‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 38 sur 45 · I0O LA VENGEANCE & UN HONNETE HOMME · texte numérisé non relu

I0O LA VENGEANCE & UN HONNETE HOMME

feu. Je me joignis à eux, et nous finîmes par nous ouvrir un passage. Arrivés à la maison, nous la trouvâmes fermée. Quelques voix s'écrièrent que Jean Férou devait être chez son frère à Andilly ; mais plusieurs autres répondirent qu'ils l'avaient rencontré le soir même au village; l'un d'eux l'avait même vu rentrer, comme il le dit, avec un coup de tisane dans la tête9 et un bouteille sous le bras. Ivre et endormi, il n'avait sans doute rien entendu.

Cependant le danger devenait de plus en plus pressant. L'incendie, qui s'était étendu par derrière, passait déjà audessus de la toiture du petite pavillon. Nous frappions en vain à la porte refermée, nous appelions le maître maçon de toute la force de nos poumons: rien ne répondait! Dans ce moment, il se fit sur nos têtes un effroyable craquement, et les tuiles détachées se mirent à tomber avec une pluie de charbons : c'était le toit qui éclatait ! Tout le monde s'enfuit. Je me retournai : Jean Férou, enfin réveillé, venait de paraître à l'une des fenêtres du pavillon.

Surpris dans son ivresse et encore tout étourdi, il regardait avec des exclamations d'épouvante, sans avoir l'air de bien comprendre. Toutes les voix lui crièrent à la fois de descendre et de fuir ; mais le malheureux, hors de lui, continuait à regarder les flammes qui couraient à travers le chantier, en répétant d'un accent lamentable :

Le feu ! le feu !

Deux ou trois d'entre nous se décidèrent à revenir sur leurs pas et à se rapprocher du pavillon. L'incendie commençait déjà à fendre les planchers. Nous avertîmes le maître maçon que le moindre retard pouvait lui coûter la vie. Il parut enfin le comprendre, car il rentra vivement comme s'il se fût décidé à gagner la porte, et nous nous rapprochâmes pour lui porter secours. Des étincelles qui

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jaillissaient à travers les volets du rez-de-chaussée, nous apprirent alors que les flammes avaient envahi en même temps l'étage inférieur et les combles. Jean Férou reparut bientôt à la fenêtre, en criant que l'escalier était en feu et en demandant une échelle. Quelques-uns coururent en chercher; mais, au milieu de ce désordre et de cette destruction, il était douteux qu'ils pussent en trouver à temps. L'incendie du rez-de-chaussée grandissait rapidement ; au lieu de pétiller, la flamme commençait à gronder dans l'intérieur comme dans une fournaise. Jean Férou, chargé de papiers et de sacs d'argent, était à cheval sur la fenêtre, criant qu'on l'aidât à descendre ; mais ceux qui se trouvaient là restaient immobiles par impuissance ou par épouvante. Je me sentis tout à coup saisi d'une courageuse volonté ; l'idée du danger disparut, je ne vis plus qu'un homme à sauver.

Je courus à une des fenêtres du rez-de-chaussée, et, m'aidant des volets, j'arrivai jusqu'au cordon10 du premier étage. Là, mes épaules étaient presque au niveau des pieds du maître maçon; je lui criai de s'en servir comme d'un point d'appui. Férou, que l'émotion avait dégrisé, ne se le fit point répéter : il enjamba la fenêtre et se laissa glisser jusqu'à moi. Son poids me fit d'abord perdre l'équilibre, je chancelai; mais, me rattrapant au mur, j'enfonçai les ongles dans les jointures des pierres auxquelles je me retins par un effort de vaillantise, et le maçon se servit de mon corps comme d'une échelle pour arriver à terre sans malheur.

Ce fut seulement quand je l'eus rejoint qu'il me reconnut. Il recula de trois pas, porta la main à son front, et, après avoir balbutié quelques mots que je ne pus comprendre, s'assit sur un débris de poutre qui fumait encore.

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Tant d'événements coup sur coup l'avaient anéanti; il était sans force pour s'expliquer et pour remercier. Peut-être lui manquait-il aussi la volonté. Jean Férou était un cœur où les sentiments entraient aussi difficilement que le coin dans la pierre. Rien que pour ne pas vous traiter en ennemi,11 il avait besoin d'un effort. Sa femme avait dû le quitter après dix-huit années de tourments et de patience ; ses enfants avaient cherché hors de chez lui le pain des étrangers, et, de tous ceux avec lesquels il avait travaillé et vécu, aucun ne s'était fait son ami. Devenu mon obligé depuis l'incendie du chantier, il renonça à me nuire, mais ce fut tout. Quand je le rencontrais, il passait droit comme s'il ne m'eût jamais vu; si l'on parlait de moi, il ne disait plus rien ou s'en allait brusquement : l'ours avait seulement renoncé à mordre, sans s'apprivoiser.

Heureusement que les témoins du service rendu me dédommagèrent de cette froideur. Ils racontèrent comment je m'étais conduit avec le maître maçon et l'on m'en sut d'autant plus de gré que l'on apprit en même temps ce que j'avais eu à en souffrir la veille. D'avoir seulement fait mon devoir parut de la générosité, et chacun me paya en estime ce que Jean Férou me refusait en reconnaissance.

Après avoir lutté deux ans, le maître maçon quitta brusquement le pays sans rien dire et je n'en ai jamais entendu parler depuis.

Bientôt un fils et une fille nous consolèrent de la perte de notre premier enfant. La bonne amitié, la joie, l'aisance et la santé formaient les quatre coins de notre ménage. Geneviève chantait tout le jour; les petits grandissaient en gazouillant; l'argent venait de lui-même à notre armoire; la bonne chance brillait sur nous comme un plein soleil! Je puis dire que ce temps a été le meilleur de toute ma vie,

car c'est celui où j'ai le mieux senti le bonté de Dieu. A la longue, on s'accoutume au bonheur, et on le réclame comme le paiement d'une dette, au lieu de le recevoir comme un cadeau; mais alors je n'étais pas gâté par la Providence; j'avais encore sur les lèvres l'amertume du pain de la misère, ce qui me faisait mieux sentir le bon goût du pain de la prospérité.

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