‹ Confessions de Madame***[pseud.]; principes de morale pour se conduire dans le mondeChapitre 3 sur 5 · Ï>B MADAME · texte numérisé non relu

Ï>B MADAME

pour les vertus possibles, plus que pour les vertus sublimes , auxquelles peu de personnes peuvent atteindre ; et si on en restoit là , on ne seroit point coupable : mais quand , méprisée de son mari , maltraitée dans sa maison, l'amour est devenu le seul bonheur qu'on ait sur la terre , il est bien à craindre que la reconnoissance pour l'amant ne soit portée trop loin.

Une femme qui , dans cette situation , sa-crifie ses devoirs à l'amour, fait sûrement une grande faute; rien ne la dégage de son serment, et les torts d'âutrui ne peuvent légitimer ce qui est condamnable en soimême ; mais elle n'est ni ingrate , ni fausse , ni perfide envers un mari qui a perdu tout droit à ses sentimens. Quand il s'est conduit aussi indignement avec elle , c'est pour soi qu'il faut être vertueuse avec un tel époux , r afin de trouver toujours dans son cœur les véritables consolations attachées à une conduite sans reproche.

Je crains ici d'avoir une morale trop relâchée ; mais je dis ce que je sens , et ne veux point me peindre meilleure que je ne suis.

En considérant la manière dont se font nos

mariages , les procédés de beaucoup de maria, n'est-il pas des circonstances où une

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femme sensible et malheureuse ponrroîl abandonner son âme à un amour étranger, sans que la vertu et la morale en fussent blessées. En se mariant , on ne fait point le serment d'aimer : l'amour se mérite , et il se~ roit absurde de le commander. En gardant la fidélité promise 9 aucun engagement n'est violé. Une femme qui ne connoit de l'amour que les plaisirs et les émotions de l'âme , qui conserve la foi jurée comme un article de probité auquel rien ne peut la faire manquer; qui est sûre de conserver des principes fondés sur la raison et la justice , sera-t-elle coupable si elle laisse aller son cœur aux douces impressions d'un sentiment qui fera le charme et la consolation de sa vie?

Si , en formant ce plan d'innocence , elle a trop présumé de ses forces; si sa sécurité n'étoit qu'imprudence , elle rentre dans la classe des femmes coupables, et ce n'est point elle que je défends, mais la femme sensible et vertueuse qui n'a jamais manqué à ses devoirs. Sans doute , c'est un tort de s'exposer à devenir coupable, et la vertu qui refuse d'entrer en dispute avec les séductions de l'amour, a plus de dignité et d'élévation que celle qui prétend en triompher.

L'une aura toujours été irréprochable , Tau-

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Ire ne sera justifiée qu'après une épreuve dangereuse.

- Mais enfin , si elle est justifiée , ne serafcelle pas digne d'estime , et la femme dont le sort est lié à un mari qui ne l'aime point , qui la traite avec mépris , sera-t-elle condamnée à ne jamais jouir du plaisir d'aimer? Fandra-t-il que sans cesse elle défende son cœur contre les plus douces joies de la vie? Est-il donc si difficile de retrancher à l'amour les familiarités qui le détruisent et le dégradent?

Je me suis toujoursétonnée que les hommes regardassent la sagesse comme une chose si difficile. Le préjugé qui les force à s'exposer au danger de perdre la vie, me paroît d'une toute autre difficulté.

Si une femme est née avec des penchans opposés à ses devoirs , elle n'a qu'à fuir les occasions d'y manquer.

Mais si un homme est physiquement constitué de manière à frémir à la vue du danger, il aura beau vouloir s'y exposer, ses forces se refuseront à l'exécution de sa volonté.

Une résolution forte donne toujours le pouvoir de s'empêcher de faire une action ; la résolution la plus absolue ne donne pas

la puissance de faire ce qu'on a résala i et c'est une grande différence.

On pourrait dire que l'amour le plus pur ne sauve pas de la nécessité d'être fausse avec son mari , et qu'à cet égard on seroit aussi vicieuse qu'on Test dans un amour coupable : la difficulté n'est qu'apparente.

Une femme qui n'est point aimée , une femme qu'on maltraite , n'est pas dans le cas de montrer à son mari une tendresse qu'il dédaigneroit. Une conduite douce et soumise est tout ce que le devoir peut lui prescrire. Elle n'est donc point fausse, puisqu'elle est dispensée de témoigner les sentimens qu'elle n'a pas. Tromper n'est pas cacher une vérité , mais la cacher par l'erreur qu'on met à sa place. Elle ne trompe point son mari, en renfermant un secret qu'il seroit dangereux pour elle qui vînt à sa connoissance ; elle auroit la même réserve avec son père , elle l'a envers toute la société. Ce n'est point là une trahison; l'amour seul a le droit d'exiger l'amour, et on ne commet une trahison qu'en enlevant à quelqu'un un bien sur lequel il a des droits légitimes. Si un mari est juste , il sentira que son indifférence borne ses droits à la fidélité qu'on lui a promise.

Je conviens qu'il pourroit. craindre que l'amour le plus pur ne finît pas avec autant d'innocence qu'il auroit commencé; mais s'il n'apprenoit cet amour que dans un temps où il n'en auroit plus rien à redouter, et qu'il fut bien sûr que ses droits eussent été respectés , je tiens qu'il ne pourroit, sans injustice , refuser à sa femme. toute l'estime qu'on doit aux personnes vertueuses.

On pourroit dire encore que pour là réputation, qui, après l'honneur, est tout ce qu'il y a de plus cher aux gens estimables , le danger est le même , soit que la femme qui aime soit innocente ou coupable , et qu'on doit à son mari d'être irréprochable dans l'opinion publique. Si cette objection n'est pas sans fondement , elle n'est pas aussi sans réponse.

Pour toute personne qui n'est pas élevée au premier rang, l'opinion publique ne peut se former et être fixée que par l'opinion particulière de la société intime où une femme se trouve placée. Les gens qui voient le mieux finissent toujours par faire adopter leur opinion dans une société paisible et journalière, où personne n'a un intérêt direct à voir les choses autrement qu'elles ne sont. Une liaison innocente ne

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présente jamais le même aspect qu'une liai- Son coupable ; il ne faut pas un tact bien fin pour en sentir promptement la différence.

Quelque honnête, quelque discret que soit un amant favorisé , il contracte nécessairement avec sa maîtresse une familiarité; qui décèle son secret. On lui a vu toutes les agitations de l'amour, et maintenant on le voit jouir du repos attaché au bonheur ou à l'indifférence. Au contraire , la femme qui a comblé ses vœux ne connoît plus que <leux manières d'exister, l'abandon à ses sentimens et le soin d'en conserver l'objet : elle sent que si elle perd son amant, il ne lui restera plus que le désespoir, le remords et la honte. Toute sa conduite, tous ses mouvemens sont animés par ces deux senti-* mens, l'amour et la crainte. C'est elle qui a les soins prévenans, les attentions délicates , enfin qui fait le rôle que son amant faisoit auprès d'elle avant qu'elle se fût rendue coupable d'une grande foiblesse. J'ai vu des femmes porter ce changement de râle jusqu'à prendre du respect pour l'homme à qui elles s'étoient données. Au contraire , la femme qui est restée vertueuse conserve, au milieu de la passion la plus tendre, une certaine réserve remplie <le délicatesse qui

imprime à ses actions, à ses discours un caractère de pudeur et d'innocence, auquel on ne peut se méprendre si on veut être juste et non pas méchant.

Il m'est arrivé de pénétrer le secret de plusieurs femmes , seulement parce qu'elles n'avoient pas le même ton de liberté avec l'homme préféré, qu'elles avoient avec le reste de la société : alors , ce qui dévoile leurs sentiroens , prouve leur sagesse.

Si l'amour prend des nuances différentes dans chaque caractère , il se modifie encore d'après la manière d'être de la personne qu'on aime. L'amant d'une femme vertueuse , soit qu'il aime plus ou moins qu'il n'est aimé, aura toujours un enthousiasme ; un respect pour elle, qui F élèvera au-dessus de toutes les autres femmes.

Les hommes ont beau traiter légèrement la vertu qui s'oppose à leurs plaisirs , son ascendant les forcera toujours à lui rendre hommage. Si les femmes savoient tout ce qu'elles perdent en y renonçant, aucune n'y seroit infidèle; au défaut de principes, on pratiqueroit la sagesse comme un moyen politique de conserver l'adoration et l'empire , qui sont détruits dès qu'on a montré ^a faiblesse.

Dans un siècle corrompu , il seroit trèsutile, dans les leçons qu'on donne aux jeunes personnes ,- d'aider la vertu par la vanité ou par le sentiment plus louable du désir de conserver l'amour et l'estime de l'objet aimé.

Mais , pour en revenir à ce que j'ai avancé, je suis persuadée que si on veut y faire attention , on conviendra que rien n'est si facile que d'assigner juste le traitement qu'un amant obtient de sa maîtresse, par l'air qu'il a auprès d'elle et le ton qu'elle prend avec lui.

Voici mes observations sur ce sujet.

L'homme amoureux qui aspire à plaire sans avoir deviné encore quel est le sort qui l'attend , cherche à se rendre aimable à toute la société où il trouve la femme qu'il aime ; empressé, actif, flatteur pour elle, ses soins découvrent ses sentimens; il n'a pas encore besoin de mystère, et le désir de les montrer à celle qui les cause , l'emporte sur l'intérêt de les cacher aux autres. Dans cette situation , l'homme le plus discret fait cent imprudences dans un jour.

Au contraire , l'amant aimé s'entoure tellement de mystère , que souvent il découvre son secret par les précautions qu'il apporte à

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le cacher. On le voit indifférent au désir de plaire généralement; il n'est plus aimable pour la société; un seul objet l'occupe, tout le reste l'ennuie : ses désirs , ses espérances se montrent par un empressement vif et inquiet qui constate qu'il n'est pas encore favoris^; son enthousiasme pour l'objet aimé le prouve encore mieux : tant que ces symptômes durent, on peut être assuré que sa maîtresse n'a pas cédé.

S'il se trouve un homme assez vertueux 7 assez sensible pour consentir à sacrifier de vains plaisirs à la volonté , à l'honneur de sa maîtresse , on le verra toujours tendre , moins vif, mais égal dans son empressement, présenter l'aspect du repos comme l'amant favorisé. Cependant, la différence entre eux sera bien sensible : le repos de l'un sera l'image de la félicité, le repos de l'autre le tableau de la langueur qui suit la satiété ; l'un respectera sa maîtresse comme une divinité , tandis que l'autre aura avec elle le ton le plus familier.

La situation des amans qui ne sont point aimés est encore bien facile à démêler , et on ne peut rien conclure de leur assiduité , sinon qu'on n'a pas pris assez de soin poup |es écarter,

S'ils sont d'un caractère vif, si l'amour* propre est de moitié dans leurs sentimens $ % on les voit souvent mécontens , agités , turbulens, passant en un moment de la douceur à l'impatience, de la soumission à la fierté , de la flatterie à la satire : toujours exaltés, leur vie est une scène continuelle d'offenses et de repentirs ; il semble que tout ce qu T ils accordent à l'objet aimé soit conditionnel : ce sera un ange, s'ils sont aimés; ce sera moins qu'une femme, s'ils sont rebutés.

