‹ Confessions de J.-J.Rousseau, Volume 3Chapitre 30 sur 32 · PARTIE II , LIVRE VIII · texte numérisé non relu

PARTIE II , LIVRE VIII

commun avec le droit d'entrées formellement stipulé , et qui en étoit entièrement indépendant. H y avoit dans ce procédé Une telle complication de brutalité et d'iniquité* que le public, alors dans sa plut grande amraosité contre moi , ne laissa pas d'en être unanimement choqué ; et tel qui m'avoit insulté la veille crioit le lendemain tout haut dans la salle qu'il étoit honteux d'ôter ainsi les entrées a un auteur qui les avoit si bien méritées, et qui pouvoit même les réclamer pour deux» Tant est juste le proverbe italien 9 ch? ognun' ama la giustizia in casa d'altmi. ,

Je n'avois là-dessus qu'un parti à prendre , c'était de réclamer mon ouvrage puisqu'on m'en ôtoit le prix. accordé. J'écrivis pour cet effet à M. d'Argeason, qui avoit le département de l'Opéra , et je joignis à ma lettre un mémoire qui étoit sans réplique» et qui demeura sans réponse et sans effet, ainsi que ma lettre. Le silence de cet homme injuste me resta sur le coeur , et ne contribua pas à augmenter l'estime très-médiocre que j'eus toujours pour son caractère et pour ses talents. C'est ainsi qu'on a gardé ma pièce à l'Opéra , en me frustrant du prix pour lequel je i'avois

LES CONFESSIONS, cédée. Do foible au fort,, ce seroit voler; du fort au foible , c'est seulement s'approprier le bien d'autrui. *

Quant au produit pécuniaire de cet ouvrage, quoiqu'il ne m'ait pas rapporté le quart de ce qu'il auroitrapporté dans les mains d*un autre, il ne laissa pas d'être assez grand pour me mettre en état de subsister plusieurs années , et suppléer à la copie, qui alloit toujours assez mal. J'eus cent louis du roi , cinquante de madame de Pompadour pour la représentation de Bellevue , où elle fit elle-même le rôle de Colin, cinquante de l'Opéra, et cinq cents francs de Pissot pour la gravure ; en sorte que cet intermède , qui ne me coûta jamais que cinq ou six semaines de travail, me rapporta presque autant d'argent, malgré mon malheur et ma balourdise , que m'en a depuis rapporté l'Émile , quim'avoit coûté vingt ans de méditation

trois ans de travail : mais je payai bien l'aisance pécuniaire où me mit cette pièce , par les chagrinsmnwqù'eUem'àttira.Eâerutlegerrae des secrètes jalousies qui n'ont éclaté que longtemps après. Depuis son succès, je ne remarquai plus ni dans Diderot ni dans Grimm , ni dans aucun des gens de lettres de ma connois>

PARTIE II , LIVRE VIII. aa3 sance, cette cordialité , cette franchise ,«ce plaisir de me voir , que j'avois cru trouver en eux jusqu'alors. Dès que je paroissois chez le baron, la conversation cessoit d'être générale. On es rassembloit par petits pelotons , on se chuchotait à l'oreille, et je restois seul sans savoir avec qui parler. J'endurai long-temps ce choquant abandon , et , voyant que madame d'Holbach , qui étoit douce et aimable, me recevoit toujours bien , je supportai les grossièretés de son mari , tant qu'elles furent supportables ; mais un jour il m'entreprit sans sujet, sans prétexte , et avec une telle brutalité , devant Diderot , qui ne dit pas un mot , et devant Margency, qui m'a dit souvent depuis lors avoir admiré la douceur et la modération de mes réponses , qu'enfin , chassé de chez lui par ce traitement indigne , j'en sortis , résolu de n'y plus rentrer. Gela ne m'empêcha pas de parler toujours honorablement de lui et de sa maison $ tandis qu'il ne s'exprimoit jamais sur mon compte qu'en termes outrageants, méprisants, sans me désigner autrement que par ce petit cuistre , et sans pouvoir cependant articuler aucun tort d'aucune espèce que j'aie eu jamais avec lui , ni avec personne a laquelle il prit in»

térêt. Voilà comment il finit par vérifier mes prédictions et mes craintes* Pour moi , je crois que mesdits amis m 'au raient pardonné de faire des livres , et d'excellents livres , parce que cette gloire ne leur étoit pas étrangère , mais qu'ils ne purent me pardonner d'avoir fait un opéra , ni les succès brillants qu'eut cet ouvrage , parce qu'aucun d'eux n'étoh en état de courir la même carrière , ni d'aspirer aux raêv mes honneurs. Duclosseul, au-dessus de cette jalousie, parut augmenter encore d'amitié pour moi , et m'introduisit chez mademoiselle Quinault, où je trouvai autant d'attentions, d'honnêtetés , de caresses , que j'avojs trouvé peu de tout cela chez M. d'Holbach.

Tandis qu'on jouoit le Devin du Village k l'Opéra , il étoit aussi question de son auteur à la Comédie françoise , mais un peu moins heureusement. N'ayant pu dans sept ou huit ans faire jouer mon Narci$$e aux Italiens , je m'étois dégoûté de ce théâtre par le mauvais jeu des acteurs dans le françois, et j'aurois bien voulu avoir fait passer ma pièce aux François plutôt que chez eux. Je parlai 4e ce désir au comédien Lapone , avec lequel j'avois fait ©onnoissance , et qui , comme on sait, étoit homme

PARTIE II, UVRE VIII. ^5 4e mérite et auteur» Narcisse lui plut ; il se chargea de le faire jouer anonyme, et, en atr ■tendant , il me procura les entrées , qui me furent d'un grand agrément; car j'ai toujours préféré le Théâtre-François aux deux autres.

