PARTIE II , LIVRE VIII. 2o
Jél yotte qui avoit tout* dirigé : je ne voulus pas contrôler ce qu'il avoit fait , et , malgré mon ton romain , j'étois honteux comme un écolier au milieu de tout ce monde.
Le lendemain , jour de la représentation , j'allai déjeuner au café du grand commun. Il y avoit là beaucoup de monde. On parloit de la répétition de la veille , et de la difficulté qu'il -y avoit eu d'y entrer. Un Officier qui étoit la dit qu'il y étoit entré sans peine , eojgta au long ce qui s'y étoit passé, dépeignit l'auteur , rapporta ce qu'il avoit fait , çe qu'il avoit dit : mais ce qui m'émerveilla de ce récit assez long j fait avec autant d'assurance que de simplicité , fut qu'il ne s'y trouva pas un seul mot de vrai. Il m'étoit très-clair que celui qui parloit si savamment de cette répétition n'y avoit point été, puisqu'il avoit devant les yeux, sans le connoîtrç, cet auteur qu'il disoit avoir tant vu. Ce qu'il y eut de plus singulier dans cette scène fut l'effet qu'elle fit sur moi. Cet homme étoit d'un certain âge; il n'avoit point l'air fat et avantageux; sa physionomie annonçoit un homme de mérite; sa croix de Saint-Louis annonçoit un ancien officier. Il m'intéressoit malgré son impudent* et malgré moi : tandis qu'il déni-
ao4 LES CONFESSIONS,
toit 'ses mensonges je rougissois , je%aissois les yevm , j'étois sur les épines; je cherchois quel* quefois en moi-même s'il n'y aoroit pas moyen de le croire dans l'erreur et de bonne foi. Enfin , tremblant que quelqu'un ne me reconnût et ne lui en fît l'affront , je me hâtai d'achever mon chocolat sans rien dire , et baissant la tête en passant devant lui , je sortis le plutôt qu'il me fut possible , tandis que les assistants péroroient sur sa relation. Je m'aperçus dans la rue que j'étois en sueur, et je suis sûr que , si quelqu'un m'eût reconnu et nommé ayant ma sortie , on m'auvoit vu la honte et l'embarras d'un coupable, par le seul sentiment de la peine que ce pauvre homme auroit à souffrir.
Me voici dans un de ces moments critiques de ma vie où il est difficile de ne faire que narrer, parce qu'il est presque impossible que la narration même ne porte empreinte de censure ou ^l'apologie. J'essaierai toutefois de rapporter comment et sur quels motifs je me conduisis , sans y ajouter ni louanges ni blâme.
J'étois ce jour-la dans le même équipage négligé qui m'étoit ordinaire , grande barbe et perruque assez mal peignée. Prenant ce défaut de décence pour un acte de couragt, j'entrai