Pour les amans qui sont d'un caractère doux , qui ont une passion tendre , chez lesquels l'amour-propre est étouffé par l'amour, on les voit toujours mélancoliques. Quand ils n'obtiennent point de retour , leur empressement a quelque chose de timide qui intéresse pour eux ; on voit dans leurs regards et dans leurs discours un caractère de sensibilité triste et touchante , enfin tout ce qui montre qu'ils ne sont point aimés et qui prouve qu'ils sont dignes de l'être.

Je le répète, toutes ces nuances sont si faciles à distinguer , qu'il est impossible qu'on s'y méprenne dans une société suivie et familière.

Je laisse à part les gens dont les mœurs

smit si corrompues , qu'il leur est impossible de croire à la sagesse; ils mettent si peu d'importance à leurs discours sur ce sujet f qu'il leur est égalde calomnier ou de médire. Avec eux, de quelque manière qu'une femme se conduise, elle n'a rien à gagner ; le seul parti qu'elle ait à prendre , c'est de les fuir % car ils ne s'occupent guère de ce qui ne tombe pas sous leurs yeux.

Mais une jolie personne , dont la figure fait du bruit , ne peut guère échapper à leur censure. Heureusement, les impressions qu'ils donnent sont promptement effacées par une bonne conduite ; et , comme je l'ai déjà dit , c'est la société intime d'une femme qui juge avec certitude ses mœurs , et qiii transmet son jugement au public. Sa réputation peut être attaquée injustement; mais elle ne sera Jamais fixée que par l'opinion de ses juses naturels , qui sont les témoins habituels de ses actions; et je maintiens que la vertu a un tel caractère , que , même dans une liaison d'amour , toujours suspecte , parce qu'il en existe peu qui soient pures , une femme vertueuse ne sera point soupçonnée par ceux qui vivent journellement avec elle. « Je réfléchis que si , par hasard , ce ma- #ii$crit tonjboit çntre les mains de quel-

\o CONFESSIONS

qu'un , on pourroit condamner ma tolérance, et m'accuser de présenter des principes dangereux pour les jeunes personnes ; cela est bien loin de mon esprit et de mon cœur. Si j'écrivois un traité de morale , je me garderois bien d'admettre qu'une femme mariée puisse se permettre un amour étranger , quelque innocent qu'il puisse être ; je dirois , au contraire, ce que je pense sincèrement : c'est qu'on est très-répréhensible toutes les Fois qu'on s'exposa à devenir coupable , et que si, dans ce cas, on a le bonheur d'échapper au danger, on échappe rarement aux chagrins qui suivent l'imprudence.

Mon projet, ici, n'a point été d'examiner les principes qu'on doit suivre , mais de juger , comme je l'ai dit en commençant , le degré de blâme et d'indulgence que méritent les femmes qui s'écartent de leurs devoirs t dans un siècle où les mœurs sont corrom 7 pues , où les mariages se font d'une manière si insensée , qu'on n'y porcéderoit pas autrement si on avoit le dessein de former de mauvais ménages et de rendre les époux malheureux.

L'intention de ce que j'ai écrit n'est pas assurément d'établir qu'il soit permis à une femme d'aimer un autre homme que

son mari , mais de dire qu'en considérant les principes établis dans le monde , le peu d'importance qu'on attache à une faiblesse, 1 on peut juger que la femme qui vit au milieu de ces dangers , est née vertueuse quand , ayant fait la faute de céder à l'amour, elle a eu la force de résister à l'amant.

J'ai excepté de cette tolérance les femmes qui ont eu le bonheur dese marier par inclination : dans ce cas, on jure d'aimer toujours ; et quoique ce serment fait pour l'avenir ne puisse attester que la force de l'amour présent; quoiqu'on puisse cesser d'aimer sans être coupable, on le devient dès que l'on consent à un nouvel amour : car , né point se livrer à l'inconstance , est la promesse réelle contenue dans le serment téméraire de s'aimer toujours; et celui des deux époux qui dévoue l'autre au malheur en s'abandonnant le premier à un attachement étranger,' est infiniment coupable.

J'ai encore interdit l'amour, même le plus innocent , aux femmes qui ont le bonheur d'être aimées de leur mari ; car si elles n'ont point d'inclination pour lui, l'amitié et la reconnoissance doivent les préserver d'un autre attachement. La certitude de faire le malheur de celui qui les rend heu- 2. 4

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reuses , n*cst-il pas le frein le pins puissant? Mon indulgence porte uniquement sur les femmes qui ne sont point aimées et qui sont maltraitées de leurs maris ; celle qui , dans ce cas , s'en tient à un amour innocent , auroit évité les amans dans une situation plus heureuse.

Quant aux femmes veuves ou non mariées, elles peuvent disposer de leur cœur et même de leur personne sans que la probité en soit blessée, pourvu toutefois que l'âge et les circonstances aient fixe leur indépen-* dance; car si elles ont des parens qui ré-* pondent encore de leur conduite et doivent en porter le blâme , elles ne sont plus libres de leurs actions. Rien ne doit attacher si forte ment à un devoir , que la certitude qu'un autre sera puni pour nos fautes; et si c'est manquer essentiellement à la morale que de compromettre volontairement le bonheur d'autrui , -combien ce tort s'aggrave - 1 - il quand il s'agit du bonheur de ceux à qui on doit le plus d'amour, de respect et de reconnoissance !

Mais la femme entièrement libre, qui porte seule l'inconvénient de ses fautes , ne Tépond qu'à Dieu de l'intérieur de son âme, et est quitte envers les hommes quand elle

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* rempli toutes les bienséances que la société exige. Personne n'a le droit de lui reprocher une fbiblesse qui n'offense personne; mais si elle n'est coupable envers qui que ce «oit , elle n'est pas irréprochable à ses yeux quand elle a commis une imprudence dont les suites sont inquiétantes pour son repos.

En cédant à son amant , elle s'est fait un tort irréparable : elle a perdu cette pureté qui est la fleur d'une âme délicate et le complément des grâces de son sexe. Elle n'aura plus cette innocence qui lui donnoit un si grand prix ; ce respect né de l'amour , et qui est son véritable culte , disparoîtra pour toujours.

Elle nç sera plus l'objet de l'enthousiasme, qui exalte, embellit, ennoblit tout, jusqu'aux >désirs qu'il force à se taire. C'étoit une Divinité qu'on adoroit; elle s'est familiarisée , ce n'est plus qu'une femme , et bientôt ce ne sera plus aux yeux de l'amant détrompé qu'une femme ordinaire. De là au changement l'intervalle est court , et le malheur certain. On doit la plaindre; sa foi- Messe n'a fait tort à personne , et son imprudence est trop sévèrement punie.

La Bruyère a eu bien raison de dire que le moindre défaut des femmes galantes est d'être galantes : il a senti que ce vice en

nécessitait beaucoup d'autres. En effet, une femme qui a renoncé aux mœurs est réduite à choisir entre la fausseté et l'impudence; il faut qu'elle trompe son mari , ses amans , la société entière, ou que, résolue à braver l'opinion , elle oppose l'audace au mépris et la méchanceté aux outrages qu'attire Finconduite.

Il paroît impossible qu'une femme galante ait l'âme élevée : le respect de soi-même suffiroit seul pour garantir d'un genre de foiblesse qui met à la merci des caprices , de l'indiscrétion , des insultes des hommes. À combien d'outrages ces lâches complaisances exposent! La fierté en frémiroit, si la vertu restoit en silence. La vanité est aussi exclusive que l'amour, quoiqu'elle n'ait pas les mêmes droits pour l'être. Les hommes ne supportent point qu'on les trompe, et le déshonneur d'une femme est presque toujours la punition de son infidélité. Certainement, il est odieux de punir un être sur lequel on n'a aucun droit légitime; mais le droit n'existe pas pour l'injustice, le pouvoir lui suffit. Dans cet état des choses où la nature et la société donnent la toute-puissance aux hommes , quand il n'existe aucune loi qui puisse les empêcher de perdre et d'avilir les

femmes qui prodiguent leurs faveurs, il suffiroit d'avoir du cœur pour être honnête. Et quand même on auroit le malheur de ne regarder la vertu que comme une chimère ,' en calculant juste «es véritables intérêts , on auroit toujours une bonne conduite.

Si Ton quitte les mœurs d'un sexe pour adopter celles de l'autre , il faut que l'échange soit entier. La galanterie ne se sauvera de l'opprobre que quand les femmes pourront se battre comme les hommes. Jusque-là , il est aussi absurde que honteux de s'exposer à des insultes qu'on n'a pas la force de repousser.

Quiconque a la bassesse de renoncer à l'estime , est intéressé à en priver les autres : il est ordinaire de voir les femmes galantes calomnier tout leur sexe; elles voudroient que toutes les réputations fussent assimilées à la leur.

La galanterie prouve l'incapacité d'attachement; si on étoit susceptible d'amour, on se fixeroit à un seul objet.

Quelle vertu pourroit donc»rester à une femme qui est sans bonne foi , sans respect de soi - même , sans un cœur qui puisse aimer; dont la vie est une scène de trahisons continuelles , qui manque à l'hymen , à l'a-

mour , aux mœurs , à elle-même; qui , bravant tout ce que l'opinion consacre , se passe de l'estime et se résout à combattre hautement la vertu? Pourra-t-on avoir une idée plus favorable de celle qui , reconnoissant elle-même l'avilissement de sa conduite; prend le parti de la fausseté , ressource qui ; en déguisant ses vices aux yeux des autres; en atteste à chaque instant la honte à ses propres yeux ?

Si , dans le siècle où nous sommes , on voit quelques femmes galantes se sauver de l'avilissement , ce n'est que par un rang très- 1 ^levé ou un crédit fort étendu ; l'idée de la puissance subjugue les âmes foibles et séduit celles qui sont intéressées. Un esprit supérieur ou seulement un esprit à la mode; joint à beaucoup d'audace , obtient encore la considération des égards au défaut de celle de l'estime ; mais ces exemples ne sont <Jue des exceptions. En général, la perte des mœurs conduit à l'avilissement, et le sort des femmes galantes est de passer leur jeunesse sans bdhheur , l'âge mur sans considération , et de voir leur vieillesse livrée aux regrets et à la honte.

Quoique les hommes traitent légèrement les mœurs quand le plaisir les sollicite à

Findulgence , ils changent de pensée et <ie langage , dès que l'intérêt personnel les ramène à reconnoître la nécessité de l'ordre.

Tout le monde veut que sa femme , sa fille , sa sœur, et même son amie, soient honnêtes. Les hommes ont plus de délicatesse qu'ils lie pensent ; tous , sans exception , haïssent le vice au fond du cœur; la preuve en est qu'ils le maltraitent toutes les fois qu'ils l'envisagent de sang-froid.

Cependant , en condamnant toutes les femmes qui manquent aux mœurs, il est juste de remarquer qu'elles ne sont pas toutes également méprisables. Les circonstances et les motifs admettent toujours des différences entre les fautes, et cette considération doit entrer dans le jugement qu'on en porte.

La femme qui se livre à l'intérêt est bien plus vile que celle qui cède au plaisir; car, en manquant à. l'honneur , elle manque encore à la nature , qui a voulu qu'un attrait réciproque fût le seul interprète de sa loi. L'une , dans l'exercice même de ses mauvaises mœurs, conserve les privilèges d'un être libre; l'autre, au contraire, se dévoue volontairement au plus honteux de tous les esclavages, c'est-à-dire, à l'état regardé comme le plus abject entre toutes les condi-

tions humaines. Les droits qu'elle donne sut elle par ces odieux traités , sont sans bornes: la bassesse qui cède peut seule en supporter Thumiliation.

