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de cette façon dans la même salle où dévoient arriver, une demi-heure après, le roi, la reine, la famille royale , et toute la cour. J'allai m'établir dans la loge où me conduisit M. de Cury, et qui étoit la sienne : c'étoit une grande loge sur le théâtre , vis-à-vis la petite loge plus élevée où 5e plaça le roi avec madame de Pompadour. Environné de dames et seul d'homme sur le devant de la loge , je ne pouvois douter qu'on ne m'eût mis là précisément pour être en vue. Quand on eut allumé , me voyant dans cet équipage au milieu de gens excessivement parés , je commençai d'être mal à mon aise ; je me demandai si j'étois a ma place, si j'y étois mis convenablement; et, après quelques minutes d'inquiétude , je me répondis, Oui, avec une intrépidité qui venoit peut-être plus de l'impossibilité de m'en dédire que delà force de mes raisons. Je me dis , Je suis à ma place , puisque je vois jouer ma pièce, que j'y suis invité , que je ne l'ai faite que pour cela , et qu'après tout personne n'a plus de droit que moi-même a jouir du fruit de mon travail et de mes talents. Je suis mis à mon ordinaire , ni mieux^ ni pis j si je recommence à m'asservir à l'opinion dans quelque chose ,
m'y voilà bientôt asservi derechef en tout. Pou r* être toujours moi-même , je ne dois rougir en quelque lieu qué ce soit d'être mis selon l'état que j'ai choisi. Mon extérieur est simple et né- , gligé, mais non crasseux ni malppppijg; la barbe nel'est point en elle-même , puisque c'est la nature qui nous la donne, et que , selon le temps et les modes, elle est quelquefois même un ornement. On me trouvera ridicule , impertinent; eh! que m'importe? Je dois savoir endurer le murmure et le blâme, pourvu qu'ils ne soient pas mérités. Âpres ce petit soliloque je me raffermis si bien , que j'aurois été intrépide si j'eusse eu besoin de l'être. Biais soit effet de la présence du maître , soit naturelle disposition dès cœurs > je n'aperçus rien que d'obligeant et d'honnête dans la curiosité dont j'étois l'objet. J'en fus touché jusqu'à recommencer d'être inquiet sur moi-même et sur le sort de ma pièce , craignant d'effacer des préjugés si favorables qui sembloient ne chercher qu'a m'applaudir. J'étois armé contre leur raillerie; mais leur air caressant, auquel je ne m'étois pas attendu , me subjugua si bien que je tremblois comme un enfant quand oneommença*
PARTIE n , LIVRE TOI. ao 7 J'eus bientôt de quoi -me rassurer. La pièce fut très-mal jouée quant aux acteurs, mais bien chantée et bien exécutée quant a la musique. Dès la première scène , qui véritablement est d'une naïveté touchante, j'entendis s'élever dans les loges un murmure de surprise et d'applaudissement,, jusqu'alors inouï dans oe genre de pièces. La fermentation croissante alla bientôt au point d'être sensible dans toute l'assemblée , et , pour parler à la Montesquieu, d'augmenter son effet par son effet même. A la scène des deux petites bonnes gens, cet effet fut à son comble. On ne claque point devant le roi ; cela fit qu'on entendit tout ; la pièce et l'auteur y gagnèrent. J'entendois autour de moi un chuchotement de femmes qui me sembloient belles comme des anges , et qui s'entre-disoieut à demi-voix, Cela est charmant , cela est ravissant il n'y a pas un son là qui ne parle au cœur. Le plaisir de donner de l'émotion à tant d'aimables personnes m'émut moi-même jusqu'aux larmes , et je ne les pu contenir au premier duo , en remarquait que je n'étois pasuseul à pleurer. J'eu&un moment de retour sur moi-même en me rappelant le concert de M. de Treytorens- Cette réminis- *
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cence eut l'effet de l'esclave quUenoit la couronne sur la tête des triomphateurs , mais elle fut courte , et je me livrois bientôt pleinement et sans distraction au plaisir de savourer ma gloire. Je suis pourtant sûr qu'en ce moment la volupté du sexe y entroit beaucoup plus que la vanité d'auteur , et sûrement s'il n'y eût eu là que des hommes, je n'aurois pas été dévoré comme je l'étois sans cesse du désir de recueillir de mes lèvres les délicieuses larmes que je faisois couler. J'ai vu des pièces exciter de plus grands transports d'admiration , mais jamais une ivresse aussi pleine , aussi douce , aussi touchante , régner dans tout un spectacle, et surtout à la cour , un jour de première représentation. Ceux qui ont vu celle-là doivent s'en souvenir ; car l'effet en fut unique.
