CHAPITRE XII
Après le départ de l'ami Mauricet, je m'occupai de terminer mes propres affaires. La justice avait enfin prononcé, et je pus me libérer. Liquidation faite, il ne me resta que du papier timbré! J'avais satisfait à tous mes engagements, mais je me trouvais pour la seconde fois ruiné !
J'allais encore reprendre la truelle, quand un architecte sous lequel j'avais travaillé me proposa de quitter Paris et d'aller m'établir à Montmorency.1 Il m'y assurait des travaux pour la saison et promettait de me pousser.
Le pays est bon, me dit-il ; il n'y a qu'un maître maçon, habile ouvrier, mais brutal, et dont on se sert faute de mieux. Avec un peu d'efforts, la meilleure partie du travail vous viendra. Ici vous végéterez toujours entre les gros entrepreneurs qui vous étouffent : il vaut mieux être un arbre parmi les buissons, qu'un buisson dans la forêt.
Je sentais trop bien ces raisons pour hésiter2; tout fut bientôt conclu. L'architecte me mena aux travaux, m'expliqua ce que je devais faire, et je revins à Paris pour chercher Geneviève.
Le moment du départ fut rude : c'était la première fois que je quittais la grande ville! J'étais accoutumé à sa crotte et à ses pavés comme le paysan à la verdure ou à l'odeur des foins. J'avais mes rues d'habitude où je passais tous les jours ; mon œil était fait aux gens et aux maisons ; tout était devenu, par de long usage, comme une part de moi-même : abandonner Paris, c'était déménager à la fois mes goûts, mes souvenirs, ma vie entière. Les voisins, qui nous connaissaient depuis longtemps, vinrent sur leurs portes pour nous dire adieu : quelques-uns nous
plaignaient ! cela me fit faire bon visage, je les saluai en riant. Pour rien au monde, je n'aurais voulu laisser voir ma tristesse ; je sentais bien que ce départ forcé était une humiliation ; il prouvait que le mauvais sort avait été plus fort que mois ; je voulai protester contre la défaite en ayant l'air de ne pas la sentir. Quant à Geneviève, qui avait moins de regrets, elle ne songeait pas à cacher qu'elle pleurait. Chargée de paniers et de paquets, la pauvre femme répondait à tous les saluts et à tous les souhaits d'heureux voyage par des remercîments accompagnés de soupirs. Elle s'arrêtait à chaque porte pour embrasser une dernière fois les enfants ! Je m'impatientais de ces retards et j'allais toujours en sifflant, afin de me donner une contenance. Enfin, au détour de la rue, quand la dernière maison du faubourg eut disparu, je respirai plus librement.
Geneviève m'avait rejoint ; nous montâmes ensemble dans la voiture qui portait notre pauvre mobilier, et nous prîmes le chemin de Montmorency. Dieu sait combien de malédictions j'adressai en moi-même, pendant le chemin, à la lenteur du cheval et aux haltes du conducteur. Le sang bouillait dans les veines. Cependant je me taisais; j'aurais eu peur, si j'avais parlé, d'en trop dire. Geneviève faisait comme moi ; enfin nous arrivâmes à la tombé du jour.
Le petit logement que j'avais arrêté était au bas du village, dans une ruelle étroite où la charette eut peine à passer. J'ouvris la porte, mon cœur se serra ; je fis signe à Geneviève d'entrer, et je retournai aider le voiturier à décharger les meubles. Je ne voulais point voir le désappointement de la pauvre femme devant notre misérable réduit.
Elle comprit sans doute ce que je sentais; car elle