ceux qui n'ont que leur caboche pour grand livre devraient tout régler de la main à la main, et ne pas se jeter dans les paperasses. C'est comme la rivière, vois-tu, on finit toujours par s'y noyer.
Je lui demandai avec inquiétude s'il n'avait point d'autres ressources que celles dont je venais de prendre note, et si c'était bien là son bilan définitif.
Du tout,6 du tout, reprit-il précipitamment ; tu me dis
qu'il manque vingt-trois mille francs ? . . . Eh bien ! on les trouvera ; ils sont ailleurs.
Et comme j'insistais plus vivement:
Quand on te dit que tout peut s'arranger ! interrompitil avec impatience ; ce n'était seulement que pour voir, comme on dit, jusqu'au fond du puits ! à cette heure, c'est fait. . . Vingt-trois mille francs de déficit ! . . . Eh bien ! c'est bon le reste ira tout seul. . . . Dînons toujours provisoirement, mon vieux ; j'ai faim comme trente loups.
Malgré cette dernière affirmation, Mauricet ne mangea presque rien ; mais en revanche il but beaucoup, et parla encore davantage : on eût dit qu'il cherchait à s'étourdir. Quand nous quittâmes la table, le jour commençait à tomber; Mauricet reprit ses papiers, les mit en ordre, regarda quelque temps le compte que j'avais dressé, comme s'il eût pu le lire ; il ne dit rien, mais il me sembla que sa main tremblait. Il posa ensuite le tout sur la commode, se remit à parcourir la chambre et nous demanda enfin où était notre fils !
Geneviève se retourna avec un cri ; je le regardai en face tout stupéfait. Lorsque l'enfant était mort, nous le lui avions écrit, et lui-même, en arrivant, nous avait parlé de cette perte ; il s'aperçut de sa distraction, et porta les deux mains à sa tête.
Tonnerre ! il n'y a donc plus de cervelle là-dedans ! murmura-t-il avec une sorte de rage ; pardonnez-moi, les
amis ; c'est la faute à Pierre Henri il m'a fait
trop boire, mais n'importe ! j'aurais pas dû oublier votre chagrin.
Il s'assit et resta quelque temps dans une espèce d'accablement. Je lui demandai encore si ses affaires l'inquiétaient.
Pourquoi ça, reprit-il brusquement, est-ce que je me suis plaint, est-ce que j'ai demandé quelque chose ?
Et se radoucissant tout à coup :
Tiens, ne parlons plus d'affaires, continua-t-il : causons de toi, de Geneviève. . . Vous êtes toujours heureux, pas vrai ? quand on s'aime, qu'on est jeune et qu'on ne doit rien ! . . . . Ah ! si j'étais à vos âges, moi ! Mais quoi ! on ne peut pas être et avoir été; chacun son tour; j'ai déjà
vu filer une partie de ceux de mon temps ton père
Jérôme, Madeleine, et bien d'autres encore ! Au diable la tristesse ! vivons jusqu'à la mort.
J'étais étonné de ces propos décousus, Mauricet n'avait pas assez bu pour être troublé à ce point ; sa gaîté ne me rassurait pas ; je lui trouvais un air égaré qui m'inquiétait. Comme il riait tout seul, il s'arrêta bientôt. Geneviève lui parla doucement de ses enfants qui étaient en province, et dont le petit commerce prospérait. Alors il s'attendrit, il fit longtemps leur éloge ; puis, s'interrompant tout à coup, il se leva avec un effort désespéré, et dit d'une voix entrecoupée :
Allons, les amis assez causé le moment est
venu d'aller à mes affaires.
Il chercha quelque temps son chapeau qui était devant lui, le mit en tâtonnant comme s'il n'eût pu trouver sa tête, fit un pas vers la porte, puis s'arrêta pour tirer sa montre qu'il déposa sur les papiers.
J'aime mieux te laisser le tout, me dit-il en balbutiant .... je pourrais les perdre, ici c'est plus sûr.
Nous essayâmes de le retenir, il refusa ; je voulus alors le reconduire, il se fâcha et partit brusquement; mais arrivé à moitié de l'escalier il revint sur ses pas.
Allons, mille diables ! dit-il, ne nous quittons pas sur un mauvais mouvement!
CONFESSIONS D'UN OUVRIER. gj
Il embrassa ma femme, me serra la main et disparut.
