‹ Confessions de J.-J.Rousseau, Volume 3Chapitre 10 sur 32 · PARTIE II, LIVRE VII. m · texte numérisé non relu

PARTIE II, LIVRE VII. m

quâmes : elle me fit en pleurant l'aveu d'une faute unique au sortir de l'enfance, fruit de son ignorance et de l'adresse d'un séducteur. Sitôt que je la compris , je fis un cri : Pucelage ! m'écriai-je ; c'est bien à Paris , c'est bien a vingt ans qu'on en cherche ! Ah , ma Thérèse, , je suis trop heureux de te posséder sage et saine, et de ne pas trouver ce que je ne cherchois pas.

Je n'avois songé d'abord qu'a me donner un amusement , je vis que j'avois plus fait , et que je m'étois donné une compagne. Un peu d'habitude avec cette excellente fille, un peu de réflexion. sur ma situation, me firent sentir qu'en ne songeant qu'a mes plaisirs , j'avois beaucoup fait pour mon bonheur. Il me falloit à la place de l'ambition éteinte un sentiment vif qui remplît mon cœur; il falloit, pour tout dire , un successeur a maman , puisque je ne devois plus vivre avec elle ; il me falloit quelqu'un qui vécût avec son élève , et en qui je trouvasse la simplicité , la docilité de coeur qu'elle avoit trouvée* en moi; il falloit que la douceur de la vie privée et domestique me dédommageât du sort brillant auquel je renonçois. Quand j'étois absolument seul , mon

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cœur étoit vuide , mais il n'en falloit qu'un pour le remplir. Le sort m'avoit ôté , m'avoit aliéné du moins en partie celui pour lequel la nature m'avoit fait. Dès-lors j'étois seul , car il n'y eut jamais pour moi d'intermédiaire entre tout ou rien. Je trouvois dans Thérèse le supplément dont j'avois besoin ; par elle je • vécus heureux autant que je pouvois l'être selon le cours des événements.

Je voulus d'abord former son esprit; j'y perdis ma peine : son esprit est ce que l'a fait la nature j la culture et les soins n'y prennent pas. Je ne rougis point d'avouer qu'elle n'a jamais bien appris à lire, quoiqu'elle écrive passablement. Quand j'allai loger dans la rue Neuve-des-Petits-Champs , j'avois à l'hôtel de Pontchartrain , vis-à-vis de mes fenêtres , un cadran sur lequel je m'efforçai durant plus d'un mois à lui foire conaoltre les heures : à peine les connaît-elle encore à présent. Elle n'a jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'année , et ne commît pas un seul chiffre , malgré tous les soins que j'ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait ni compter l'argent ni le prix d'aucune chose. Le mot qui lui vient en parlant estsouventi' opposé de celui qu'elle veut

PARTIE II , LIVRE VII. 1 1 3 dire. Autrefois j'avois fiait un dictionnaire de ses phrases pour amuser madame de Luxembourg, et ses quiproquos sont devenus célèbres dans les sociétés où j'ai vécu. Mais cette personne si bornée , et , si Ton veut , si stupide , est un conseil excellent dans les occasions difficiles. Souvent en Suisse , en Angleterre, en France , dans les catastrophes où je me trou- • vois , elle a vu ce que je ne vo yois pas moimême ; elle m'a donné les avis les meilleurs à suivre j elle m'a tiré des dangers où je me précipitois aveuglément , et devant les dames du plus haut rang , devant les grands et les princes , ses sentiments , son bon sens , ses réponses et sa conduite , lui ont attiré l'estime universelle , et à moi , sur son mérite , des compliments dont je sentois la sincérité. Auprès des personnes qu'on aime le sentiment nourrit l'esprit ainsi que le coeur, et l'on a peu besoin de chercher ailleurs des idées.

Je vivois avec ma Thérèse aussi agréablement qu'avec le plus beau génie de l'univers. Sa mère , fière d'avoir été jadis élevée auprès de la marquise de Monpipeau , faisoit le bel-esprit , voulut diriger lf sien , et g&toit par son astuce la simplicité xTe notre commerce.