Il est pourtant encore un être plus méprisable , c'est la femme qui paye le sacrifice du dégoût .qu'elle inspire. Celle-là , s'il est vrai qu'elle existe , a perdu toutes les qualités de son sexe. Ce n'est plus une femme ; tout est dénaturé chez, elle , et la pudeur qui survit long-temps à la sagesse, et l'amourpropre qui laisse à la femme la plus abandonnée le besoin de plaire et le droit d'accorder. Une telle dépravation est le renversement de tout ordre naturel.

La femme qui se donne suit son penchant; celle qui se vend , prouve qu'elle s'estime encore quelque chose, puisqu'elle se met à un prix. Mais celle qui paye montre , sous tous les rapports , combien elle se méprise elle-même; sa dégradation fait horreur.

Quittons des mœurs tellement dégoûtantes, que j'ai peine à les croire possibles,' et revenons à la classe des femmes qu'on appelle galantes.

Celles qui ont le malheur d'être "entraînées par des sens impétueux sont moins cou-

pables ,~ dans l'origine , que celles qui Manquent de sang-froid à l'honneur ; mais comme l'habitude du vice corrompt nécessairement toute moralité , il arrive , après un certain laps de temps, qu'il ne reste entre elles aucune différence, sinon que les unes sont devenues galantes , parce qu'elles étoient vicieuses , et que les autres sont devenues vicieuses, parce qu'elles ont été galantes: ce qui revient au même pour la confiance que l'on peut accorder à un semblable caractère.

On comprend encore dans cette classe les femmes qui ont eu successivement plusieurs attachemens : ce sont des âmes foibles et tendres, bien plutôt que des âmes vicieuses.

Elles peuvent, en manquant dans un point essentiel, conserver des qualités estimables, 1 être bonnes, douces, bienfaisantes, avoir même toutes les vertus qui tiennent à la sensibilité ; mais elles n'auront jamais celles qui appartiennent à l'élévation de l'âme ou dxx courage, qui demandent de l'énergie , et qu'on ne peut exercer sans avoir un grand empire sur soi-même.

Mais , si le besoin d'aimer a cause leur

foiblesse; si le changement d'objet ne peut

.être rapporté à leur propre inconstance; A

elles ont aimé avec fidélité et bonne fpi , il

So CONFESSION

seroit cruel de les confondre avec des femme» qui se livrent sans amour , et qui , par conséquent , sont sans excuse.

Certainement, comme je l'ai dit d'abord, une femme mariée qui se donne à un seul amant, commet une grande faute : ainsi , il e$t clair que celle qui a successivement plusieurs amans, est plus coupable encore ; caries rechutes aggravent tous les torts. Mais enfin , les foibles$es qui viennent du sentiment n'annoncent pas une âme méprisable comme celles dont le vice est l'origine. Ce qu'il y a de fâcheux pour ces femmes si tendres et si peu maîtresses d'elles-mêmes, c'est qu'elles ont besoin, comme celles qui sont plus coupables, d'avoir recours à la fausseté pour conserver l'estime , ou à la hardiesse pour s'en passer. Avouer qu'on fait peu de cas des mœurs , c'est montrer qu'on est sans délicatesse; entreprendre de masquer continuels t?ment ses actions et ses discours , c 'est re-» noncer à la candeur. «Quelque choix qu'on fasse entre deux partis devenus nécessaires , l'un ou l'autre seront toujours une tache au caractère, qui en sera dégradé. Quoique j'aie le plus grand éloignement pour la fausseté, ^ela préférerais, dans ce cas ', à la franchise } •qui prouveront le mépris des jnceur^

DE MADAttE ***. 5î

Si l'on rougit de ses fautes , si l'on veut se les cacher à soi-même, n'en résuRe-t-îl pa$ qu'on emploie tout pour en dérober la con*< noissance aux autres? Quand 1- hypocrisie de l'honneur tient à un sentiment de respect pour la vertu, elle n'est point haïssable; au contraire ^ elle annonce que l'honnêteté a'est point entièrement sortie d'une âme et qu'elle pourra triompher <le Terreur. Ortf ne distingue point différentes sortes d'hypocrisie , on les juge toutes également odieuses. Cela n'est pas exact; car si c'est une faus-' «été de feindre une vertu que l'on estime ; c'est une double fausseté de feindre une vertu' que Ton méprise. Dans le premier cas , en' prenant l'apparence de ce que l'on juge être le mieux , c'est à sa propre opinion que l'on: sacrifie. Dans le second, c'est pour satis* Éaife à l'opinion des autres que l'on se déguise; l'intérêt en est le motif, et alors la bassesse se trouve unie à la fausseté.

Les femmes galantes véritablement hypocrites sont celles qui, se moquant intérieurement de la sagesse , veulent usurper la considération à force d'artifice.

L'hypocrisie de la dévotion est la plus méprisable de toutes les hypocrisies , parce qu'elle ne laisse aijcun doute sur ses motifs ;

car il est évident que le projet de jouer la dévotion renferme la preuve t qu on la méprise. »

. L'hypocrisie constatée (de cette manière est le complément du plus lâche et du plus méprisable des caractères. . , ,

Si j'ai tenté d'excuser la fausseté qui vient de la pudeur, ce n'est, qu'en la comparant à l'audace qui bravi l'opinion et nie la vertu. . j .' »

Quand Jajau^seté ne nuiroit à personne en particulier, .elle serait encore condamnable, comme un attentat à là confiance qui doit unir les hommes. La pratique en est humiliante; car vouloir se montrer autre que l'on n'est , n'est-ce pas avouer que l'on $' estime beaucoup moins que le personnage que l'on met en sa place ?

Le seul pnpy en d'être toujours vrai , c'est d'être toujours honnête; une âme élevée est incapable d artifice;, la. seule nécessité de cacher ou,, de montrer i;n vice- suffirait pour s'en préserver, quand il ne seroit pas naturel de ( k haïr- ♦.,

J'avoue (pie je me sens de. l'éloignement ppur les fejwpes. galantes ; je voi&4ftns. leur conduite une foule d'immoralités jGujjpurs nécessitées par les grandes fautes, et cela re*

ht MADAME ***. » Si

pousse ma confiance. Comme la sagesse est un sûr garant de mille autres qualités estimables, la galanterie est une annonce de beaucoup de défaute contraires à l'ordre moral. L'idée que j'en' ai «m'impose beaucoup de réserve dans mes jugemens ; car' plus on condamne un vice , plus on doit se garder d'en soupçonner personne légèrement; Pour admettre le mal/ il faut qu'il èoît avéré ; et quand il ne reste plus de place au doute , la pitié doit venir du secours des coupables : car , s'il est juste de* haïr fortement le vice quand' on 1er considère d'une manière abstraite, >il est humain de s'adoucir dès qu'il se personnifie. Ne doit-on pas de la compassion à tous ceux qui prennent un mauvais parti , et ce sentiment ne suffit-il pas pour tempérer le mépris qu'il est si douloureux d'éprouver pour ses semblables ?

I L'âcreté que Ton voit à certaines femmesA

/de bien contre les'fbiblesses amoureuses

/ ressemble à une feussé vertu : la véritable

I est toujours douce et indulgente ; le désordre

\ l'afflige b ien plus qu'il nfe la scandali se.^^^.

Les dispositions à la haine sont beaucoup

^Iusm opposées à la nature que le penchant

qui porte à l'amour. N'usons jamais de ri-

gueur envers nos semblables, abstenonsnous de les juger. On condamne trop facilement les autres sans copuoître ni leurs circonstances , nji les séductions auxquelles ils pnt été efpopés. Combien de, causes se réunissent pour égarer une jeune femme sans conseils et sans expérience! La mauvaise éducation , . le défaut de jugement , l'absence de caractère , la force de l'exemple , et surtout l'immoralité qui nous presse de toutes parts dans le monde : que de raisons pour l'indulgence ! Bornons-nous à haïr et à fuir le mal; mais plaignons tous ceux qui se livrent à l'erreur, excepté les méchans , car ils n'ont pas en leur faveur l'ombre d'une excuse.

Examinons à présent la coquetterie f en la comparant à la galanterie , que quelques personnes croient plus excusable. La coquetterie, bornée au seul désir de plaire, anime toutes les qualités qui rendent aimable, et est plutôt une grâpp qu'un défaut; mais ce terme, pris d^ns« tq^e,^, rigueur ! de son acception., indique cm, vice d'autant plus dangereux , qu'il ne rend point haïssable : an contraire , il met en jeu tous les agrémens propres à séduire. La coquetterie est l'art de faire naître les passions et de les entretenir , son travail est de les exalter par

bt MADAME ***. 5j

une succession continuelle de sentimens opposes et d'autant plus vifs, qu'ils passent tout d'un coup d'une extrémité à l'autre. La (coquetterie met à profit toits les foibles , tous les vices , toutes les vertus d'un caractère ; elle se plaît à régner sur les âmes et à les modifier à son gré; elle désespère , elle console et tient les hommes dans une telle agitation , qu'ils ne sont pas libres de se reeonnottre et de prendre un parti. Eh! comment auroit-on la force de s'arracher à un maltheur qu'on espéré toujours de voir changer en une situation heureuse ?

Ce sont les grands obstacles qui excitent les violens désirs ; la sagesse est la politique nécessaire à la coquetterie; une foiblesse en détruiroit tous les prestiges, et quand on veut conserver l'empire, il ne faut point se donner d'égaux. Ce projet de régner sur les âmes a quelque chose d'assez noble dans son principe ; il tetid à rétablir l'égalité entre les deux sexes. Beaucoup d'hommes abusent du pouvoir de la force , les femtaes coquettes donnent trop d'extension au pouvoir de séduire : de part et d'autre , c'est l'abus d'une puissante légitime changée en despotisme.

Si ces* tyrans ne faisoient jamais la guerre qu'entre eux , on n'auroit point de reprocha

à leur faire ; mais tf op souvent c'est Finno* cence qui est victime de l'injustice , et dans le cas dont il s'agit, ce sont toujours les meilleurs cœurs et les plus sensibles qui se laissent le plus facilement séduire et 'tourmenter* • • ■ » >

Eh J comment pent-on concevoir la pensée de faire servir la beauté et les grâces au tourment des hommes? Il y a dans ce projet de la malignité et de la perfidie : c'est un renversement de l'ordre naturel , bien opposé à l'assemblage ordinaire de nos idées , dans lequel on voit toujours le mal uni à la difformité. Les esprits malfaisans , les démons ne nous sont jamais représentés que sous des formes effrayantes : cette manière de changer le bien en mal est vraiment barbare.

Cependant, comme tout ce qui tient à l'intelligence a quelque chose de plus relevé que ce qui n'appartient qu'aux sens , les vices résultant de l'orgueil ne dégradent pas comme ceux qui naissent des passions plus grossières. La coquetterie asscijëtit tes h ©mmes et ne met jamais dans leur dépendance.

Ainsi elle n'expose point à l'avilissement comïxie la galanterie; mais si elle excite inçîns de mépris , elle doit inspirer beaucoup plus de haine.

Examinons d'une manière générale le résultat des deux. vices- que nous mettons en parallèle : celui qui produira le plus de mal. sera à* coup sur le plus condamnables • •

L'influence des mauvaise» moeurs, est bien, plus étendue que celle de la coquetterie; non-seulement elles nuisent à. la «société actuelle , mais elles préparent les désordres du siècle à venir , en éteignant toutes les vertus; elles détruisent l'amour, le plus puissant de tous les ressorts pour élever et agrandir les âmes, et donnent naissance à une multitude de vices bas et honteux comme leur origine.