Nous étions restés sur le palier tout émus et tout inquiets. Quand on n'entendit plus ses pas dans l'escalier, Geneviève se tourna vivement vers moi :
Mon Dieu ! Pierre Henri ; il y a quelque chose, me ditelle.
C'est mon idée, répondis-je.
Il ne faut pas laisser Mauricet tout seul.
Mais il se fâchera si je veux le suivre.
Allons ensemble ! reprit-elle, en nouant son bonnet et rajustant son petit châle de laine.
Je courus chercher mon chapeau et nous descendîmes. La nuit était venue, on n'apercevait plus Mauricet; nous prîmes notre course jusqu'à la première rue qui tournait. Là, par bonheur, nous reconnûmes le maître compagnon qui suivait les maisons. Il marchait d'un pas tantôt vif, tantôt ralenti, en faisant des gestes et en parlant tout haut, mais nous ne pouvions entendre ce qu'il disait. Il suivit plusieurs rues au hasard, revenant parfois sur ses pas, comme un homme qui ne prend pas garde à sa route. Enfin, il atteignit les halles,7 et, de là, se dirigea vers les quais.
Arrivé au pont du Châtelet,8 il s'arrêta encore, puis tourna brusquement vers une des cales9 qui descendent à la rivière. Geneviève me serra le bras avec un cri étouffé. La même pensée nous était venue à tous deux. Nous courûmes ensemble. La nuit était déjà noire ; Mauricet glissait devant nous comme une ombre ; il s'enfonça sous une des arches du pont. Quand j'arrivai, il venait de quitter son habit et il s'approchait de l'eau qui s'engouffrait aux pieds de la pile en formant un grand remous. Il entendit venir, il voulut se jeter en avant, je
n'eus que le temps de le saisir par le milieu du corps. Il se retourna avec une malédiction, l'obscurité l'empêchait de me voir; il reconnut seulement ma voix.
Que fais-tu ici ? Que veux-tu ? s'écria-t-il ; ne t'avais-je pas dit de me laisser ? Bas les mains, Pierre Henri, mille tonnerres ! je te dis de me lâcher !
Non, je ne vous quitterai plus, m'écriai-je, en m'efforçant de le ramener vers la berge.
Il fit un effort pour se dégager.
Mais tu n'as donc pas compris, malheureux, que j'étais perdu! s'écria-t-il; je ne peux plus faire honneur à ma signature ! que maudit soit le jour où j'ai appris à la mettre sur le papier! Tant que je n'ai pas su l'écrire, j'ai gardé ma réputation fidèlement ; je ne l'ai pas engagée sur ces billets, que Dieu confonde ! mais à cette heure la chose est faite, il n'y a plus à reculer, faut être banqueroutier ou mort; j'ai choisi! ne iriostine™ pas, Pierre Henri, je suis dans un moment, vois-tu, où rien ne m'arrêterait ; je suis capable de tout, au nom de Dieu ou du diable ! laissemoi!
Il se débattait avec rage ; malgré ma résistance, il allait m'échapper, quand Geneviève lui jeta les deux bras autour du cou et s'écria :
Mauricet, pensez à vos enfants !
Ce fut comme un coup de massue. Le malheureux poussa un gémissement; je le sentis chanceler et il tomba assis sur la grève. Nous entendîmes qu'il pleurait. Geneviève se mit à genoux d'un côté, moi de l'autre, et nous commençâmes à l'encourager en pleurant avec lui; mais je ne trouvais rien de bon à lui dire, tandis que chaque mot de Geneviève lui allait jusqu'au cœur. Il n'y a que les femmes pour cette science-là. Le maître compagnon,
tout à l'heure si terrible, n'était plus qu'un enfant incapable de résister. Il nous raconta, en sanglotant, tout ce qu'il avait souffert depuis huit jours qu'il commençait à voir clair dans ses affaires; je compris alors que son incapacité à tenir des comptes avait été la véritable cause de sa ruine. Emporté par le courant des entreprises, rien ne l'avait averti du danger et il ne l'avait connu qu'en faisant naufrage.
Je profitai de cette même ignorance pour persuader à Mauricet que tout n'était point désespéré, que sa situation offrait des ressources qu'il ne connaissait pas lui-même, et qu'il s'agissait seulement de la débrouiller. Le maître compagnon était comme tous ceux qui affectent de mépriser l'écriture et les chiffres; au fond il leur croyait une puissance secrète à laquelle tout devait céder. Nous réussîmes donc à le ramener chez nous, sinon consolé, du moins raffermi.
