‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 42 sur 45 · H2 NO TRE FILLE MARIANNE · texte numérisé non relu

H2 NO TRE FILLE MARIANNE

Attendez, interrompit de nouveau madame Lefort ; il faut me laisser tout dire. Ce que vous voulez avant tout, n'est-il pas vrai, c'est le bonheur de votre enfant ; votre plus cher souhait est de lui assurer un avenir tranquille. Eh bien! je m'en charge! Non seulement Marianne recevra la même éducation que ma fille, et partagera tous ses divertissements, mais je m'engage à assurer sa position, à la doter! Je n'ai qu'une fille, et je suis assez riche pour me donner ce plaisir.

La proposition était si extraordinaire, si inattendue, que nous en restâmes tout troublés ; elle s'en aperçut et se leva.

Réfléchissez, dit-elle; je ne veux pas vous surprendre demain vous me donnerez votre réponse, je prendrai alors des mesures pour que mes promesses deviennent un engagement écrit et formel.

Geneviève lui saisit la main, et voulut dire combien elle était touchée de tant de bonté.

Ne me remerciez pas, continua madame Lefort ; ce que je fais est pour ma fille, bien plus que pour la vôtre ; en lui acquérant une compagne dévouée, je l'enrichis. Vous trouverez dans ce carton un des habillements de Caroline; il est destiné à sa sœur d'adoption. Je sens ce que cette explication a d'émouvant pour vous; moi-même, voyez, j'ai peine à ne pas pleurer : aussi, je désire éviter un second entretien sur ce sujet. Si vous vous décidez à accepter mes propositions, conduisez-moi demain Marianne avec son non nouveau costume, ce sera une preuve que Caroline peut la regarder comme sa sœur, sinon . . . épargnez à ma pauvre enfant et à moi-même le chagrin des adieux.

A ces mots, elle nous salua de la main et sortit. J'étais

resté immobile devant la porte, le front baissé, les bras pendants. Geneviève tomba sur une chaise, se couvrit la figure de son tablier et se mit à sangloter. Nous demeurâmes ainsi longtemps sons nous rien dire, mais nous comprenant par notre silence. Le même combat se faisait dans nos cœurs. Malgré ce qu'avait pu dire madame Lefort, nous sentions bien qu'en lui confiant Marianne nous renoncions à la meilleure part de nos droits, que l'enfant changeait de famille et que nous ne pouvions plus espérer que la seconde place dans son attachement; mais les avantages proposés étaient sérieux. Quelque prospère que fût, pour le moment, ma position, je savais, par expérience, que d'une heure à l'autre tout pouvait changer. Une faillite n'avait qu'à compromettre mon crédit, une maladie qu'à déranger mes affaires, ma mort qu'à exposer ceux qui survivraient à la pauvreté! Ce que nous offrait madame Lefort était pénible pour Geneviève et pour moi, mais profitable à Marianne. Si, en songeant à nous il était tout simple de refuser, en ne s'occupant que de notre fille, il était peut-être prudent de consentir. Cette dernière idée finit par dominer. Après tout, les parents vivent pour leurs enfants, non pour eux-mêmes ! Chacun de nous avait fait ces réflexions de son côté, et, quand nous pûmes causer, nous étions arrivés tous deux à la même pensée. Geneviève pleurait; bien que je ne fusse guère plus vaillant, je tâchai de la raffermir.

Allons, du calme ! lui dis-je en parlant bas de peur de faire comme elle; il ne s'agit pas de s'amollir, mais de faire son devoir. Pourquoi s'affliger, si notre enfant doit être heureuse? Remercions plutôt Dieu de nous donner l'occasion d'un sacrifice à son profit; c'est preuve qu'il nous estime et qu'il nous aime.

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