‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 41 sur 45 · LE CHOIX D'UN PARRAIN · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UN PARRAIN

La voisine sourit et changea de conversation. Elle se montra très polie avec Mauricet, qui, après son départ, déclara que c'était la reine des grosses gens. Quant à nous, il serra nos mains dans les siennes avec une expression de reconnaissance qui m'attendrit.

Merci, les amis, nous dit-il d'une voix émue, je vivrais8 cent ans, voyez-vous, que je n'oublierais jamais cette heure! Vous n'avez pas eu honte de votre vieux camarade, et vous avez risqué pour lui de perdre une riche protection ; c'est brave ça, et c'est juste ! Dieu vous en récompensera.

Le baptême se fit à la satisfaction de tout le monde. Mauricet eut des manières de préfet, et madame Lefort ne se montra point trop gênée d'un semblable parrain.

Après quelques jours passés avec nous, le maître compagnon nous quitta content de tout le monde. On pleura un peu en se disant adieu ; Mauricet n'espérait plus nous voir.

Nous revoilà séparés jusqu'au jugement dernier, dit-il; mais n'importe, la dernière entrevue aura été bonne. Ce n'est pas chose si commune, savez-vous, que de se retrouver après une longue absence et de se quitter sans avoir rien à se reprocher l'un à l'autre. Vous êtes sur la grande route de la fortune, les enfants ; ne forcez point les relais et. continuez votre chemin, en prenant garde aux ornières. Je vous laisse là une petite chrétienne qui me rappelera à votre souvenir. Et toi, Pierre Henri, qui écris comme on parle, ne fais plus le fainéant, peins 9-moi, de temps en temps, une lettre où tu me diras l'état du ménage; puisque le diable a inventé l'écriture, faut bien s'en servir.

Il nous embrassa encore, revint au berceau de sa filleule pour la regarder dormir, puis partit ...

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L'espèce de pressentiment qu'il avait eu en nous quittant devait se réaliser; je ne l'ai j'amais revu, bien qu'il ait encore vécu, Dieu merci ! de longues années. De temps en temps seulement des ouvriers m'apportaient verbalement de ses nouvelles avec de petits présents pour Marianne. Le bon compagnon était, disaient-ils, toujours aussi brave à l'ouvrage et aussi chaud pour ses amis; l'entrepreneur qui avait vu à qui il avait affaire, le laissait maître dans sa partie. Mauricet vieillit ainsi heureux et utile, sans jamais croire qu'il eût pu mériter une meilleure position ; c'était, comme on dit, un cœur simple et qui n'avait pas l'idée de refaire les partages après le bon Dieu. Il y a un an seulement que j'appris subitement sa maladie et sa fin. Il était venu au chantier moins vaillant que d'ordinaire, avait reçu une pluie d'orage sans vouloir quitter, et, pris de la fièvre dès le soir, il avait rendu le dernier soupir le surlendemain. Soldat du travail, il était mort, pour ainsi dire, sur son champ de bataille !

Ce fut pour nous une rude nouvelle ! Geneviève l'aimait d'une amitié spéciale ; elle fit prendre le deuil à la petite Marianne. C'était le dernier témoin de notre jeunesse qui s'en allait ; notre dernier parent de choix 10 qu'on mettait sous terre ! Maintenant notre famille commençait à nous ; nos enfants allaient peu à peu nous remplacer ; nous entrions dans la descente, au bas de laquelle s'ouvre la porte du cimetière ! Heureusement qu'on ne s'arrête point à ces idées ! Les hommes vivent comme le monde va, sous la volonté de Dieu ! C'est à lui de penser et à nous de nous soumettre. —

Jacques et Marianne grandissaient sans nous donner de souci et sans en prendre; c'était la bonne humeur de la maison. Le garçon tournait déjà autour des ouvriers et

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apprenait en regardant ; la petite fille suivait partout sa mère, comme si elle avait besoin, pour vivre, de la voir, de lui rire et de l'embrasser.

Cependant madame Lefort nous l'enlevait par instants. Elle-même avait une fille qui s'était prise de vive amitié pour Marianne et ne voulait jouer ou travailler qu'avec elle ; Marianne était son encouragement et sa récompense. Insensiblement notre maison devint comme une dépendance de celle de la voisine. Une porte de communication, qui donnait autrefois du parc dans mon chantier, avait été rouverte. Quand mademoiselle Caroline n'était point chez nous, Marianne était chez elle. Tous les jours, l'enfant revenait avec quelques nouveaux présents : c'étaient des fruits, des jouets, des bijoux même! Plus d'un nous jalousait ces générosités; quant à moi, j'en avais de la reconnaissance, mais seulement à cause de l'amitié qu'elles prouvaient; j'étais plus heureux des caresses de la petite voisine que de ses cadeaux.

Pour dire la vérité, madame Lefort n'y mettait aucune mauvaise fierté. Notre enfant était toujours traitée comme l'égale de sa fille, à qui. même souvent elle l'offrait en exemple. Tout alla le mieux du monde jusqu'au moment ou M. Lefort accepta des fonctions qui le forcèrent de retourner à Paris. En apprenant qu'elle allait quitter Marianne, sa fille jeta les hauts cris; on eut beau lui faire des promesses, rien ne pouvait la consoler. Enfin, la veille du départ, madame Lefort arriva pendant notre souper; elle était suivie d'une femme de chambre qui repartit après avoir déposé un carton. Notre voisine chercha un prétexte pour faire sortir les enfants, et quand nous fûmes seuls :

Je viens causer avec vous de choses sérieuses, dit-elle;

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ne commencez point par vous récrier, et écoutez-moi avec tout votre bon cœur et toute votre raison. Nous le lui promîmes.

Je n'ai pas besoin de vous parler de l'attachement de Caroline pour Marianne, continua-t-elle : vous en avez été témoin et vous avez pu en juger. Ma fille s'est accoutumée à vivre de moitié avec la vôtre ; elle en a besoin pour apprendre et pour être heureuse ; depuis qu'elle craint d'en être séparée, elle n'a plus de goût à rien ; elle refuse tout travail et tout plaisir; on dirait qu'on lui a ôté une portion de sa vie.

Geneviève l'interrompit pour exprimer sa reconnaissance d'une pareille affection.

S'il est vrai que vous lui en sachiez gré, reprit madame Lefort, vous pouvez le lui prouver; votre fille est pour Caroline une sœur de choix ; permettez qu'elle devienne une sœur véritable.

Comment cela? demandai-je.

En nous la confiant, répliqua-t-elle,

Et, comme elle vit que nous faisions tous deux un mouvement, elle s'écria:

Ah ! rappelez-vous votre promesse ; vous vous êtes engagés à m'écouter jusqu'au bout. Je ne viens point vous proposer d'arracher Marianne à votre amitié, mais seulement de lui laisser accepter la nôtre. Il ne s'agit pas de lui ôter sa famille ; nous voulons lui en donner une seconde. J'aurai un enfant de plus sans que vous en ayez un de moins; car tous vos droits vous resteront, et votre fille vous reviendra aussi souvent que vous le voudrez.

Geneviève et moi nous prîmes la parole en même temps pour élever des objections.

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