La coquetterie est un mal particulier, dont l'influence ne s'étend pas au-delà de son action : loin d'éteindre l'amour, si précieux pour la vertu, elle ne s'occupe qu'à le faire naître et durer. Son art est de l'exalter sans cesse, et son effet d'exciter chez les hommes l'émulation pour toutes les qualités propres à plaire M ,cte À flatter .VorgoeU.de celles à qui Us en font thonupagèj< <

Les mauvaises moeurs ne peu vont .jamais avoir t quinn effet nuisible; la coquetterie pourvoit i!tre un remède salutaire*, quand l'amour disparoît et que les «mœurs s'altèrent. Les gouvernemens modsraes ne font

58 COXFESStOttS

pas assez usage de l'influence des femmes sur les hommes et sur les mœurs; c'est négliger le premier de tous les ressorts.

D'après cet aperçu , je crois pouvoir conclure que le vice de la galanterie , ayant des effets infiniment plus funestes que celui de la coquetterie, mérite encore plus d'être blâmé et proscrit par l'opinion publique; mais si , après avoir jugé les choses , nous en venons à juger les personnes , les coquettes n'auront plus si beau jeu dans ce parallèle; car s'il faut de la bassesse pour se livrer à plusieurs amans en même temps, il faut beaucoup de malignité pour se plaire à faire naître des espérances qu'on a résolu de ne jamais remplir.

Les femmes galantes s'occupent peu de la morale ; si elles ont la conscience du mal qu'elles font , elles n'ont pas celle du mal qu'elles causent : ainsi il serait injuste de faire entrer dans leur condamnation des fautes qu'elles ignorent. La coquette, au contraire , a sous les yeux le tableau entier du malheur qu'elle produit , et , lirin d'en être touchée , elle s'applaudit de l'effet de ses charmes et triomphe de la douleur d'autrui. Il est bien plus difficile de concevoir la bonté unie à la coquetterie qu'à la galanterie. Ces deux

DE MADAME ***. 5g

vices, si différais dans leurs principes et leurs résultats, se rapprochent en quelque chose : ils prouvent également l'incapacité d'attachement et l'habitude du mensonge.

La femme galante est bien plus coupable envers son mari, la coquette a bien plus de torts avec ses amans : Tune nuit à la so~ ciété par l'exemple, l'autre est dangereuse par sa séduction; ses intentions sont plus malignes et son cœur plus endurci. Si la première ne peut se soustraire au mépris , la seconde n'y échappe que par la haine.

L'esprit de coquetterie existe chea les hommes comme chez les femmes , et il faut convenir qu'il y est infiniment plus déplacé. ' La vanité qui le produit est bien petite pour des êtres qui peuvent aspirer à la gloire ; la ruse , l'artifice , tous les petits moyens propres à la faiblesse , deviennent ridicules lorsqu'ils sont joints à l'idée de la puissance. Si l'art de la séduction est condamnable dans les deux sexes t il est à remarquer que l'homme ««^ii en fait usage s'écarte entière* ment dfe sa destination , tandis que la femme n'a que le tort d'aller au-delà de la sienne. ' Les gens à bonnes fortunes sont encore plus criminels que les coquettes; les conséquences de leurs séductions sont plus graves et le mal

60 COKFÉSSIOKS

qui en résulte est beaucoup plus étendu.

Si l'amour payé d'ingratitude est un tourment égal pour l'homme ou la femme qui l'éprouve , les suites en sont bien différentes pour l'un et pour l'autre; le malheur de l'homme finit avec sa passion , celui de la femme se prolonge bien au-delà de la sienne , et quelquefois il dure toute sa vie. •

Si une personne honnête ne peut manquer à ses principes sans éprouver même au sein du bonheur des remords qui en corrompent les délices, quelle intensité et quelle permanence acquerront ces mêmes remords , quand ils n'auront plus rien qui les balance , et qu'on sera forcé de s'avouer que c ? est à un objet méprisable qu'on a tout sacrifié. Si le temps agit promptement sur le désespoir, son effet est bien lent sur la tristesse. Une malheureuse femme trahie f abandonnée par l'objet qui fut tout pour elle, privée à la fois des douceurs de l'amour et de la paix de l'innocence, ne trouvant plus rien autour d'elle qui puisse affecter son âme, reste pour ainsi dire seule au monde avec sa douleur. Une mélancolie sombre et durable succède à la violence du premier état : alors , réduite à un petit nombre d'idées également fâcheuses et toujours

DE MADAME ***. 6ï

les mêmes , son esprit et son âme succombent sous le poids d'un chagrin toujours uniforme , où il n'y a plus rien à apercevoir; où il n'y a plus rien à entreprendre. La perte d'une illusion qui fut chère , la honte d'un mauvais choix , le repentir d'une grande faute , et surtout l'ennui de l'indifférence, lui rendent la vie odieuse. Consolée de l'amant, elle regrette encore l'amour; et la pensée que l'honneur et la raison lui défendent également de songer à reprendre un nouvel être dans un second attachement; ajoute en secret à toutes ses peines.

Dans une situation aussi cruelle , elle n'a pas la liberté de se montrer malheureuse.

Forcée de dévorer ses larmes sous l'apparence d'un visage tranquille , la conservation de la paix domestique , le soin de sa réputation, lui imposent une contrainte continuelle , dont la {nécessité et l'impossibilité , également senties, achèvent de lui ôter tout courage. . •

Souvent même «es maux ne sont pas bornés aux sentimens qui déchirent intérieur rement son âme; son aventure éclate, sa réputation est perdue; on. l'accable de mépris; rejetée de la société, maltraitée de son mari , repoussée de sa famille , la seule faute

d'avoir aimé un objet méprisable , lui attiré plus d'humiliations que n'en essuient de* femmes qui ont eu plusieurs aventures avec des hommes estimables. La moins coupable est souvent la plus punie , et ce n'est point une injustice de la part du public ; il n'a le droit de sévir que contre les choses qui éclatent.

Les hommes qui , en cherchant à plaire , n'ont d'autre but que de satisfaire leur vanité , sont nécessairement indiscrets. Uù triomphe caché ne rempliroit pas leura vues : il ne suffit pas que leur victime soit malheureuse, il faut encore qu'elle soit déshonorée.

Le sort d'un homme séduit, trompé, dé-, sespéré par une coquette , peut-il entrer en comparaison avec celui de la femme dont nous venons de parler ? Pour lui, les peines de l'amour sont bornées au tourment qu'elles causent , il n'en résulte aucune conséquence fâcheuse: son honneur, sa réputation n'y Sont point intéressés , et souvent même une passion malheureuse le sauve de beaucoup d'erreurs dont les suites eussent été plus dangereuses.

S'il a des chagrins , rien ne le force à se contraindre ; il peut répandre sa douleur

dans le sein de ses amis ; en racontant se* peines , il n'a point à confier ses fautes ; la discrétion même ne l'oblige point à se taire * puisque c'est sur les rigueurs de sa maîtresse que tombent toutes ses plaintes. S'il vent fuir l'objet qui causa ses maux , il peut s'absenter, rien ne l'arrête, et toutes espèces de distractions lui sont offertes dans le vide qui suit les passions ; il peut s'occuper de l'espoir d'aimer encore : tout n'est point fini pour lui , l'espérance est un bien qfu'il conserve , et bientôt un nouvel amour fera dis* paraître les chagrins et même le souvenir du premier ; et le point le plus important à son avantage , c'est que , s'il a été mal+ heureux , il n'a au moins aucun reproche à se faire. Le remords ne vient point à la suite de l'amour pour tourmenter de nouveau son âme ; sa conscience est pure , et dès que sa passion est finie , son cœur ne renferme aucun obstacle à recevoir le bonheur comme auparavant.

Jusqu'à présent, il n'a été question que d'un homme libre , parce qu'en général ce sont les jeunes gens qui s'occupent le plus d'amour, et qui sont le plus susceptibles d'être trompés par une coquette. Mais sup* posons <p« ce malheur arrive à un homme

marié, il en résultera sûrement pour lui quelques ' chagrins domestiques. Toute infraction' à Tordre a ses inconvéniens ; mais qu'ils seront légers ces inconvéniens pour un mari , qui , toujours libre et maître chez lui , peut aisément y ramener l'union et la paix f * que ses* distractions ont- éloignées! Son retour* et s<m repentir existeront encore la joie 'et la reconnofesanefe ; ou bien, si ses efforts pour la réunion étbient vains et inutiles ( ce»qui n'arrive jamais ) , il peut fuir ou faire taire des reproches dont l'expression le fatigue ;' tandis qu'une faute du même genre ,' mais beaucoup plus'grave , expose une femme à tout ce que la justice , et même* la tyrannie , jugent à propos de lui feiré souffrir.

En réfléchissant sur le caractère des gens à bonnes fortunes , je le trouve infiniment plus odieux que celui des femmes galantes et des coquettes : ce caractère réunit lesr vices des deux autres , et ses effets ont des suites encore plus funestes.

Le séducteur nuit aux moeurs par l'exemple, comme la femme galante : il va plus loin encore; en corrompant l'innoéence , il les attaque dans ce qu'elles ont dé plus respectable. La femme galante ne désespère dans toute sa vie qu'un ou deux maris , la

séducteur en désole mille : il se plaît à porter le trouble dans les familles, à briser tous les liens de l!amour et du devoir. L'éclat et le scandale forment le cortège de ses triomphes , et ce sont là ses véritables jouissances. Avec autant de mauvaise foi et d'artifice que la coquette , il a bien plus de méchanceté : son ambition n'est pas bornée au plaisir d'inspirer des passions violentes , il publie ses succès -et couvre de honte celles qui Font tendrement aimé. Si c'est manquer à la probité que de révéler un secret quelconque, quel crime n'est-ce pas quand il s'agit du plus important secret que l'amour puisse confier? Celui qui est coupable de le publier , manque tout à la fois à l'honneur , à l'humanité et à la reconnoissance.

L'honneur des hommes n'étant point attaché à des mœurs régulières , le séducteur ne doit pas tomber dans l'avilissement comme la femme galante, quoiqu'à tout autre égard il soit infiniment plus méprisable qu'elle.

Je crois avoir prouvé qu'il est plus dangereux et plus coupable que la coquette ; et il ne me reste qu'à répéter une remarque que j'ai déjà faite en d'autres termes: c'est qu'en quittant le caractère qui convient à l'homme pour y substituer les défauts et les travers* 2. 6

de l'antre sexe , le séducteur joint à tous ses vices la dégradation de son être.

Dès que j'ai pu comprendre ce qu'étoit un homme à bonnes fortunes, je me suis senti un grand mépris pour les gens de ce caractère. A l'ige de dix ans, j' a vois de Faversion pour un être de cette espèce- que je voyois chez mon père. Quoique je sois née avec la crainte de déplaire et surtout de désobliger , je n'ai jamais reçu les galanteries de ces gens -là qu'avec froideur et sécheresse r autant que cela est possible à mon caractère, et je les ai toujours éloignés de ma société.

Le désir d'être aimé , quoique très-différent de la coquetterie , en offre toutes les apparences , et il est facile de s'y tromper. Il faudrait une attention fort suivie pour distinguer les différences des caractères qui paroissent se ressembler; et qui veut, pour le seul intérêt d'être équitable , se donner la peine d'examiner?