A la vérité le péril n'était que reculé. Je savais que dès le lendemain les mauvaises pensées allaient revenir. Je craignais surtout l'espèce de honte que donnent ces suicides manques. De peur de laisser croire qu'on a été lâche, on revient à son idée première avec acharnement ; on regarde la mort comme le seul moyen de prouver son courage, et l'on met de l'amour propre à se tuer! j'avertis Geneviève qui promit de veiller sans relâche. A vrai dire, elle seule pouvait le faire, sans irriter Mauricet ; les braves cœurs n'ont de force ni contre les femmes ni contre les enfants.
Quant à moi, j'avais à voir ce qu'on pouvait essayer pour éviter une débâcle. Je passai une partie de la nuit à établir le bilan du maître maçon, en me servant de ses actes et de ses renseignements ; mais j'eus beau retourner
les chiffres et refaire les calculs, le déficit restait toujours à peu près le même. En continuant l'affaire engagée, il y avait bien chance de rattraper le tout et d'étalé?-,11 comme on dit dans le jargon du métier ! mais pour cela il fallait de l'argent ou du crédit, et où en trouver ? J'avais beau me creuser le cerveau, aucun moyen ne se présentait. J'essayai pourtant dès le lendemain, mais toutes mes tentatives furent inutiles ; je fus renvoyé de l'un à l'autre avec force rebuffades. En me voyant prendre tellement à cœur les affaires de Mauricet, on m'y croyait intéressé, et je me nuisais sans le servir.
Cependant je persistai, décidé à remplir mon devoir jusqu'au bout. Le maître maçon était tombé dans un découragement muet ; on ne pouvait attendre de lui aucune recherche, ni aucun effort. Quand j'essayais de le remettre sur pied, il me disait simplement :
J'ai les jarrets coupés, laisse-moi où je suis!
Et je ne pouvais pas obtenir autre chose. J'étais au bout de mes imaginations, quand je me souvins du riche entrepreneur qui m'avait autrefois encouragé à m'instruire. J'y avais souvent pensé dans mes propres embarras, mais sans vouloir lui demander secours. Je me rappelai toujours notre première entrevue, dans laquelle il m'avait prouvé que la réussite était la récompense du zèle et du talent; aller lui avouer qu'on avait échoué, c'était convenir qu'on s'était montré négligent ou incapable ; à tort ou à raison, j'avais toujours reculé, pour mon compte, devant cette confusion; pour Mauricet, j'eus moins de scrupule.
Je craignais que le millionnaire n'eût oublié ma figure ; mais dès le premier coup d'ceil, il me reconnut. C'était déjà quelque chose ; cependant je me troublai quand il fallut dire le motif de ma visite. J'avais bien préparé mon
discours ; au moment de le débiter je m'embrouillai. L'entrepreneur comprit que j'étais dans de mauvaises affaires, et que je venais lui demander de l'argent ; je le vis froncer le sourcil et serrer les lèvres comme un homme qui se met en défiance ; cela me redonna subitement courage.
Faites attention que je ne viens point pour moi, m'écriai-je, mais pour un brave compagnon, qui m'a quasiment servi de père, et que vous connaissez, le père Mauricet. Ce qu'il vous demande, ce n'est ni une avance, ni un sacrifice, mais seulement de lui sauver la honte d'une faillite, sans vous faire tort. Il s'agit d'une bonne action qui ne vous rapportera rien peut-être, mais qui ne doit non plus vous rien coûter.
Voyons, dit l'entrepreneur, qui continuait à me regarder.
Je lui expliquai alors rapidement toute l'affaire, sans faire de phrases, mais sans perdre le fil de mon discours, et comme un capitaliste qui discute avec son égal. La force de la volonté m'avait élevé au-dessus de moi-même. Il écouta tout, me fit plusieurs questions, demanda les pièces justificatives,12 et me renvoya au lendemain.
Je m'en allai, n'ayant plus d'espoir. La chose me semblait trop claire pour qu'on remît la réponse, si on eût voulu accepter. Cet ajournement n'avait certainement d'autre but que de donner au refus une apparence de réflexion. Je retournai pourtant à l'heure convenue.
J'ai tout examiné, me dit l'entrepreneur, vos calculs sont justes, je me charge de l'affaire ; vous pourrez dire à Mauricet de venir me voir, c'est une brave homme, et nous lui trouverons un emploi dont il sera content.