NOUS QUITTONS PARIS
reparut bientôt sur le seuil avec un sourire, en déclarant que nous serions là à souhait. Elle-même aida à tout transporter et à tout mettre en place. Quand nous eûmes achevé, la nuit était close; le voiturier repartit et nous restâmes seuls.
Notre logement se composait d'un rez-de-chaussée plus bas que la ruelle. Il avait été autrefois carrelé; mais les tuiles brisées formaient alors une sorte de macadamisage inégal et boueux. Une petite fenêtre donnant sur la cour du voisin apportait des odeurs de fumier, et une haute cheminé, qui occupait presque toute la largeur du pignon, renvoyait d'épais tourbillons de fumée. Je contemplais ce triste bouge avec une sorte de stupeur. Soit que je l'eusse mal jugé au premier aspect, soit que mes dispositions fussent différentes, je lui trouvais un air malsain et délabré qui ne m'avait pas -d'abord autant frappé. Nos meubles mis en place, et la présence de Geneviève loin de l'égayer semblaient l'avoir assombri. Paré de tout ce qui pouvait l'embellir, le logis ne laissait plus de doute possible et se montrait dans sa définitive laideur! Malgré ses efforts pour paraître satisfaite, Geneviève éprouva un malaise qu'elle ne ne pouvait cacher. Elle s'était assise sur le foyer, les deux coudes appuyés à ses genoux, et regardant devant elle. J'étais placé à l'autre bout de la pièce, les bras croisés. Une petite chandelle, qui finissait dans un bougeoir de ferblanc, nous éclairait seulement assez pour nous faire voir notre tristesse. Geneviève fut la première à sortir de cet abattement ; elle se leva en poussant un soupir, chercha le panier de provisions qu'elle avait apporté de Paris, et commença à mettre le couvert; mais le pain manquait. Je sortis pour en acheter. —
La boutique du boulanger était assez éloignée ; lorsque
CONFESSIONS D' UN O UVRIER. 9 5
j'y entrai, plusieurs voisins se trouvaient réunis sur le seuil ; ils avaient l'air d'écouter un gros homme qui parlait très haut et avec un air de colère. Je n'y pris point garde d'abord, et j'attendais la miche qu'on était allé me chercher dans l'arrière-boutiquè, quand j'entendais mon nom prononcé par le gros homme.
Il se nomme Pierre Henri dit la Rigueur? s'écriait-il ; mais le diable me torde le cou si je ne lui change pas son nom en celui d'affamé ! Quand je devrais vendre ma dernière chemise, je lui ferai plus de chicanes et d'avanies qu'il n'en faudra pour le mettre sur la paille ! 4
Au fait, si nous laissons les Parisiens s'établir dans le pays, ils viendront nous manger le pain jusque sous le pouce ! fit observer un voisin, qu'à ses mains noires je reconnus pour un travailleur de fer.
Sans compter qu'ils finissent toujours par faire banqueroute ! ajouta l'épicier : à preuve, l'horloger de la grande place qui est parti sans me payer.
Et attends-toi que le nouveau maître maçon n'aura pas meilleure mémoire, reprit le gros homme ; m'est avis que c'est quelque filou qui vient ici pour se cacher de la police.
Jusqu'alors j'avais écouté sans trop savoir si je devais avoir l'air d'entendre ; mais à ces derniers mots, le sang me monta à la tête, et je me retournai vers la porte :
Pierre Henri n'a besoin de se cacher de personne, m'écriai-je, et la preuve, c'est que c'est lui qui vous parle.
Il y eut un mouvement général parmi les spectateurs. Le gros homme s'approcha du seuil.
Ah! ah! voilà donc l'oiseau? dit-il en me regardant en face d'un air insolent ; eh bien, je ne l'aurais pas reconnu au plumage ; pour un maître de la grande ville il a l'air un peu bonasse !