‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 43 sur 45 · NOTRE FILLE MARIANNE · texte numérisé non relu

NOTRE FILLE MARIANNE

Cependant je ne dormis guère cette nuit, et je me levai le lendemain au point du jour ; Geneviève était déjà debout, préparant les habits apportés la veille par madame Lefort. Elle ne fit aucune plainte, n'exprima aucun regret; c'était une brave nature, qui ne remettait jamais en question ce qu'elle croyait nécessaire. Quand Marianne se réveilla elle commença à lui revêtir en silence son nouveau costume. La petite fille parut d'abord surprise: elle voulait savoir pourquoi on lui donnait ces beaux habits de demoiselle ; mais sa mère, qui étouffait ses sanglots, ne pouvait répondre. L'étonnement de Marianne fit bientôt place à l'admiration; elle poussait des cris de joie à chaque nouveau détail de toilette. Espérant tempérer un peu ces transports, je lui dis qu'elle allait nous quitter et partir avec madame Lefort; mais cette nouvelle la laissa presque indifférente. Geneviève me lança un triste regard. L'enfant continuait elle-même sa toilette et racontait tout haut ses espérances : elle aurait une place dans la calèche découverte de madame Lefort; toutes les petites filles du village la verraient dans son nouveau costume ; on allait la prendre pour une demoiselle ! Et comme sa mère, qui venait d'achever, voulut sa serrer une dernière fois dans ses bras, elle se dégagea, en l'avertissant de ne point friper sa collerette.

Geneviève poussa un faible cri et fondit en larmes. J'avais moi-même tressailli ; un rideau venait de se déchirer devant mes yeux ; je pris l'enfant par la main, je la fis entrer vivement dans la pièce voisine, et je revins vers la mère qui continuait à pleurer.

Écoute, lui dis-je à demi- voix, nous nous sommes décidés à donner l'enfant dans son intérêt ; mais il faut savoir si, en voulant lui être utile, nous n'allons pas lui faire du mal !

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Ah ! tu as donc vu . . . comme moi ! . . . bégaya Geneviève.

J'ai vu, repris-je, que le bel habit lui faisait oublier qu'elle allait vivre loin de nous, et que la vanité lui étouffait déjà le cœur.

Elle aime mieux sa toilette que mes baisers ! dit la mère, en redoublant de larmes.

Et nous ne faisons que commencer ! ajoutai-je. On peut à toute force se priver de l'enfant qu'on aime, mais non pas consentir à sa corruption. Je ne veux pas que Marianne devienne plus riche, si c'est à condition de devenir plus mauvaise. Hier, nous n'avions vu qu'un côté de la chose, celui de l'intérêt ; il y en y a un autre plus grave, celui de la moralité. En vivant comme une demoiselle, l'enfant oubliera bien vite d'où elle vient : qui sait si elle n'arrivera pas à en avoir honte ? Cela ne peut pas être, cela ne sera pas ! Va lui ôter son costume, Geneviève, et reste sa mère, afin qu'elle reste digne d'être ta fille.

La pauvre femme se jeta dans mes bras, et courut déshabiller la petite. Nous laissâmes partir madame Lefort sans lui faire d'adieux, ainsi qu'elle nous en avait prié ; mais j'écrivis pour lui expliquer le mieux possible ce qui nous était arrivé. Elle ne répondit rien, et nous n'en entendîmes plus parler : elle n'avait pu, sans doute, nous pardonner notre refus. —

Cependant l'architecte auquel je devais ma position à Montmorency me continuait sa bonne volonté. Il me donnait tous les travaux dont il pouvait disposer, et ne négligeait aucune occasion d'accroître mes bénéfices. Je le regardais comme le véritable auteur de ma réussite, et je ne souhaitais rien tant que de le voir prospérer. Par malheur, c'était un homme que le plaisir entraînait. Confi-

n6 V ARCHITECTE.

ant dans sa science et son activité, il croyait pouvoir faire face à tout, et ne comptait iamais avec ses fantaisies. L'habitation d'été qu'il avait construite était devenue le rendez-vous d'une société brillante. Ce n'étaient que fêtes et festins, sans parler des équipages et du jeu. Je m'aperçus bientôt que ses affaires s'embarrassaient: il faisait attendre les paiements, demandait des avances, acceptait toutes les entreprises. Son crédit en souffrit d'abord, puis sa réputation. On parlait, à demi- voix, d'états de frais grossis,11 de pots-de-vin12 reçus ; mais je repoussais ces accusations comme des calomnies. Pour ma part, j'avais toujours trouvé M. Dupré facile en affaires, mais loyal.

