CHAPITRE III
Un soir d'hiver, M. Saurin m'avait gardé plus tard pour résoudre des questions ; je ne revins chez nous qu'à la nuit close. En arrivant, je trouvai la porte fermée ! c'était l'heure où mon père était habituellement de retour, et où ma mère préparait le souper. Je ne pouvais comprendre ce qu'ils étaient devenus tous deux; je m'assis sur les marches de l'escalier pour les attendre.
J'étais là depuis quelque temps, lorsque Rose descendit et m'aperçut. Je lui demandai si elle savait pourquoi notre porte était fermée ; mais au lieu de me répondre, elle remonta tout effarée, et je l'entendis crier en rentrant chez elle : Pierre Henri est là . . . On répondit quelque chose, puis il y eut des chuchotements précipités ; enfin la mère Cauville parut au haut de l'escalier, et m'invita d'une voix très amicale à monter. Elle allait se mettre à table avec ses enfants, et elle voulut me faire partager leur souper. Je répondis que je voulais attendre ma mère.
Elle est sortie . . . pour une affaire, dit la veuve, qui avait l'air d'hésiter; peut-être bien qu'elle ne rentrera pas de sitôt ; mange et bois, mon pauvre Pierre ; ce sera toujours un repas de fait.
Je pris place près de Rose ; tout le monde gardait le silence, sauf la mère Cauville qui m'excitait à manger; mais, sans savoir pourquoi, j'avais le cœur serré. J'écoutais toujours s'il ne montait pas quelqu'un dans l'escalier, et je regardais à chaque instant vers la porte.
Le repas achevé, on me donna une chaise près du feu : les Cauville étaient debout autour de moi, et continuaient à ne rien dire. Ce silence, ces soins finirent par m'effrayer; je me levai en criant que je voulais voir ma mère.
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Attends, elle reviendra, me dit la veuve.
Je demandai où elle était.
Eh bien, reprit la mère Cauville, elle est à l'hôpital.
Elle est donc malade ?
Non, elle est allée conduire ton père qui a eu un malheur au chantier.
Je déclarai que je voulais les rejoindre ; mais la marchande ambulante s'y opposa ; elle prétendait ignorer à quel hôpital le blessé avait été conduit, et soutenait que, d'ailleurs, je ne serais point reçu. Il fallut donc attendre. J'avais le cœur dans un étau et j'étranglais. Tout le monde semblait saisi comme moi. Nous étions assis autour du feu qui pétillait doucement ; on entendait au dehors la pluie et la bise retentissant sur les toits délabrés de la vieille maison. Dans ce moment, un chien se mit à hurler vers les cultures1 de Pantin,2 et, sans savoir pourquoi, je commençai à pleurer. La mère Cauville me laissa faire sans rien dire, comme si elle n'eût pas voulu me donner d'espérance en me consolant ; enfin, assez tard, dans la soirée, nous entendîmes des pas lourds dans l'escalier. La voisine et ses enfants coururent à la porte ; je m'étais levé tout tremblant et je regardais vers l'entrée ; ma mère y parut.
Elle était ruisselante de pluie. Sa figure, tachée de boue et de sang, avait une expression que je ne lui avais jamais vue. Elle s'avança jusqu'au foyer sans rien dire, et tomba sur une chaise. On voyait bien qu'elle avait envie de parler, car ses lèvres remuaient, mais il n'en sortait que des espèces de sifflements.
Je m'étais jeté contre elle et je la serrais dans mes bras. La marchande ambulante lui demanda enfin des nouvelles de Jérôme.
Eh bien ! je vous ai dit, bégaya ma mère d'une voix