Le soir même M. le duc d'Aumont me fit dire de me trouver au château le lendemain sur les onze heures, et qu'il me présenteroit au roi. M. de Cury , qui me fit cè message , ajouta qu'on croyoit qu'il s'agissoit d'une pension, et que le roi vouloit me l'annoncer lui-même.
Croira-t-on que la nuit qui suivit une journée aussi brillante fut une nuit d'angoisse et de perplexité pour moi ? Ma première idée , après
PARTIE II , LIVRE VIII. 109 celle de cette présentatioo , se porta sur un fréquent besoin de sortir qui m'avoit fait beaucoup souffrir le soir même au spectacle , et qui pouvoit me tourmenter le lendemain quaifd je ser ois dans la galerie ou dans les appartements du roi , au milieu de tous ces grands , attendant le passage de sa majesté. Cette infirmité étoit la principale cause qui me tenoit éloigné de tout cercle, et qui m'empêchoit d'aller m' enfermer cbez des femmes. L'idée seule de Mkat où ce besoin pouvoit me mettre étoit capable de me le donner au point de m'en trouver mal, à moins d'un esclandre auquel j'aurois préféré la mort. Il n'y a que les gens qui connoissentcet état qui puissent juger de l'effroiM'en courir le risque.
Je me figurois ensuite devant le roi , présenté à sa majesté , qui daignoit s'arrêter, etm'adres» ser la parole. C'étoit là qu'il falloit de la justesse et de la présence d'esprit pour répondre. Ma maudite timidité, quf me trouble devant le moindre inconnu, m'auroit-elle quitté devant le roi de France , ou m'auroit-elle permis de bien choisir ce qu'il falloit dire ? Je voulois , sans quitter l'air et le ton sévère que j'avois pris, me montrer toutefois sensible à Thon*
aïo LES CONFESSIONS,
neur que me feisoit un si grand monarque. Il falloit envelopper quelque grande et utile vérité dans une louange belle et méritée. Pour préparer d'avariée une réponse heureuse , il auroit fallu prévoir juste ce qu'il pourvoit me dire , et j'étois sûr après cela dè ne pas retrouver en sa présence un mot de ce que j'aurois médité. Que deviendrois-je en ce moment , et sous les jeux de toute la cour, s*il alloit m'échappér dans mon trouble quelqu'une de mes balourdises ordinaires P Ce danger m'alarma , m'effraya , me fit frémir au point de me résoudre à tout risque de ne m'y pas exposer.
Je perdois * il est vrai , la pension qui ra-étoit offerte en quelque sorte*; mais je m'exemp» tois aussi du joug qu'elle m'alioh imposer.
Adieu la vérité > la liberté , le courage. Gomment oser parler d'indépendanee et de*desin> téressement? Il ne falloit plus que flatter en me taire en recevant cette pension : encore qui ra'assuroit qu'elle me seroit payée? Que de pas à faire ! que de gens a solliciter! Il m'en cofyeroitplus de soins , et bien plus désagréables , pour la conserver que pour m'en passer. Je crus donc , en y renonçant , prendre un parti très-conséquent à mes principes , et sa-