Les savans et les moralistes exceptés , il y a peu d'observateurs dans le monde : chacun y est occupé de soi , et n'a le temps ni la patience d'observer ce qui se passe chez les autres. En général , les hommes aiment mieux agir que regarder ; si deux actions ont quelque ressemblance r ils ne balancent pas à

leur assigner la même cause ; une décision prompte convient également à Tamourpropre et à la paresse. Dans le monde , on prononce toujours, on n'examine jamais.

Rien ne paroît plus facile , et cependant rien n'est si rare , que la connoissance parfaite du caractère des gens avec qui on vit , même habituellement : qu'on questionne les hommes d'une même société sui* i*n de ceux qui la' fe composent, et l'on sera souvent étonné non-seulement de la diversité , mais' même de l'opposition des jugemens formés sur son compte.

Le plaisir qu'on prend à imaginer les choses plutôt que de les voir, est une source d'erreurs bien féconde; l'imagination est Une faculté libre que rien n'arrête , avec laquelle on va partout" où Ton veut : au contraire , l'attention est une espèce de servitude qui force de rester à la même place : on i'ennuieroit en recherchant la vérité , on s'amuse en formant un système. Au lieu de reconnoître que tout est particulier et individuel en chaque homme , de manière que depuis que le monde existe , il ne s'en est jamais trouvé deux qui eussent exactement ïe même assemblage de quaKtés et dé défauts ; on suppose que cei*t aines quaKtés ont

une telle analogie , qu'elles doivent toujours se trouver ensemble , de façon que , sur un seul trait d'un caractère, on bâtit tout le reste , comme ce peintre qui , d'après le dessin du nez , faisoit le portrait de toute la figure. La plupart des jugemens sur les caractères ne sont que des systèmes plus ou moins ingénieux , mais presque toujours dényés de vérité et de ressemblance. San* doute il existe, de bons observateurs , qui conçoivent bien les hommes; mais je laisse à part les exceptions , et ne parle que de ce qui est général. Comme il est naturel de tçnir à son ouvrage * les jugemens de l'ima- gination sont ceux dont on revient le plus difficilement. J'ai vu , pour les soutenir, mettre son esprit à la torture, afin de faire cadrer ensemble des vérités si contradictoires , qu'il étoit impossible qu'elles pussent exister dans le même caractère ; je n'en citerai qu'un exemple , parce que c'est celui qui m'a le plus intéressée. J'ai entendu accuser de coquetterie , et d'une coquetterie extrême , une personne remplie de candeur et de bonne foi , dont le visage peignoit tous les mouvemens de l'âme, et qui n'auroit pu soutenir un instant la feinte la plus innocente sans que son air la trahît, Les per-

sonnes vraies ne peuvent déguiser leurs sentiniens , celles» qui ont de la -candeur ne peuvent • le^ cacher. La femme dont je 1 parle allait «bien plu» loin encore * la nature lui avoit imposé une telle nécessité- d'exister tout en dehors-, qu'on ne pptfwitla voir sans la deviner , ni vivre .avtec elle» sans être initié à toutes ses pensées. La discrétion seule commandait à - ce besoin d'épancher son âme, qui lui rendoit pénible de garder un sentiment pour elle toàifce seule; <le partage de tout ce qui est senti étoit i à «ses yeux , la véritable société. Une de ses amies lui demandait un jour comment , si ette avait eu un amant, elle auroit. fait pour leca-> cher. Sa réponse étonna : elle assura que jamais elle n'en seroit convenue , même dans- la plus grande intimité. Je n'en fus pointsurprise ; son extrême répugnance pour les choses déshonnétes lui eût rendu un tel aveu impossible , si elle neût pas . été un obstacle formel contre de certaines fautes* Mais revenons. La femme dont je parle , joignoit aux qualités que je viens d'établir beaucoup de sensibilité ; elle s'intéressoit au bonheur des autres et ne pouvoit les voir souffrir sans souffrir elle-même. Quoiqu'elle ne fût pas entièrement dépourvue d'esprit ,

fO CONFESSIONS

son ineptie , quand il s'âgissoit de traiter avec les différera caractères , ne peut se représenter.

L'idée d'amener quelqu'un à son but par des voies détournées , répugnoit à son caractère et étoit impossible à sa franchise :

toujours elle étoit ce que la nature vouloit qu'elle fut. Dans sa jeunesse , elle ignora qu'il y eût un art de se conduire avec les hommes , et quand l'expérience le Jui apprit , jamais elle ne lui donna la puissance de l'exercer.

Je ne crois pas qu'il soit possible d'imaginer une manière d'être plus opposée à la coquetterie que celle-ci, et, ce qu'il y a de particulier , c'est que les gens qui Taccusoient de ce vice , convenoient de toutes les qualités que je lui accorde. On louoit sa candeur, on la trou voit fort naïve; onconvenoit de la bonté de son coeur. J'ai su qu'un . de ses amans les plus maltraités et qui se plaignoit le plus de sa coquetterie , l'appeloit sa sainte en probité. Est-il concevable qu'on puisse allier des idées aussi contradictoires? Enfin , l'erreur s'étendit à tel point, qu'on lui persuada qu'elle avoit une coquetterie très-répréhensible. Plusieurs fois, elle pleura du reproche que lui en faisoient ses

Dfi MADAME ***. Jf

amies, et à l'âge de quinze ans elle s'en accu* soit tout haut et se croyoit obligée d'en prévenir tous ceux qui lui partaient d'amour.

Ge trait d'une naïveté si particulière ne devoit-il pas seul désabuser de la fausse opinion qu'on avoit sur son compte? car, at-on jamais vu une personne qui veut séduire et tromper t commencer par avertir des pièges qu'elle va tendre? Le premier et le plus nécessaire des artifices de la' coquetterie , c'est d'en éloigner jusqu'au plus léger soupçon.

Quand mon amie eut acquis plus d'expérience , elle se défendit vivement d'une accusation qui , alors, lui parut une injure; mais ce fut inutilement , elle ne persuada personne. Ce qui entretenoit une erreur démentie par tout son caractère, c'est qu'elle trouvoit un plaisir extrême à être aimée; la nature l'avoit faite ainsi; et, comme on voyoit tous ses sentimens , il en résultoit que , loîn de repousser l'amour , elle lui donnoit , sans le vouloir , de l'encouragetnent ; sa candeur pouvoit même la rendre plus dangereuse que ne l'eût été une véritable coquette; car la nature a, pour émouvoir les âmes , une puissance à laquelle l'art n'atteindra jamais. Dès la plus tendre en-

fance % avant de savoir ce que c'étoit qu'aimer , elle montroit une sensibilité extrême aux moindres marques d'intérêt ; le sentiment agissent si immédiatement sur son âme , qu'il ne lui étoit pas plus libre de n'en être pas affectée , qu'il ne l'est à un instrument de ne pas rendre un son quand ses cordes 3ont touchées. Les vertus lui inspiroient une tendre estime; l'esprit pouvoit l'amuser; les qualités aimables excitoientson intérêt , mais l'amitié qu'on avoit pour elle pouvoit seule lui donner de l'amitié.

On ne distingue point assez le désir de plaire par amour-propre, du désir de plaire pour être aimé; si ces deux sentimens offrent quelques apparences semblables , ils n'en sont pas moins entièrement différens dans le principe et les résultats.

Le désir de plaire , qui naît de l'amour-propre, peut conduire à des choses très-condamnables ; il exige la supériorité , et les svtccès qui abaissent les autres sont ses triomphes.

Au contraire, l'envie d'être aimé prend sa source dans la bienveillance qu'on a pour ses semblables : c'est parce qu'on les aime f qu'on veut en être aimé. Cette disposition ne doit produire que des choses aimables ; elle exclut naturellement le goût des succès

DE MADAME ***. y$

qui pourraient mortifier les autres. Quand on veut plaire et être applaudi f on ne mé* nage aucun amour-propre ; quand on veut être aimé , on les ménage tous.

Les moyens de plaire varient selon leé sociétés. Dans un cercle compose de geite frivoles et peu estimables, si la méchanceté*» lart M saisir lés ridicules , le talent d'embarrasser , assurent des succès , qui pourra arrêter celui qui n'a d'autre but que de le»

obtenir?

Les moyens dé se fai*e aimer sont toujours» les mêmes : c'est l'indulgence , 1% bonté, le soin de faire valoir les autr2$, qui attirent la bienveillance , et l'amitié même avec tes mé€hans; on ne se feroit point aimer en les amusant par la méchanceté. Le désir d'être aimé doit développer , étendre les \ uv» , tus et perfectionner le caractère. L'envie de plaire fait souvent adopter des défauts qu'on n'a pas > et met à la merci des défauts et des capricçsdautrui. Si l'on vouloit y faire attention , on saisirait p*omptement la différence de ces deux caractères : avec le premier r on est toujours oceupé de soi; avec le second j. ' on est toujours occupé des autres. Cette différence est aisée à saisir, même par ceux qui ne sont point accoutumé* à réfléchir.

y4 CONCESSIONS

- Mettons en exemple ce que nous avons* établi en raisonnement Supposons deux jolies femmes également sensibles aux applaudissemens , mais dont l'une veut plaire par vanité, et l'autre, parce qu'elle souhaite d'être aimée : nous verrons que leur conduite seraentièrement différente. La première recevrales hommages comme un tribut qui lui appartient ; fière de ses avantages , elle s'occupera sans cesse à mesurer la distance que la nature a mise entre elle et les autres femmes, et prendra plaisir à leur faire sentir et envier sa supériorité : la seconde,' au con~.

traire , ne recevra point d'hommages sans en marquer delà reconnoissance. Plus elle sentira le prix dé la beauté , et plus elle plaindra- la laideur. On la verra , par des attentions délicates , chercher le pardon de ses avantages , dissimulant ses succès à celles qui ne peuvent en obtenir de semblables, et les associant , autant qu'il sera possible , aux hommages qu'elle ne pourra leur /Cacher.

Aussi sera-t-elle aimée des femmes laides qui auront un bon cœur; au lieu que la personne vaine de ses avantages en sera toujours haïe : la vanité et la modestie lui déclareront également la guerre.

3i le désir d'être aimé se bernoit à la bien-

Veiîlance et à l'amitié, il embelliroit les vertus et perfectionnèrent l'âme ; mais si malheu- reusement il forme la passion dominante , on voudra être toujovirs aimé davantage , et l'amour , comme le plus vif, le plus tendre ,\ le plus expressif des sentimens , sera le mieux . accueilli . Alors , sans avoir le vice de la coquetterie , on en aura tous les inconvéniens ; •' les qualités les plus aimables , la bonté, la candeur, la sensibilité, deviendront des moyens de séduction d'autant plus dangereux , que ce sera la nature et la vérité qui auront servi de base à l'erreur.

Quand la sensibilité n'est pas fixée par une pàJsdon, elle veut au moins être dévelojf^ée et mise en action par des peintures touchantes: de là naissent le goût des romans et le plaisir qu'on éprouve à la représentation des scènes que l'amour rend intéressantes. Si ce passe-temps offre tant de douceurs aux personnes sensibles , combien doivent-elles être plus émues par ce sentiment qu'elles ont fait naître! Quelle différence d'être l'objet ou le témoin d'une passion \ On a beau dire; l'amant qui aime ardemment intéresse toujours, même quand il est éloigné de plaire; les femmes qui disent le contraire manquent de bonne foi, ou n'ont

jamais joui du plaisir d'être véritablement *& , mées. Eh ! comment repousser vivement ou seulement qui iaféresse? Il est bien difficile de traiter durement celui qui nous préfère au monde entier» Une personne qui ne pourrait se résoudre à causer du chagrin à son ennemi T paurrat-t-elle affliger le plus tendre et te plus sensible des amis? N'est-ce pas assez du malheur de n'être pas aimé , sans y ajouter encore des paroles dures et fâcheuses ? Quand on compatit à tous les maux , sera-t-on insensible à ceux que l'on, cause? N'est-il pas naturel de plaindre et de consoler ceux qu'on ne peut rendre heu^ reux ?