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L'ennui de cette importunité nie fit un peu surmonter la sotte bonté de n'oser me montrer avec Thérèse en public ; et nous faisions tête a tête de petites promenades champêtres et de petits goûtés qui m'étoient délicieux. Je voyois qu'elle m'aimoit sincèrement , et cela redoubloit ma tendresse. Cette douce intimité me tenoit lieu de tout : l'avenir ne me touchoit plus, ou ne me touchoit que comme le présent prolongé :

je ne désirois rien que d'en assurer la durée.

Cet attachement me rendit toute autre dissipation superflue et insipide. Je ne sortois plus que pour aller chez Thérèse ; sa demeure . devint presque la mienne. Cette vie retirée et domestique fut si avantageuse , à mon travail , qu'en moins de trois mois mon opéra tout entier fut fait , paroles et musique. Il restoit seulement quelques accompagnements et remplissages à faire. Ce travail de manœuvre m'ennujoit fort. Je proposai à Philidor de s'en charger en lui donnant part au bénéfice. Il vint deux fois , et fit quelques remplissages dans l'acte d'Ovide ; mais il ne put se captiver à ce travail assidu pour un profit éloigné , et même incertain. Il ne revint plus , et j'achevai ma besogne moi-même.

PARTIE II , LIVRE Vil. 1 15 Mon opéra fait , il s'agit d'en tirer parti : c'était un autre opéra bien plus difficile. On ne vient à bout de rien a Paris quand on y vit isolé. Je pensai a me faire jour par M. de la Poplinière , chez qui Gauffecoôrt, de retour de Genève, m'a voit introduit. M. de la Poplinière étoit le Mécène de Rameau : madame de la Poplinière étoh sa très-humble écolière. Rameau faisoit , comme on dit, la pluie et le beau temps dans cette maison. Jugeant qu'il protégeroit avec plaisir l'ouvrage d'un de ses disciples, je voulus lui montrer le mien. Il refusa de le voir, disant qu'il ne pouvoit lire des partitions, et que cela le fatiguoit trop. La Poplinière dit là-dessus qu'on pouvoit le lui faire entendre , et m'offrit de rassembler des musiciens pour en exécuter des morceaux. Je ne demandois pas mieux. Rameau consentit en grommelant , et répétant sans cesse que ce devoit être une belle chose que la composition d'un homme qui n'étoit pas enfant de la balle , et qui avoit appris la musique tout seul. Je me hâtai de tirer en parties cinq ou six morceaux choisis. On me donna une dizaine de symphonistes, et pour chanteurs Bérard, Lagarde, et mademoiselle Bourbonnois. Rameau com-

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raença , dès l'ouverture , à faire entendre , par ses éloges outrés , qu'elle ne pouvoit être - de moi. Il ne laissa passer aucun morceau sans donner des signes d'impatience 5 mais a un air de haute-contre, dont le chant étoit mâle et sonore et l'accompagnement très-brillant , il ne put plus se contenir ; il m'apostropha avec une brutalité qui scandalisa tout le monde , soutenant qu'une partie de ce qu'il venoit d'entendre étoit d'un homme consommé dans l'art , et que le reste étoit d'un ignorant qui ne savoit pas même la musique : et il est vrai que mon travail , inégal et sans règle , étoit tantôt sublime et tantôt très-plat , comme doit être celui de quiconque ne s'élève que par quelques élans de génie et que la science ne soutient point. Rameau prétendit ne voir en moi qu'un petit pillard sans talent et sans goût. Les assistants , et surtout le maître de la maison , ne pensèrent pas de même. M. de Richelieu, qui dans ce temps-là voyoit beaucoup monsieur, et , comme on sait, madame de la Poplinière, ouït parler de mon ouvrage et voulut l'entendre , avec le projet de le faire donner à la cour, s'il en étoit content. Il fut exécuté à grand chœur et k grand orchestre, aux frais du

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