La pièce fut reçue avec applaudissement , et représentée «ans qu'on en nommât l'auteur ; mais j'ai lieu de Croire que les comédiens et bien d'autres ne l'ignoroieni pas. Les demoiselles Gaussin et Grandval jouoient les rôles d'amoureuses, et , quoique l'intelligence du tout fut manquée à mon avis , on ne pouvait pas appeler cela une pièce absolument mal jouée.

Toutefois je fus surpris et touché de l'indulgence du public , qui eut la patience de l'entendre tranquillement d'un bout à l'autre , et d'en souffrir même une seconde représentation sans donner le moindre signe d'impatience. Pour moi, je m'ennuyai tellement à la première, que je ne pus tenir jusqu'à la fin; et, me réfugiant au café Procope , qui était vis-à-vis , j'y trouvai Boissi et quelques autres , qui , probablement , s'étoient ennuyés comme moi. Là je dis hautement mon peccawi, m'avouant hftnblement l'auteur de k pièce, et en parlant comme tout le monde en penioit. Cet aveu pu-

aa6 LES CONFESSIONS,

blic de Fauteur d'une mauvaise pièce qui tombe fut fort admiré , et me parut très-peu pénible. J'y trouvai méra*un dédommagementd'amourpropre dans le courage avec lequel il fut fait , et je crois qu'il y eut en cette occasion plus d'orgueil à parler, qu'il n'y auroît eu de sotte honte à se taire. Cependant, comme il étoit sûr que la pièce , quoique glacée à la représentation , soutenoit la lecture , je la fis imprimer ; et , dans la préfacé , qui est un de mes bons écrits , je commençai de mettre a découvert mes principes un peu plus que je n'avois fait jusqu'alors.

J'eus bientôt occasion de les développer tout-à-fait dans un ouvrage de plus grande importance ; car ce fut, je pense , en cette année 1753 que parut le programme de l'académie de Dijon sur l'Origine de V inégalité parmi les hommes»- Frappé de cette grande question, je fus surpris que cette académie eût osé la proposer ; mais , puisqu'enfin elle avoit eu ce courage , je pouvois bien avoir celui de la traiter, et je l'entrepris.

* Bour méditer à mon aise ce grand sujet, je fis a Saint-Germain un voyagé de sept à huit jours avec Thérèse, notre hôtesse, qui étoit

PARTIE II , LIVRE VIII. 227 nue bonne femme , et une de ses amies. Je compte ce voyage pour un des plus agréables de ma vie. Il faisoit très-beau : ces bonnes femmes se chargeoient des soins et de la dépense ; Thérèse s'amusoit avec elles , et moi , sans souci de rien , je venois m'égayer sans gêne aux heures des repas. Tout le reste du temps , enfoncé dans la forêt, j'y cherchois, j'y trouvois Pimage des premiers temps 5 dont je traçois fièrement l'histoire : je faisois main-basse sur les petits mensonges des hommes ; j'osois dévoiler à nu leur nature , suivre le progrès du temps et des choses qui Font défigurée ; et , comparant l'homme de l'homme avec l'homme naturel , leur montrer dans son perfectionnement prétendu la véritable source de ses misères.

Mon âme , élevée par ces contemplations sublimes , s'osoit placer auprès de la Divinité, et , voyant de là mes semblables suivre dans l'aveugle roulede leurs préjugés celle de leurs erreurs , de leurs crimes , je leur criois d'une foible voix qu'ils ne pouvoient entendre : Insensés , qui vous plaignez sans cesse de la nature ; apprenez que tous vos maux vous viennent de vous.

De ees méditations résulta le Discours sur

ï inégalité , ouvrage qui fut plus du goût de Diderot (fixe tous mes autres écrits , et pour lequel ses conseils me furent le plus utiles . 1 , mais qui ne trouva dans toute l'Europe que peu de lecteurs qui l'entendissent, et aucun de ceux* lç qui voulut en parler. Il avoit été fait pour concourir au prix : je l'envoyai donc , mais sûr d'avance qu'il ne Pauroit pas > et sachant bien que ce n'est pas pour des pièces de cette étoffe que sont fondées les prix des académies.

Cette promenade et cette occupation firent

* Dans le temps que j'é cri vois ceci, je n'a? ois encore aucun soupçon du grand complot de Diderot et de Crrimm, sans quoi j'aurois aisément reconnu combien le premier abusoit de ma confiance » pour donner à mes écrits ce ton dur et cet air noir, qu'ils n'eurent plus quand il cessa de me diriger. Le morceau du philosophe qui s'argumente en se bouchant les oreilles pour s'endurcir aux plaintes d'un malheureux est de sa façon, et il m'en avoit Fourni d'autres plus forts encore que je ne pus me résoudre à employer. Mais,* attribuant uniquement cette humeur noire à celle que lui avoit donnée le donjon de Vineetmes, et tftut on retrouve dans son Clairval une assez forte dose , il ne me vint jamais à l'esprit d'y soujpieonner la moindre méchanceté.

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