Mais , avec une telle conduite on entretient les passions qu'où devroit réprimer; ramant qui reçoit des consolations si douces, se persuade aisément que bientôt tyn'exi' aura plus besoin. En effet , que deviennent les conseils de la raison quand ua regard compatissant en change la signification ?

C'est fonder l'espoir au moment même où Ton voudra* Fé teindre; c'est , pour éviter , un petit mal , en causer un bien plus grand.

J'en conviens; mais, pou* êtrp imprudente, on n'est pas toujours coupable, et je ne puis m'ejnpêcher ^e penser <p' i} faut u»£ âfuç

Wen froide et un caractère bien sec , pour avoir le courage et la sévérité qui sont nécessaires quand on vent éteindre une passion.

Je conclus de tout ce qui a été dit sur « sujet, que ^lorsqu'on joint au désir d'être aimée beaucoup de sensibilité , une bontélqui ne peut se résoudre à chagriner personne , et une candeur qui laisse à découvert .tous les sentimens, on peut passer pour coquette sans avoir jamais songé à le devenir. C'est "-te qui m'est arrivé; car je ne puis plus ca~ cher que mon amie n'est autre que moimême : je serois gênée dans le Técit qui me reste à foire , si je ne parfois pasen mon nom. Je vais découvrir mon âme tout entière ; mes aveux serviront encore davantage à expliquer la différence des deux caractères que j'ai été si affligé e devoir confondre.

Je me suis mariée à douze ans : j 'et ois ] alors fort jolie 9 je puis le dire de moi comme je le dirois d'une autre , n'ayant plus les mêmes agrémens. Cette figure , qui n'existe plus , m'est aussi étrangère que celle que j'aurai dans la vieillesse, et qui ne m'appartient pas encore. Ces différens visages me semblent comme des masques que le temps arrange pour chaque âge : le malheur , c'est

I qu'il les fait toujours plus laids ; mais quand l'échange est terminé, les masques précédons n'ont plus de rapport avec ceux qui lès quittent : le moule est pour toujours anéanti ; car la* fcature n'en forma jamais deux exactement semblables.

Je l'avouerai , jamais on ne fut plus sensible au plaisir d'être jolie que je l'ai été : je n'étois pas vaine , l'admiration m'anroit peu touchée; ce n'étoit pas aux yeux, c'était au cœur que je voulois plaire , et je ne •désirois d'être agréable aux uns que pour toucher l'autre. J'ai honte de convenir de l'espèce d'ivresse où j'étois quand je voyois, aux bals, aux promenades, tous les regards s'arrêter sur moi avec intérêt et complaisance : il mfe sembloit alors que j'étois l'objet d'un sentiment particulier qu'on n'accordoit point aux autres femmes , et qui me flattoit bien plus que les applaudissemens ordinaires. Je voyois des personnes qui me paroissoient avoir plus de beauté que moi, et qui cependant n'avoient pas la même action sur les âmes. Peut-être n'étoit-ce qu'une illusion. Chaque femme voit et observe toutes les nuances de l'impression qu'elle cause , tandis que, pour les autres, elle ne voit que l'effet général. Des succès qui me

DE MADAME ***. f$

causoient tant de plaisir n'ont jamais élevé aucun sentiment de vanité dans mon âme ; mon amour-propre n'était pas tourné du côté de la bonne opinion : au contraire, il me donnoit mille défiances. Plus j'ayois envie de plaire* et plus il me paroissoit impossible d'y réussir. Quand je devois paraître en public, loin de songer à mes avantages , j'étais tourmentée de mes disgrâces ; il me sembloit que je me présenterais mal, que ma parure seroit de mauvais goût , qu'on me verroit sans plaisir, et quelquefois j'allois jusqu'à croire qu'on me trouveroit ridicule.

Ce n'était pas toujours, mais c'était souvent, que, j'étois travaillée par ces chimères : c'était ma punition du désir trop ardent de plaire et de réussir.

Dans ces dispositions, je me présentais toujours avec timidité , et la louange m'était plus sensible qu'atout autre. Il sejoignoit au plaisir qu'elle cause , l'avantage d'être rassurée et de reprendre de la confiance; chaque hommage était mie surprise , et j'avois toujours de la reconnoissançe pour ceux qui me regardoient avec plaisir.

J'ai inspiré du goût à des gens que je ne voyois qu'aux promenades et aux spectacles , et à qui je n'ai jamais parlé. Us m'a-

fa courussions

dressoicnt des vers , des lettres , des déclarations sans nombre , et tontes anonymes ?

j'en devinois facilement les auteurs, car on ne peut suivre assidûment une femme sans qu'elle 1er remarque. Ces amours romanesques ont souvent dure plusieurs années:

je n'en rapporterai qu'un exemple, parce que c'est celui qui m'a le plus intéressée.

Un jeune Espagnol , de la plus jolie figuré du monde , me vit à la messe , et revint toujours à la même église ; ma femme de chambre me fit remarquer comme il me regardoit , et cela me fit plaisir. Il me suivoit à toutes les promenades , et quelquefois il in'apportoit des chaises , quand sa timidité lui permettait de s'avancer jusque-là ; je le remerciois par une belle révérence , et no-»

tre commerce en restoit là. Au bout de dix ans, un soir que j'étois au Palais -Royal avec ma fille , il survint une pluie très-forte: nous étions assises sous un arbre , assez embarrassées du parti que nous pouvions prendre , quand un homme que je ne pouvoia voir, parce qu'il faisoit nuit, et qu'il étoit assis.au tournant de l'arbre, m'offrit un parapluie ; je l'acceptai. Il nous conduisit à l'entrée du café : il y avoit de la lumière ; je reconnus l'Espagnol , et il m'échappa de

DE MADAME ***. 8f

: Ah! monsieur, c'est vous! II sourit , et je fias confuse ; ne nous étant jamais parlé y ce peu de mots étoit un aveu que ses soins «voient été remarqués.

Je pourrais raconter cqnt aventures du même genre. Un Angîois fort aimable , qu'on nommoit M. de Rernval , m'a suivie bien long-temps à la messe et au bal; il me faisoit des déclarations sous le masque. Il m'a vivement pressée pour obtenir la permission de venir chez moi; je l'ai refusée, non que je n'eusse été bien aise de le recevoir , mais parce que je ne trouvois pas décent de l'admettre , quand il n'avoit d'autre raison de m'en prier que pour continuer à me parler d'amour.

Un Péruvien m'a aussi fort amusée au bal de l'Opéra ; il me suivait et me regardoit sans cesse. Je ne l'ai point vu à visage découvert , mais je Je reconnoissois toujours à de grands yeux noirs qui avouent un regard fort particulier. Un jour, je ne pus me défendre de foire remarquer son empresse-?

ment à un homme qui m'accompagpoit ; étoit-ce par un mouvement de vanité #« bien pour que cet homme , qui m'aimoit déjà, m'en aimât davantage? Je n'en sais rien; mais sûrement je ne lui aurais pas

8l COWtfESSlOKS

fait cette confidence, s'il ne m'eut pas aimée. Raconter ses succès à un indifférent , c'est sottise ; à ses amis , c'est afficher la bonne opinion de soi-même : ce n'est qu'aux amans qu'on peut tout dire sans passer pour vaine, ce sont eux qu'on flatte en louant ce qu'ils aiment. Je fus punie de mon indiscrétion :

le Péruvien crut que je me plaignois de son importunité ; il m'en fit des excuses trèsrespectueuses , et je ne l'ai jamais revu depuis. Si j'avois osé , je l'aurois rappelé , je lui aurois crié qu'il se trompoit , qu'il prenoit le change. La bienséance me força à l'impolitesse, car c'en étoit une de lui laisser croire qu'il m'avoit paru importun. Ce Péruvien avoit un très-beau cabinet de tableaux. Un homme de ma connoissance me dit , plusieurs années après l'histoire du bal , qu'il y avoit trouvé un portrait de moi fort ressemblant ; je ne sais comment il aura pu se le procurer.

J'avois annoncé que je ne citerois qu'un seul trait de ce genre, et en voilà trois : le plaisir de repasser sur ces souvenirs m'y a trop long-temps arrêtée. Je ne me permettrai pas de raconter en détail les conquêtes bizarres <jue j'ai faites de gens d'un état subalterne qui ne pouvoient être admis dans ma sociétés

Un maître de clavecin , un maître à danser; un garçon marchand, le boulanger de la maison , le cordelier qui nous disoit la messe , de vieux prêtres , des dévots de bonne foi , un saint homme qui n'y entendoit pas malice, un peintre qui me peignoit; enfin, je .pourrais compter cent amoureux de cette espèce , en y comprenant les amans de promenade , à qui on ne dit mot , qui ne parlent jamais , mais qu'on reconnoît pour ce qu'ils sont à leur persévérance à suivre partout vos pas , à la manière dont ils regardent , aux louanges qui leur échappent quand ils passent près de vous, et quelquefois à des billets et des vers anonyrqes. J'ai continué à faire de ces conquêtes long-temps après avoir perdu le premier éclat de ma figure, ayant une fille mariée et une autre à marier, que je menois toujours avec moi. J'avoue que ces petits événemens m'ont rendu -les Tuileries fort intéressantes. J'ai demandé à des femmes qui avoient eu une figure bien plus régulière que la mienne, s'il leur étoit arrivé beaucoup de ces aventures : elles m'ont juré, dans un âge où l'on peut con-rvenir de tout sans être accusé de vanité , que jamais il ne leur étoit arrivé rien de semblables. Apparemment que le plaisir qu'on

$4 fcOKÏESSÎOÎTS

prend à être aimé , est un appât qui engage.

On m'a dit que j'avois dans les yeux un caractère de tendresse qui agit sur les âmes , et qu'on ne pouvoit me témoigner iejnoindre sentiment sans qu'il se peignit sur taon visage l'expression d'un remerrîment aussi obligeant que naïf. On ne connoit pas son extérieur; tout ce que jetais , c'est que , dès l'âge de dix ans , j'ai été grondée pour avoir regardé trop tendrement. Je ne m'en apercevoisi pas , c'étoit sans le vouloir; ainsi la remontrance étoit déplacée.

