‹ Confessions de J.-J.Rousseau, Volume 3Chapitre 29 sur 32 · PARTIE II , LIVRE VIII. ai r · texte numérisé non relu

PARTIE II , LIVRE VIII. ai r

erîfier l'apparence à la réalité. Je dis ma résolution à Griram , qui n'y opposa rien. Aux autres j'alléguai ma santé; et je partis le matin.

Mon départit du bruit , et fut généralement blâmé. Mes raisons ne pouvoient être senties par tout le monde ; m'accuser d'un sot orgueil étoit bien plutôt fait, et contentoit mieux la jalousie de quiconque sentoit en lui-même * qu'il ne se seroit pas conduit ainsi. Le lendemain , Jélyette m'écrivit un billet où il me d& tailla les succès de ma pièce , et l'engouement où le roi lui-même en étoit. Toute la journée r me marquoit-il , sa majesté ne cesse de chanter, avec la voix la plus fausse de son royaume , J'ai perdu mon serviteur; j'ai perdu tout mon bonheur» Uajoutoitque, dans la quinzaine, on devoit donner une seconde représentation du Devi», qui constateroit aux yeux de tout le public le plein succès de la première»

Deux jours après , comme j'entrois 9tir les neuf heures chez madame d'Epinay , où j'ai- ' lois sotfper , je me vis croisé par un nacre à la porte. Quelqu'un me fit signe de ce fiacre d'y monter; j'y monte : c'était Diderot. Il me parla de la pension avec un feu que , sur pareil sujet , je n'aurois pas attendu d'un philosophe.

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Il ne me fit pas un crime de n'avoir pas voulu être présenté au roi , mais il m'en fit un terrible de mon indifférence pour la pension. H me dit que, si j'étois désintéressé pour mon compte, il ne m' é toit pas permis de l'être pour celui de madame le Vasseur et de sa fille; que je leur deveis de ne négliger aucun moyen possible et honnête de leur donner du pain; et , comme on ne pouvoit pas dire après tout que j'eusse refusé cette pension , il soutint que , puisqu'on a voit paru disposé a me l'accorder, je devois la solliciter et l'obtenir à quelque prix que ce fût. Quoique je fusse touché de son zèle , je ne pus goûter ses maximes, et nous eûmes a ce sujet une dispute très-vive , la première que j'aie eue avec lui ; et nous n'en avons jamais eu que de cette espèce , lui me prescrivant ce qu'il prétendoit que je devois faire , et moi m'en défendant parce que je crojois ne le devoir pas.

Il étoit tard quand nous. nous quittâmes. Je voulus le mener souper chez madame d'Epi nay, il ne voulut point; et, quelque effort que le désir d'unir tous ceux que j'aime m'ait fait faire en divers temps pour l'engager a la voir , jusqu'à la mener a sa porte , qu'il nous

PARTIE II , LIVRE VIII. *i3 tint fermée , il s'en est toujours défendu , ne parlant d'elle qu'en ternies très-méprisants. Ce ne fut qu'après ma brouillerie avec elle et avec lui qu'il» se lièrent , et qu'il commença d'en parler avec honneur.

Depuis lors Diderot et Grimm semblèrent prendre a tâche d'aliéner de moi les gouverneurs, leur faisant entendre que c'étoit mauvaise volonté de ma part si elles n'étoient pas plus a leur aise, et qu'elles ne feroient jamais rien avec moi. Us tâchoient de les engager à me quitter, leur promettant un regrat de sel, un bureau de tabac , et je ne sais quoi encore , par le crédit de madame d'Epinay. Ils voulurent même entraîner Duclos , ainsi qued'Holbaeh , dans leur ligue; mais le premier s'y refusa toujours. J'eus alors quelque vent de tout ce manège; mais je ne l'appris bien distinctement que long-temps après , et j'eus souvent à déplorer le zèle aveugle et peu discret de mes amis , qui , cherchant à me réduire , incommodé comme j'étois , a la plus triste solitude , ftravailloient dans leur idée a me rendre heureux par les moyens les plus propres a me rendre en effet misérable.

1* carnaval suivant, 1753, le Devin fut

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joué à Paris , et j'eus le temps , dans cet intervalle , d'en faire l'ouverture et le divertissement. Ce divertissement, tel qu'il est gravé, devoit être en action d'un bout à l'autre, et dans un sujet suivi, qui, selon moi, fournissok des tableaux très-agréables. Mais quand je proposai cette idée àTOpéra, on ne m'entendit seulement pas , et il fallut coudre des chants et. des danses à l'ordinaire : cela fit que ce divertissement, quoiqueplein d'idées chàr mantes , qui ne déparent point les scènes , réussit très-médiocrement. J'ôtai le récitatif de Jélyotte, et je rétablis le mien tel que je Pavois fait d'abord et qu'il «art gravé ; et ce récitatif, un peu francisé, je l'avoue, c'esfea-dire traîné par les acteurs, loin de choquer personne , n'a pas moins réussi que les airs , et a paru , même au public , tout aussi bien fait pour le moins. Je dédiai la pièce à' M. Duclos qui l'avoit protégée , et je déclarai que ce seroit ma seule dédicace. J'en ai pourtant fait une seconde avec son consentement ; mais il a dû se tenir encore plus honoré de cette exception que si je n'en avois fait aucune.

