‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 37 sur 45 · LE MAITRE MAÇON DE MONTMORENCY · texte numérisé non relu

LE MAITRE MAÇON DE MONTMORENCY

dressa sur-le-champ avec un jurement, revint à moi le bras levé et me frappa au front d'un coup qui m'étourdit. Je tâchai pourtant de me mettre en défense, et la lutte se soutint jusqu'au moment où je trébuchai contre le seuil, entraînant le maître maçon dans ma chute! Tombé* sous lui, je sentis bientôt ses deux genoux sur ma poitrine, tandis que ses poings me labouraient le visage. Les spectateurs, qui avaient laissé faire jusqu'alors, se décidèrent enfin à nous séparer. On m'arracha avec peine à maître Férou; on me mit sous le bras le pain que j'avais acheté ; on me montra mon chemin, et je repris machinalement la route du logis.

J'allais devant moi comme un homme ivre; j'étais endolori dans tous les membres, et navré jusqu'au plus profond du cœur. A la vue de la maison je ralentis le pas; j'avais peur des questions de Geneviève quand elle apercevrait mon visage sanglant et meurtri. Je ne pouvais me faire à l'idée de lui raconter les humiliations que je venais de supporter. Heureusement qu'elle avait cédé aux fatigues de la journée ; je la trouvai couchée et endormie. —

Je me hâtai d'éteindre la chandelle qui brûlait encore, et de me mettre au lit. Mais j'y cherchai en vain le sommeil ; j'étais dévoré d'une sourde rage ! La haine du maître maçon m'avait gagné; je lui voulais maintenant tout le mal qu'il avait souhaité me faire ; je cherchais par quel moyen je pourrais lui nuire et me venger! Tout le reste m'était indifférent! Je demandais tout bas l'aide du bon Dieu, contre mon ennemi. La réflexion, au lieu de me calmer excitait de plus en plus mes mauvaises pensées ; ma rancune était comme un abîme qui se creuse à mesure qu'on y travaille. Si je m'endormais de temps en temps, c'était pour faire des rêves de colère. Tantôt je voyais maître

Férou ruiné, le bissac de mendiant sur l'épaule; tantôt je le tenais sous mes pieds comme il m'avait tenu lui-même, et je le forçais à me crier merci ; d'autres fois je l'apercevais, les mains liées, entre quatre gendarmes qui le conduisaient à la prison des voleurs, et je lui renvoyais ses injurieuses railleries.

Au milieu d'un de ces cauchemars, je fus réveillé en sursaut par Geneviève. Je me dressai sur mon séant ; une grande lueur éclairait notre logement: on entendait au dehors un tumulte de voix, le bruit de gens qui semblaient courir; puis le cri : Au feu! retentit. Je sautai à bas du lit, je m'habillai à la hâte, et je sortis. Deux hommes traversaient la rue en courant.

Où est le feu ? demandai-je.

Au chantier de Jean Férou ! répondirent-ils en même temps.

Je m'arrêtai saisi : on eût dit que Dieu avait écouté mes prières, et qu'il s'était chargé de me venger. Il faut bien l'avouer maintenant, le premier mouvement fut de satisfaction ; mais il ne dura que le temps d'un éclair : presque aussitôt je rougis en moi-même de mon contentement. Ramené aux bons sentiments, il me sembla que j'étais plus obligé qu'un autre de porter secours au maître maçon, et de racheter par l'action mes souhaits de malheur. Cette idée fut comme une flamme qui me traversa le cœur. Je m'élançai à la suite des gens qui passaient, et j'arrivai au chantier de Férou.

Le feu, d'abord mis à un appentis, avait bientôt gagné tout le reste. Au moment où j'arrivai, les amas de charpente et de voliges formaient autour de la maison une ceinture de flammes qui empêchait d'y arriver. Des ouvriers couraient au milieu de la fumée, écartant les matériaux en

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