Une compagnie parisienne lui avait confié, depuis deux années, la direction d'une briqueterie et de carrières dont l'exploitation avait pris, grâce a son activité, de très grandes proportions. Cependant l'entreprise, prospère en apparence, n'avait réalisé jusqu'alors aucun bénéfice : les intéressés supposèrent que les absences fréquentes et forcées de M. Dupré favorisaient l'infidélité de quelque employé inférieur ; ils pensèrent qu'une surveillance de détail était indispensable, et me la firent proposer. Avant d'accepter, je voulus consulter M. Dupré lui-même ; il parut embarrassé ; mais, après avoir hésité quelques instants :

Si ce n'est Pierre Henri, ce sera quelque autre, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même ; j'aime encore mieux avoir affaire à une connaissance qu'à un étranger.

Il m'engagea donc à accepter, mais en me conseillant de ne point me tourmenter outre mesure, de laisser les choses suivre leur cours, et, dans tous les cas, de ne rien faire sans l'avertir.

J'entrai aussitôt en fonctions. Les exploitations me

parurent en excellent train, bien montées et vivement conduites. En voyant l'organisation de l'affaire, je ne pouvais comprendre qu'elle n'eût point donnée de résultats plus satisfaisants. La curiosité m'engagea d'abord à en chercher la cause, puis la probité m'obligea à poursuivre. Dès le premier examen, j'avais reconnu des détournements considérables. Je réussis à en dresser la liste et à en apprécier la valeur : ils montaient à une somme d'environ vingt mille francs! Tourmenté de ma triste découverte, j'allai voir M. Dupré, à qui je la communiquai. Au premier mot, il fit une exclamation : je crus qu'il doutait, et je lui mis sous les yeux toutes les preuves. Quand j'eus achevé, il me demanda si j'avais quelque soupçon sur les personnes ; je répondis que je n'en avais aucun, la chose s'étant passée avant mon entrée dans l'affaire.

Alors, n'en parle à qui que se soit au monde ! dit-il vivement ; fais comme si tu ignorais tout ; rappelle-toi que tu n'as rien vu.

Je levai les yeux, stupéfait. Il était très pâle, et ses mains tremblaient. Un affreux trait de lumière me traversa l'esprit; je reculai en le regardant. Il porta un poing à son front avec désespoir ... Je ne pus retenir un cri.

Tais-toi, malheureux ! reprit-il d'un ton qui me fit peur ; ce n'est qu'une irrégularité momentanée . . . mes affaires se rétabliront, et je dédommagerai les intéressés ; mais songe que la moindre indiscrétion peut me perdre !

Il m'expliqua alors longuement les embarras dans lesquels il s'était trouvé, me développa tous ses plans, et me fit la liste de ses ressources. Je Pécoutais, mais sans entendre ; j'étais atterré. Je ne repris ma présence d'esprit que lorsqu'il me demanda de continuer à ne point regarder pendant quelques semaines. Le sentiment de ma respon-

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sabilité me revint alors tout entier, et je compris ce que ma situation avait d'affreux.

Excusez-moi, repris-je en balbutiant ; je puis n'avoir rien vu de ce qui était confie' à d'autres, mais non pas de ce qui a e'té mis sous ma garde; à partir d'aujourd'hui, j'abandonne ma place de surveillant.

Pour qu'on m'en donne un autre qui pourra faire les mêmes découvertes et qui me tiendra à sa merci, s'écria l'architecte amèrement ; j'espérais vous trouver plus de complaisance, Pierre Henri, et surtout plus de mémoire ! . . .

Ah! ne croyez pas que j'aie rien oublié, monsieur! m'écriai-je, remué jusqu'au fond du cœur; je sais que je vous dois tout, et ce que j'ai vous appartient. . .

Il fit un mouvement.

Ne prenez pas ce que je dis pour des mots, ajoutai-je plus fort ; en réunissant mes ressources, je puis avoir, dans quelques jours, onze mille francs. Au nom de Dieu! prenez-les, tâchez de vous procurer le reste, et acquittezvous !

J'avais les mains jointes ; M. Dupré resta quelque temps sans répondre; lui-même était très agité; enfin il me dit avec abattement:

C'est impossible Je vous remerci, Pierre Henri,

mais il est trop tard; je vous ruinerais sans me sauver: vous ne pouvez savoir tout. . .

Il s'arrêta. Je n'osais le regarder, et je ne pouvais parler ! il reprit, après un silence !

Faites ce que vous vouliez donnez votre démission .... Tout ce que je vous demande, c'est le silence sur ce que vous n'auriez point dû connaître.

Il me congédia d'un geste, et je sortis tout hors de moi.

Ce fut environ un mois plus tard que l'on me proposa

la grande entreprise qui devait me conduire en Bourgogne. Ce qui venait de se passer avec M. Dupre' me décida à accepter. Sa vue me rendait malheureux, et le secret dont j'étais dépositaire me faisait trembler ; en m'éloignant, il me sembla que je le laissais derrière moi. Malheureusement, d'autres devaient le connaître: j'appris peu après que tout avait été découvert, et qu'à l'idée d'un deshonneur public, mon ancien patron avait perdu la tête et s'était donné la mort.

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