LE MAITRE MAÇON DE MONTMORENCY
Vous verrez à l'œuvre ce qu'il sait faire, répliquai-je brusquement; les injures ne prouvent que la jalousie ou la malice : c'est au travail qu'il faut juger l'ouvrier.
Reste à savoir si l'on en veut de ton travail! reprit le maître maçon grossièrement : tu m'as enlevé une pratique ; mais si tu m'en enlèves une seconde, aussi vrai que je me nomme Jean Férou, je t'éreinte à la première occasion.
Je sentis que je devenais pâle, non de peur, mais de dépit. Cette grosse figure rouge de colère, et ces petits yeux gris qui flamboyaient de menace me remuaient le sang, je regardai le maître maçon en face :
Faudra voir ça! maître Férou; repris-je, en me contenant ; les gens qu'on veut éreinter ne se laissent pas toujours faire. Jusqu'à présent, j'ai défendu ma peau contre plus d'un mauvais compagnon, et j'espère ne pas la laisser à Montmorency.
Eh bien! à la bonne heure ! s'écria le maçon qui releva5 sa casquette; nous verrons ce que tu sais faire de tes poings ! Le diable me brûle j'en aurai le cœur net,6 et il ne sera pas dit que Jean Férou se sera laissé couper l'herbe sous le pied par un bousilleur de Paris.
Je ne répondis pas : la colère me gagnait et je me sentais près d'éclater. Je pris vivement le pain que j'étais venu chercher, et j'allais sortir quand le boulanger me réclama son paiement. Je répondis que j'avais déposé l'argent sur le comptoir; mais le marchand déclara n'avoir rien reçu. Il s'ensuivit un débat que l'intervention du maître maçon ne tarda pas à aigrir. Intéressé d'honneur, je soutenais mon affirmation avec persistance. Au plus fort de la contestation, une petite fille, qui se trouvait présente, déclara à demi-voix que je tenais l'argent caché entre mes doigts. Je rouvris vivement la main : c'était la
CONFESSIONS D'UN OUVRIER. g-j
vérité? Dans mon trouble, j'avais repris sur le comptoir une pièce de douze sous et je l'emportais sans m'en apercevoir!
Le mouvement qui se fit parmi les spectateurs me donna le vertige ; je voulus balbutier une explication ; mais me sentant soupçonné, je me troublai. J'étais inconnu, entouré de malveillance, sans aucun moyen de prouver que mon erreur avait été involontaire ; je compris que toutes mes justifications étaient inutiles: aussi, coupant court brusquement, je payai le marchand et je voulus sortir.
Le maître maçon était debout dans la baie ' de la porte, une épaule appuyée au chambranle et les pieds arc-boutés 8 au côté opposé. Il me regardait en ricanant.
Manqué le coup ! me dit-il ironiquement ; pour aujourd'hui, il faudra payer son pain au prix du tarif.
Laissez-moi passer ! m'écriai-je, à bout de patience.
De quoi! de quoi! reprit-il d'un ton de plus en plus provocant ; on dirait que le Parisien se fâche.
Le Parisien en a assez de vos injures, repris-je tout tremblant de colère, et il faut que vous lui fassiez place.
Vrai ! et si je ne veux pas !
Alors il se la fera.
Ah! oui-dà; voyons un peu ça.
Je m'avançai résolument, jusqu'à lui, il était toujours appuyé au mur, et les bras croisés.
Jean Férou, voulez-vous me laisser sortir? m'écriai-je les poings fermés.
Non, dit-il, en ricanant.
Je le saisis par le bras et je le poussai rudement pour le forcer à me livrer passage.
Il ne s'attendait point sans doute à une telle hardiesse, car il fut sur le point de perdre l'équilibre ; mais il se re-