J'ai sur cette pièce beaucoup d'anecdotes sur lesquelles des choses plus importantes a

PARTIE H , LIVRE VIII. ai5 dire ne me laissent pas le temps de m'étendre ici. J'y reviendrai peut-être un jour dans le supplément. Je n'en saurois pourtant omettre une , qui peut avoir trait à tout ce qui suit. Je visitois un jour dans le cabinet du baron d'Holbach sa musique ; après en avoir parcouru de beaucoup d'espèces, il me dit, en me montrant un recueil de pièces de clavecin : Voila des pièces qui ont été composées exprès pour moi ; elles sont pleines de goût, bien chantantes : personne ne les eonnoît ni ne les verra que moi seul. Vous devriez en choisir quelqu'une pour l'insérer dans votre divertissement. Ayant dans la tête des sujets d'airs et de symphonies beaucoup plus que je n'en pouvok employer, je me souciois très-peu des siens. Cependant il me pressa tant, que par complaisance je choisis une pastorelle, que j'abrégeai, et que je mis en trio pour l'entrée des compagnes de Colette. Quelques mois après, et tandis qu'on représentait «4e Devin , entrant un jour chez Grimm , je trouvai du monde autour de son.

clavecin -, d'où il se leva brusquement à mon arrivée. En regardant machinalement sur son pupitre; j'y vis ce même recueil du baron d'Holbach ouvert précisément à cette mên*e

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pièce qu'il m'avoit pressé de prendre , en m' assurant qu'elle ne sortiroit jamais de ses mains. Quelque temps après je vis encore ce même recueil , ouvert au même endroit , sur le clavecin de M. d'Epinaj, un jour qu*il avoit musique chez lui. Grimm ni personne ne m'a jamais parlé de cet air ; et je n'en parlerais, pas ici moi-même, si, quelque temps après, il ne s'étoit répandu dans Paris un bruit , qui véritablement ne dura pas , que je n'étois pas l'auteur du Devin du Village. Comme je ne fus jamais un grand croque-notes, je suis persuadé que , sans mon Dictionnaire de musique , on auroit dît a la fin que je ne la savois pas ».

Quelque temps avant qu'on donnât le Dmïn du Village , il étoit arrivé a Paris des bouffons italiens qu'on fit jouer sur le théâtre de l'Opéra , sans prévoir l'effet qu'ils y alloient faire. Quoiqu'ils fussent détestables , et que l'or*chestre , alors très-ignorant , estropiât comme a plaisir les pièces qu'ils donnèrent , elles ne Jaissèrent pas de faire a l'opéra françois un tort qu'il n'a jamais réparé. La comparaison de

4 Je ne prévoyois guère*encore qu'on le diroit enfin, malgré le dictionnaire. (Cette note n'est point dans le manuscrit autographe).

PARTIE II , LIVRE VIII. 2 i 7 ces deux musiques , entendues le même jour sur le même théâtre , déboucha les oreilles françoises j il n'y en eut point qui put endurer la traînerie de leur musique après l'accent vif et marqué de l'italienne : sitôt que les bouffons avoientfîni , tout s'en ailoit. Ou fut forcé de changer l'ordre , et de mettre les bouffons à la fin. On donaoît Églé , P ygmalion , le Sylphe ; rien ne tenoit. Le seul Devin du Village soutint la comparaison, et plut encore après la Serva padrona. Quand je composai mon intermède j'avois l'esprit rempli de ceux-là ; ce furent eux qui m'en- donnèrent l'idée , et j'étovsbien éloigné de prévoir qu'on les passeroit en revue à côté de lui. Si j'eusse été un pillard, que de volsseroient alors devenus manifestes , et combien on eut pris soin de les faire sentir J Mais rien : on a eu beau faire , on n'a pas trouvé dans ma musique la moindre réminiscence d'aucun autre ; et tous mes chants , comparés aux originaux , se sont trouvés aussi neufs que le caractère de musique que j'avois créé. Si l'on eut mis Mondonville ou Rameau à pareille épreuve , ils n'en seroient sortis qu'en lambeaux.

Les bouffons firent à la musique italienne III. 10

22o * LES CONFESSIONS/ j'en sortirais. Om me le dk ; je n'en fus que plus assidu à l'Opéra, et je ne sus que longtemps après que M. Anoelet, officier des mousquetaires , qui avoit de l'amitié pour moi, a voit détourné l'effet du complot , en me faisant escorter à mon insu a la sortie du spectacle. La ville venoh d'avoir la direction de l'Opéra. Le premier exploit du prévôt des marchands fut de m'ôter mes entrées , et cela de la façon la plus malhonnête qu'il put imaginer; c'est-àdire en me les faisant refuser publiquement à mon passage; de sorte que je fus obligé de prendre Un billet d'amphithéâtre pour n'avoir pas l'affront de m'en retourner ce jour-la. L'in- - justice étoit d'autant plus criante qug le seul prix que favois mis a ma pièce , en la leur cédant, étoit mes entrées à perpétuité : car, quoique ce fut un droit pour tous les auteurs , et que j'eusse ce droit a double titre , je ne laissai pas de le stipuler expressément, en présence de M. Duclos. 11 est vrai qu'on m'envoya pour mes honoraires , par le caissier de t'Opéra , cinquante louis que je n'avois pas demandés ; mais, outre que ces cinquante louis ne faisaient pas même la somme qui me revenoit dans les règles , ce paiement n'a voit rien de

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