PARTIE n, LIVRE VII. i
souvent après le départ d'Alton». J'y apprenais des foules d'anecdotes très-amusantes , et j'y pris aussi peu à peu, non-grâce au ciel jamais les mœurs, mais les; maximes que j'y vis établies* D'honnêtes personnes mises a mal , des maris trompés , des femmes séduites , des accouchements clandestin s , étaient là les textes les plus ordinaires; et celui qui peuploitle mieux les Enfants-Trouvés étoit toujours le plus applaudi. Gela me gagna; je formai ma façon de penser sur celle que je voyois en règne chez des gens très-aimables , et dans le fond trèshonnétes gens, et je me dis : Puisque c'est l'usage du pays , quand on y vit on peut le suivre ; voilà l'expédient que je cherchois. Je m'y déterminai gaillardement , sans le moindre scrupule ; et le seul que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les peines du monde à faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur. Sa mère , qui de plus craignoit ce nouvel embarras de marmaille , étant venue à mon secours, elle se laissa vaincre. On choisit une sage-femme prudente et sûre , appelée mademoiselle Gouin, pour Jui confier ce dépôt; et , quand le temps fut venu , Thérèse fut menée par sa mère chez la Gouin , à la pointe
i $8 LES CONFESSIONS.
Saint-Eustache. J'allai Yy voir plusieurs fins , et je lui portsiun chiffre que fa vois ftk k double Sur deux cartes, dont urne fut mise dans les langes de l'enfant; et il fut déposé pari» sage-femme au bureau des EnÉpcats-Trotfvés , dans la forme ordinaire. L'année suivante, même inconvénient et même expédient , a»
chiffre près* qui fut négligé. Pas plus dé réflexion de ma gart, pas plus d'approbation de celle de la mère ; elle obéit en gémissante Oto verra successivement toutes les vicissitudes que cette fatale conduite a produites dans ma façon de penser, ainsi que dans ma destinée* Quant a présent/ tenons-mu* h cette première époque. Ses suites y aussi cruelles qu'imprévues, ne me forceront que trop d'y revenir.
Je marque ici celle de ma première connaissance avec madame d'Epmay, dont le nom seviendra souvent dans ces mémoires. Elle S'appeloit mademoiselle des Clavettes* et venok d'épouser IL d'Epmay, fils de Bd. de 1» live de BeHegarde, fermier-général. Se» mari étott musicien, ainsi que M. de Francueil. Ette étoit musicienne aussi , et k passion de cet art mit entre ces trois personnes une grande intimité.
PARTIE H, LIVRE VII. i5o, lé. de Fraucaeii m'introduisit chez madame d*Epinaj) Y y soupets quelquefois avec lui.
Bile était aimable, a vok de l'esprit, des talents : c'était assurément une bonne comtois* sande a faire* Mais elle a voit une amie appelée aaademoiselle d'fitte , qui passojt pour méchaste , et qui vivest arec le chevalier de Vaknry,qttt né passait pas peur boucle crois que le commerce de ces deux personnes fit tort à madame d'Epinay, a qui la nature avait donne, avec un tempérament très-exigeant , des qualités excellentes pour en régler ou racheter les écarts. M* de Fraûcueil lui communiqua une partie de l'amitié qu'il avoit pour moi, et m'avoua ses liaisons aveo elle, dont, par cette raison , je ne parlerois pas ici , si elles ne fussent devenues publiques au point de n'être pas mésne cadrée* a IL d'Ëpinay . M. de Francueil me fit même sur^ cette dame des confidences bien singulières y qu'elle ne m'a jamais faites* elle-même, et dont elle ne m'a jamais cru instruit; car je n'en ouvris et n'en ouvrirai de la vie la bouche j ni a elle, ni à qui que ce soit. Toute cette Confiance de part et d'autre rendoit ma situation très-embarrassante , surtout avec madame de Frâneueil , qui me counois-
i4o LES CONFESSIONS, soit assez pour ne pas se défier de moi , quo^ qu'en liaison avec sa rivale. Je consolob de mon mieux cette pauvre femme, à qui son mari ne rendoit assurément pas l'amour qu'elle avoit pour lui. J'écoutois séparément ces trois personnes ; je gardois leurs secrets avec la plus grande fidélité , sans qu'aucune des trois m'en arrachât jamais aucun de ceux dès deux autres , et sans dissimuler à chacune des deux femmes mon attachement pour saVivale. Madame de Francueil, qui vouloit se servir de moi pour bien des choses , essuya dès refus formels; et madame d'Epinay m'a yant voulu charger une fois d'une lettre pour Francueil, non-seulement en reçut un pareil, mais encore une déclaration très-nette que si elle vouloit me chasser pour jamais de chez elle , elle n'avoit qu'a me. faire une seconde fois pareille proposition. Il faut rendre justice a madame d'Epinay. Loin que ce procédé parât . lui déplaire, elle en parla a Francueil avec éloge, et ne m'en reçut pasmoms bien. C'est ainsi que dans des relations orageuses entre trois personnes que fa vois a ménager, dont je dépendois en quelque sorte , et pour qui j'avois de l'attachement, je conservai jusqu'à la fin leur