Dans ce temps , un procureur de Meaux venant à Monthion, s'avisa de m'écrire une déclaration sur mou busqué /qui étoit tombé par terre ; on voulut le chasser : j'étois fort grande pour mon âge et assez pour que ce fut une impertinence de la part du procureur. Je plaidai sa cause; je fis valoir que ne sachant que par ma confiance ce qui étoit arrivé , il ne falloit pas me donner un obstacle à tout conter. Ce n'est pas que je ne trouvasse cet homme fort ridicule; il avoit quarante ans , étoit laid , et sa qualité de procureur alloit mal avec sa déclaration; mais je ne pou vois lui savoir mauvais gré de m'avoîr rendu un hommage, qui acquérait .du prix à mes yeux en songeant qu'il

Vexposoit à un traitement fort désagréable* Les coquettes ont toujours le projet de séduire ; elles désirent surtout de soumettre les ho mmes qui les traitent avec indiÏFé-reagje^Tje ne leur ressemblons pas plus sur i et poiftt que sur les autres. Le plaisir que je goâftois- à être aimée auroit perdu tout son prix , si F art m'eût soumis un cœur qui ne se fut pas naturellement donné. Jamais je n'eus la pensée d'inspirer de l'amour à ceux qui ne m'en marquoient pas ; je ne. déskois même pas de plaire aux hommes à qui je ne plaisais point , et ma passion d'être aimée ne pouvoit être mise en action que pa» qn amour déjà commencé. Cette particularité de mon caractère m'a toujours ras* surée sur les regrets dont on me menaçoit pour le temps où l'on cesse de plaire:

Avant vingt ans t j'ai perdu l'éclat et la délicatesse de ma figure. Une taille svelte et remarquable par ^es contours s'est épaissie; jai eu le malheur d'engraisser et de tourner à la béante quand mon visage a été privé de toute sa finesse.

Presque toutes les jeunes personnes v ont quelques-uns des agrémens attachés à leur âge; niais il en est bien peu qui réunissent tyus les charmes qui constituent et repré-

86 CONFESSTONS

sentent la jeunesse dans toute sa plénitude:

'Je ne sais si j'avois cet avantage; tout ce que je puis dire , c'est que j' entend ois répéter sans cesse sur mon passage : Jamais on ne fat jeune comme elle. Cette phrase reténtissoit encore à mon oreille , quand tout à coup je devins une belle femme de trente à trente-cinq ans, en ayant à peine dixneuf accomplis : la chute étoit rude ; elle me fut sensible. Changer à ce point dans l'âge où l'on peut embellir encore , c'étoit une fatalité qui m'étoit réservée , et il n'est point de chagrin auquel cette pensée n'ajoute beaucoup d'amertume. Oii dit vulgairement que le malheur d'autrui console : il me paroîtroit bien plus juste de dire que le malheur particulier désespère. Au bout de deux ans, une maladie, en me maigrissant, rétablit un peu mes grâces; mais le changement que j'avois éprouvé n'en fut pas moins l'époque d'un nouvel ordre de choses. Je ne fas plus la beauté à la mode; on m'aimoit toujours, et c'étoit le principal; mais je n'excitois plus une sensation générale quand j'arrivois dans un lieu public. Jamais cette perte ne m'inspira de regret; dans mon caractère, le succès seul me donne le désir d'un autre succès. En suis-je privée, je ne songe seulement

pas que cela puisse me regarder, et je ne forme point de vœux pour que les mêmes scènes se renouvellent encore. C'est un bonheur d'être faîte ainsi , du moins sur les choses qui touchent àl'amour-propre; car pour celles qui regardent le sentiment, si les regrets n'étoient pas longs, les jouissances auraient été bien imparfaites. Depuis le temps dont je parle , je suis encore infiniment changée ; cela est dans Tordre , je n'en, suis point affectée , comme je l'ai été dans ma jeunesse. J'ai la persuasion que je suis une des personnes à qui la perte de la beauté, a été le moins sensible , quoique j'aie été une de celles qui en aient joui avec le plus de plaisir. Je vois des femmes qui ont toujours été laides êtrç de mauvaise humeur, seulement parce qu'elles sont un peu plus laides que dans leur jeunesse. J'ignore , quand la vieillesse s'emparera de moi, si j'aurai la même résignation; mais toujours suis-je bien sûre de ne jamais former le désir d'être aimée , quand il sera bien décidé que personne ne m'aimera plus. Quoique la fierté soit fort étrangère à mon caractère , et que jamais il n'en ait percé en moi d'aucun côté , il en réside au fond de mon âme un sentiment intérieur qui me donne une extrême. :

88 cowrEisiofls .

répugnance à désirer des antres ce qu'ils iter m' accorder oient pas; je suis portée même k dédaigner le sentiment dont on ne me droit pas digne, je ne ferais pas un pas pour' l'obtenir; et e'est la seule fierté doot je soœ susceptible.

Depuis douze ans jusqu'à dix-neuf, mon désir de plaire étoi* générât coïnme mes.

succès. Dans la seconde époque de nta jeumesse, il étoit restreint au nombre fies personnes qui m'aimoient ou parolssoient disposées à m'aimer ; depuis , il s'est toujours réduit à mesure que mes conquêtes ont dr- .

minué : sur ce pofnt , mes désirs ne passent jamais ma fortune. J'ai envie de dire une opktion, qui serait' traitée de folie si j'avois des lecteurs; die a l'air d'un paradoxe, quoiqu'au fond elle soit pleine de vérité , et qu'on fut forcé d'en convenir , si Ton vouloit y réfléchi*.

Il y a beaucoup aidées qui révoltent d'à** bord , parce qu'on n'y est pas accoutumé :

la plus grande partie des hommes reçoivent leufs opinions , et ne les discutent point. Ce qui est établi est 1» vérité pour eux ^ ils n'en reconnoissent point d'autre. Le siècle où Hs vivent, le pays qu'ils habitent, là société* qu'ils fréquentent , disposent de ce qu

«ont ; tout est adopté , rien n'est pensé : ils ressemblent à certains juges qui , incapables de discuter une affaire , sont constamment de l'avis du rapporteur ; ils sont toujours de l'opinion établie dans le monde.

Mais ce préambule est trop long et trop Sérieux quand il s'agit d'une question frivole. Voici l'opinion que je crois vraie , et qui , au premier aperçu , paraîtra folle.

J'ai toujours pensé que la familiarité gâtoit l'amour ; je ne parle pas seulement des familiarités grossières qui le dégradait et le détruisait nécessairement , mais de la familiarité sociale, qui met à portée de voir de trop près l'objet dont on est charmé, et d'apercevoir en lui les défauts et les foiblesses attachés à la nature humaine. Les Angiois, qui paraissent avoir moins de délicatesse que nous , en ont cependant bien davantage sur un point essentiel au bonheur. Ils craignent , ils évitent tout ce qui peut enleva* la fleur d'un sentiment, et même, dans la liberté du mariage, ils ont en principe d'écarter toutes les idées qui détruisait l'illusion et ramenent au spectacle des misères humaines. L'imagination d'un amant vabien plus loin que la nature. Existe-t-il quelque personne assez parfaite pour ressembler au portrait que l'aa. 8

mour a tracé ? et des gens qui se verronl à toute heure , pourront-ils conserver l'illusion nécessaire à l'enthousiasme des passions-? Quand on se connoît si parfaitement qu'on n'a plus rien à voir ni à apprendre de nouveau l'un de F autre, on peut sans doute s aimer d'une tendresse telle que l'un ne puisse supporter la vie sans l'antre, et être plus heureux qu'on ne le sefoit avec des senti- •jmens plus ardens; mais ce n'est plus l'ampur qui règne seul; il existe encore, il existera peut-être toujours dans cette union, mais ce ne sera qu'à la condition d'être subordonné à l'amitié : c'est elle qui , dans cette situation, joue le principal rôle.

Il n'y a point de roman où l'amour soit | peint d'une manière aussi délicate que dans la Princesse de Cleves. On ne croit point à présent à la possibilité d'un semblable amour ; il existe cependant , et j'en ai vu des modèles. Toutes les passions ont des modifications différentes qui s'étendent à l'infini. Ces différens développemens du cœur de l'homme sont déterminés par le siècle où il vit , le pays qu'il habite , l'état où il est né , et les circonstances particulières

y à chaque individu.

N^Un paysan peut aimer au$si vivement

DE MADAME ***. g?

qu'un homme du monde ; mais il est impossible qu'il soit susceptible des mêmes délicatesses. Sur chaque objet , l'homme ins-=trait a un bien plus grand tiombre de pensées et de sentimens ; il voit , il sent toutes les nuances ; tout agit sur ses sens développés, tandis que, pour l'homme sans culture, les détails n'existent pas: il ne voit que les masses ; ses sens grossiers sont incapables de rien saisir avec finesse , et son esprit n'a pas même les idées nécessaires à la formation de certains sentimens. Les gens grossiers, qui ne connoissent que le physique de l'amour, osent affirmer que sa tendresse, son enthousiasme et ses délicatesses sont des sentimens factices. Les hommes qui jugent ainsi sentent et pensent comme de véritables animaux. Plaignons-les d'être réduits à cette classe , et convenons que les sentimens fins et délicats ne sont point des choses ajoutées à l'homme, mais des développemens de l'homme qui vit dans une société

éclairée. Je crois qu'un amour semblable à celui qui est peint dans la Princesse de Cle~ ces, ne pourra jamais exister que dans une -monarchie , à l'époque où l'abondance , l'oisiveté et le luxe tournent tous les esprits du côté des arts agréables et de la galanterie. Je

pense qu'il ne pourra naître que dans un temps où les mœurs, sans être sévères, régnent encore et sont respectées ; dans «in siècle où la gloire est si à la mode , qu'elle se mêle à toutes les passions pour les élever et les anoblir.

Ce n'est que dans la classe la plus distinguée, où l'éducation et la société ont développé toutes les finesses de F esprit et du goût , qu'on peut aimer comme aimoit M. de Nemours. Il n'y a qu'une femme très-vertueuse qui puisse inspirer cette passion ; encore faut-il que les circonstances s'arrangent de manière qu'on ne puisse la voir et lui parie* en liberté. Il faut que les obstacles viennent d'elle , et qu'on aperçoive que la vertu qui les fait naître ne se croit pas sans danger.

Cet amour doit avoir mille charmes , tout y fait événement ; un regard , une parole , fournissent de quoi sentir et penser toute une année. L'innocence et la pureté sont la source de plaisirs inépuisables , tandis que la volupté s'émousse par la jouissance et finit par la satiété. Quoi qu'on en dise , il est sûr qu'en amour ce sont ceux qui se priven* qui jouissent le plus. Un mari peut aimer sa femme autant que M. de Nemours aimoit madame de Clèves; mais n'est-il pas évident

qu'il ne peut jamais l'aimer de la même

manière ?

Uae femme qu'on ne voit jamais que pa-r rée de tout ce qui peut relever ses charmes f qui se présente avec noblesse , marche avec légèreté , et dont tous les mouvemens ont de la grâce , paroit aux yeux de celui qu'elle a charmé au-dessus d'une simple mortelle.

L'illusion ne tièndroit peut-être pas contre le plus léger degré de familiarité. Supposons qu'il obtienne le bonheur de souper avec elle , il est transporté , il ne la perd pas de vue , il suit tous ses mouvemens. Elle mange avec avidité, joue avec humeur , décide sans savoir de quoi on parle , cause sans esprit; le pauvre homqie est déconcerté de ne irour Ver qu'une bégueule ridicule dans celle dont il avoit fait une divinité.

Tel autre aime une femme qu'il ne peut voir qu'au milieu d'un cercle nombreux , il ne lui parle qu'à la dérobée : elle saisit avec finesse ce qu'à lui dit, ses réponses sont pleines d'esprit; il n'y avoit qu'elle seule qui put mettre tant de choses dans une simple phrase : les obstacles cessent , il la voit , il l'entend toute la journée; elle lui paroit fastidieuse et absolument sans esprit I^e charmé cesse , et l'amour finit.

