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LE CHOIX D'UN PARRAIN

tout ceux qui l'approchaient. J'avais bâti des serres dans son parc, à son entier contentement, et elle avait, de plus, pris en gré Geneviève qui blanchissait son linge: aussi, deux ou trois mois avant la naissance de la petite, avaitelle demandé à être sa marraine, ce que la mère et moi avions accepté avec reconnaissance. L'enfant vint au monde en bonne disposition de vivre; et j'étais dans le bonheur du premier moment quand Mauricet nous arriva. Je n'avais point revu le maître compagnon depuis ses mauvaises affaires, mais je savais que l'entrepreneur, qui l'avait pris à gages, lui faisait la place commode, et qu'il s'était repris de bon cœur à la vie. De fait, je le retrouvai aussi causeur, aussi jovial et aussi actif que dans les meilleurs temps ; l'âge l'avait seulement un peu chargé d'embonpoint. Il nous embrassa à trois reprises, et ne put se retenir de pleurer.

J'ai vu ton chantier en entrant, me dit-il, les deux mains posées sur mes épaules, et ses yeux humides tout près des miens ; il parait que ça va, garçon ... tu fais des provisions d'hiver pour les vieux jours .. . C'est bien, mon brave! La réussite des amis me donne de la santé !

Je répondis que tout marchait effectivement à souhait, et je lui expliquai rapidement ma position. Il m'écoutait, assis près du lit de Geneviève, notre petit Jacques sur ses genoux, et regardant la nouvelle arrivée qui dormait dans son berceau.

Allons, vivat! s'écria-t-il quand j'eus fini; il faut que les braves gens prospèrent, ça fait honneur au bon Dieu ! J'avais besoin de savoir où tu en étais, et c'est pourquoi j'ai demandé au patron quelques jours de campos.

Ainsi, vous nous restez ! dit Geneviève avec une satisfaction visible.

Si c'est un effet de votre part,1 répliquai Mauricet; je ne suis venu que pour vous d'abord ! Depuis tant de semaines que nous étions séparés, j'avais faim et soif de ce paroissien-là! . . .

Il me prit encore les mains.

Et puis, ajouta- t-il en se tournant vers la femme, je savais que la famille allait s'augmenter, et je mitonnais une idée, une idée qui me réjouit depuis trois mois!

Quelle idée? demanda Geneviève.

Celle de vous amener un parrain pour l'enfant.

Un parrain?

Et le voilà ! acheva-t-il en frappant sur sa poitrine ; vous n'en trouverez jamais un de meilleure volonté, ni qui vous aime davantage.

Geneviève ne put retenir un mouvement, et nous échangeâmes un regard; Mauricet s'en aperçut.

Est-ce que j'arrive trop tard? demanda-t-il ; auriez-vous déjà choisi?

Un parrain . . . non . . . balbutia la mère; nous n'avons qu'une marraine. . .

Alors, c'est bien ? reprit le maître compagnon ; vous me la présenterez. De me retrouver ici, voyez-vous, ça me donne le goût de la joie. Faut s'amuser à mort ! Je veux un baptême modèle, avec des dragées, du bordeaux2 à discrétion, et des gibelottes de lapin ! . . . Ah ça ! elle n'est pas trop déchirée,3 au moins, la marraine ?

Je lui répondis avec un peu d'embarras, que c'était madame Lefort, notre riche voisine.

Une bourgeoise ! répéta Mauricet ; excusez du peu ! 4 En voilà un honneur! alors, il faudra se tenir sur son quant-à-soL Mais soyez calmes, à l'occasion on sait avoir un certain genre.6 J'achèterai une paire de gants tricotés !

io6 LE CHOIX D'UN PARRAIN.

Nous n'avions pas eu le temps de répondre quand la voisine entra elle-même! Je fus un moment interdit ; Geneviève s'était soulevée dans son lit. La position devenait véritablement embarrassante. Elle le fut encore bien davantage lorsque madame Lefort rappela la promesse qu'elle nous avait faite, et déclara qu'elle venait s'entendre avec nous pour le parrain.

Comment ! s'écria Mauricet en se redressant ; un parrain ? présent ! . . . j'arrive pour ça de Bourgogne. A ce que je vois, c'est madame qui doit être ma commère . . . Enchanté de l'avantage ! . . . Il faudra s'entendre pour les dragées.

Madame Lefort étonné nous regarda; Geneviève était devenue très rouge, et arrachait le duvet de sa couverture de coton sans oser lever les yeux ; il y eut un silence assez long pendant lequel Mauricet, qui ne s'apercevait de rien, faisait voyager Jacques sur ses genoux avec la chanson d'usage :

A Paris, à Paris,

Sur un cheval gris,

A Rouen, à Rouen,

Sur un cheval blanc.

Ceci change tout, dit enfin la voisine, d'un ton un peu sec ; je venais proposer de nommer l'enfant avec mon frère, le conseiller de préfecture ; j'ignorais que vous eussiez fait votre choix à mon insu.

Que madame nous excuse, répliquai-je, nous n'avions pensé à rien ; c'est le maître compagnon qui, en arrivant tout à l'heure, nous a fait la proposition.

Et nous comptions en parler à madame, ajouta Geneviève.

Minute /6 interrompit Mauricet, qui s'aperçut enfin de notre embarras ; je ne veux contrarier personne ! Ce que

j'en ai dit, c'est par affection ; j'aurais aimé à nommer la petite, vu qu'une filleule est quasiment une fille ; mais ma bonne volonté ne doit pas lui faire tort, et si Pierre Henri trouve mieux, il ne faut pas qu'il se gêne.

Il s'était levée ; l'expression joviale de sa bonne figure avait disparu ; Geneviève et moi nous fîmes ensemble un geste pour le retenir ; nous avions pris notre résolution du même cœur.

Restez, m'écriai-je, on ne peut jamais trouver mieux que de vieux amis comme vous.

D'autant que madame Lefort vous connaît, ajouta Geneviève.

Et se tournant vers la voisine avec un de ces sourires qui supplient :

C'est le brave Mauricet, continuai-t-elle, l'ancien tuteur de Pierre Henri, dont j'ai si souvent parlé à madame ; celui qui l'a aidé, après Dieu, à être un honnête homme. Quand la mère Madeleine est morte, il menait le deuil, et quand nous nous sommes mariés il m'a conduite à l'église. ! Dans le bonheur comme dans la tristesse il a toujours été avec nous ! Madame comprend qu'il a droit de continuer son métier de protecteur près de nos enfants.

Vous avez raison, dit madame Lefort, dont le visage avait repris sa séréneté ; les nouveaux amis ne doivent point usurper la place des anciens ; M. Mauricet, nous nommerons ensemble.

Eh bien! s'écria le maître maçon, touché jusqu'aux larmes, je dis que vous êtes une brave femme ! Mais vous n'aurez pas de regret à ce que vous faites, car on a beau être dans sa grume,' comme le bois pas équarri, on sait ce qu'on doit aux gens bien nés. Madame n'a rien à craindre, elle sera contente de moi.

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