Sans doute toutes les femmes ne perdent pas à être vues de près : il en est qui sont attachantes par les vertus comme par les grâces; mais en existe -t- il une sur mille, qui , dans l'intimité d'une liaison où l'esprit , le cœur et le caractère sont à l'abandon, ne laisse percer quelques défauts où quelques ridicules propres à détruire l'enthousiasme? Si l'objet aimé est un seul instant au-dessous de l'idée qu'on s'en est formée, l'illusion est dérangée, on ne le voit plus comme on le voyoit auparavant. Ce qui est sans danger pour l'amitié peut devenir funeste à l'amour. La fleur de ce sentiment, si précieuse et si fragile , est aisément flétrie , si on ne la ménage pas avec le plus grand soin; et où en est l'amour quand l'indulgence remplace l'adoration? Pour moi, j'avoue, et je ne sais si je dois en avoir honte comme d'une puérilité, que les amans <de promenade avoient pour moi quelque chose de plus piquant que les amans de société : ceux-ci m'inspiroient une amitié que je ne pouvois avoir pour les autres ; mais je les considérois moins. Les inconnus avoient une existence romanesque tout-à-fait convenable à l'amour; je pouvois me les représenter tout aussi aimables que je désirois

«ju'ils le fussent. Je ne voyois en eux aucun de ces défauts qui éloignent l'inclination; au lieu que }'étois frappée des défauts de ceux que je voyois journellement; de la gaucherie dans les manières , de l'inégalité dans l'humeur , des prétentions ridicules ; une vanité sotte, un manque d'humanité f " des traits de colère ou d'avarice j enfin , des défautsqu'il est absurde de laisser voir quand .on aspire à plaire. Rien ne m'a jamais paru plus choquant que ce contraste, de vouloir .se faire aimer en montrant des choses qui ne sont point aimables. Je suis la personne la plus indulgente pour les ridicules ; celuilà seul m'a toujours blessée. Sans doute, dans la fureur d'un amour outragé , ou seulement dans les soupçons de la jalousie , on ne . doit ni on ne peut songer à être aimable : il est pardonnable alors d'agir contre ses véritables intérêts. On ne seroit pas passionné,' si on n'étoit pas déraisonnable ; mais , quand on veut plaire et se faire aimer, comment ne pas chercher à perfectionner son âme , à la rendre aimable, comme on cherche à rendre sa figure agréable? Un aihant doit intéresser, c'est l'esprit de son état, dont il ne sort jamais qu'au risque de paroître ridicule. Ce qu on passe sans y faire attention

96 COHFESSIOKS

dans un homme qui est sans prétention et «ans dessein , devient tout-à-fait désagréable chefc celui qui a l'ambition d'être aimé.

Plusieurs de ces amans de promenade ont tout perdu auprès de moi quand je les ai 'vus à souper ; mais cette digression est trop longue : revenons au temps de ma première jeunesse.

Jaimois alors les romans avec passion ; surtout ceux qui peignoient la vertu et exaltoient la sagesse , j'en lisois tout le jour et une partie de la nuit : cette lecture, toute frivole qu'elle est , m'étoit devenue fort nécessaire. Malheureuse par diverses circonstances que j'ai déjà dites, j'avois besoin d'un intérêt vif qui m'arrachât à moi - même.

J'avois besoin d'exemples, de courage et de vertu , pour m' aider à supporter ma situation. Les leçons entroient dans mon cœur, •et s'y gravoient par l'intérêt que je prenois à l'héroïne du livre. Pour être intéressante comme elle, il ialloit être verttffeuse comme elle l'étoit. Quels traités de morale produiroient autant d'effet? Cette lecture et mon goût naturel m'avoient peut-être rendue un peu romanesque; et où est le mal? Ne vautil pas mieux l'être trop que pas assez ? On **"accuse de ce défaut que ceux qui ont xme

DB MADAME ***. gy

délicatesse portée au-delà du terme ordinaire , et ceux qui s'en plaignent sont ordinairement trop au-dessous.

D'après mes idées, je me sentois une espèce d'indignation contre les amans qui laissoient apercevoir des espérances : c' et oit trop présumer d'eux, c'^toit trop mal juger de moi. Je voulois qu'on aimât , parce qu'on ne pouvoit s'empêcher d'aimer.

Quand l'amour est véritable, il se modifie sur le caractère de la personne aimée* Ma manière d'être m'avoit composé une petite cour toute romanesque et digne du temps de la Bergerie, pour laquelle j'ai toujours, eu beaucoup de foible. Je me rappelle avec plaisir qu'un bouquet que j'avois porté le jour , devenoit , le soir , la récompense de celui qui s'étoit montré le plus aimable. On attachoit du prix à cette faveur; elle exciloit toujours de la reconnoissance et de la jalousie. : tout étoit innocent comme mou âge , qui sortoit à peine de l'enfance. Je pourrois raconter cent traits de ces charmantes niaiseries , incroyables dans le siècle où nous sommes , qui prouveroient que , si on n'aime plus comme dans les romans; c'est la faute des femmes. Quand elles auront l'âme pure, elles imprimeront à l'a- 2. 9

û8 COTVFESSIOftS

fnour le caractère du respect et de l'innocence : il n'y a d'exception à cette règle que pour les hommes incapables d'éprouver un véritable sentiment. J'avois alors près de moi quatre amans, qui m'aimoient avec une passion extrême. Je les aecueillois tous , et ne paroissois en préférer aucun ; cela évitoit la jalousie. 11$ étoient réunis dans un même esprit , c'était le désir de m'mtéresser et dé me plaire ; jamais des rivaux n'ont vécu en si bonne intelligence. Ils se confioient leurs sentimens ; ils ne se hatssoient point , et si quelquefois on eherchoit à jeter du ridicule sur celui qui étoit absent , mon éloignement pour tout ce qui a l'apparence de la m&r chanceté , faisoit bientôt sentir qu'en tenant ce langage on se nuisoit bien plus à soimême qu'on ne pouvoit nuire à son rival.

Cette adoration perpétuelle me donnoit du plaisir; et qui n'en auroit pas en se voyant l'objet d'un culte qui tient au sentie ment? J'étais touchée et reconnqissante , mais j'étois trop jeune pour oser les traiter comme mes amis. Je n'en voyois aucun tête à tête.

Quoique personne ne me l'eut prescrit , je faisois toujours rester mon ancienne gouvernante ou une de mes femmes auprès de moi. Si j'avois é\é mal élevée, lçs grandi

J>E MADAME ***. g$

romans m'avoient donné une trop bonne éducation pour manquer aux bienséances; Quelquefois , mes quatre amans se réunis* soient contre moi pour m'àccuser d'insensibilité et de coquetterie ; je répondois avec beaucoup de douceur et de naïveté : apparemment que je mêlois quelques grâces à ma défense; car tous s'apaisoient promptement et de douces excuses succédoient aux reproches, que j'écoutois toujours avec intérêt; car jamais je ne pus souffrir de causer de peine à personne, et ma patience seroit inépui-r sable pour écouter et répondre aux repro** ches même les plus injustes, si cet épanchement pouvoit soulager un cœur malade et oppressé. Outre ces quatre amans, dont la passion étoit véritablement sérieuse , j'en avois une multitude d'autres que je ne compte pas ; j 'et ois peu liée avec eux, et leur amour, n'a duré que deux ou trois années.

Plus je sentois dé plaisir à être aimée , et plus-pavois d'éloignement pour cette espèce d'hommage qui flatte souvent les femmes; quand elles n'ont pas assez de délicatesse pour sentir combien le principe en est offensant. Un goût uniquement fondé sur le désir d'avoir une jolie femme , est une insulte pour celles dont l'âme mérite un vé-

ritable attachement. Combien de déclara-" tions d'amour ne sont que des déclarations de mésestime! Je recevoir mal les amans qui laissoient apercevoir quelque espérance. Je savois que la défiance de soi-même est le premier symptôme de l'amour, et qu'on se croit d'autant moins propre à pïaire , qu'on a plus de désir d'être aimé. Je haïssois la fatuité , qui étoit encore à la mode de mon temps; je n'écoutois que Famdtir qui me paroissoit fondé sur l'estime , que le respect accompagnoit et qui s'exprimoit avec timi-»

dite. Jamais la pensée que les sens y fussent pour quelque chose ne se présentoit à mon esprit; cette idée auroit dégradé l'amour à mes yeux : sans doute c'étoit une erreur da mon jeune âge.

Cependant , encore à présent , je crois qu'un amour véritable est plus pur qu'oi* ne Timagine dans le monde ; l'intérêt domi*nant est le .désir d'être aimé , et ce n'est que quand le premier point est obtenu , que d'autres désirs peuvent se faire entendre. Un seul de mes quatre amans m',a paru par la suite moins délicat que les autres : aussi sou amour me plaisoit moins. Il n'avoit point l'expression qui touche et qui intéresse f lie pour le sentiment <ra'on ne partage

fit. MADAME ***. ÎOI

pas. Enfin , soit erreur ou raison , je croyois à l'amour honnête, et je n'écoutois que celui qui paroissoit porter ce caractère : je l'encourageois peut-être par le plaisir que je paroissois y prendre. Si c'est une faute ^ toute ma vie est coupable, car je n'ai jamais manqué de la commettre à chaque occa-* sion : le plaisir d'être aimée agissoit sur moi d'une manière irrésistible. J'ai voulu com^ battre ce sentiment , et n'ai pu le vaincrez 'Combien de fois me suis- je affligée en m'en* tendant accuser de coquetterie ! Je sentois bien que c'étoit une injustice ; mais corn* ment prouver que c'en étoit une , quand les faits et mes aveux même déposoient contre moi? Jepleurois, je désirois d'avoir un autre caractère , et me retrouvois toujours avec le même. C'étoit sur parole , cependant , que je me condamnois; car j'avoue que je n*aï jamais eu la conscience du mal qu'on me reprochoit. Ne suivant que la nature, ne voulant tromper personne, n'exprimant que ma pensée , je ne pouvois me sentir coupable. Jamais je ne formai le dessein de séduire ; jamais je n'employai l'art pour faire naître l'amour ou pour le conserver : incapable de rien feindre , paroles , regards , ac-

tîon , tout est en moi le produit des Sentimens que j'éprouve.

Tout ce qui est fait exprès me paraît aussi maladroit que ridicule ; cependant ]e confesse être tombée deux fois dans cette faute , mais ce sont les seules. Je n'avois que treize à quatorze ans; fétois à la messe, que j'entendois avec assez de distraction; tous les regards s'arrêtoient sur moi ; et comme j'en sentois du plaisir, il me vint en pensée doter mon gant, de porter la main à ma coiffure , pour qu'on trouvât dans cette main, qui étoit fort plié, une nouvelle raison de m'aimer. L'autre faute , c'est de m'étre amusée à contempler dans le miroir de ma toilette un homme qui ne pou* Voit me voir , tandis que j'examinois à quel point l'amour et la timidité décomposoient $on visage. Je jouissois de l'embarras qu'il avoit pour commencer à me parler : ce n'étoit pas, assurément, pour le trouver ridicule , je me plaisois seulement à voir combien il étoit épris. Ces puérilités de mon enfance sont les seules choses que je puisse me reprocher comme ressemblantes à la vé+ TÎtable coquetterie, et je pense que mon âge en faisoit l'excuse.

* DE MADAME ***. to3

J'avais tant de naïveté , qu'étant restée persuadée , d'après l'opinion des autres , que j'étois coquette , je m'en accusois à tout le monde , afin de n'attraper personne. Ma crainte de tromper étoit telle que , dès qu'on me partait d'amour, je m'empressois d'é-* clairer sur mon caractère. Sachez , disois-je , que ce sentiment me fait toujours plaisir ; mais ne vous y attrapez pas, car ce plaisir ne signifie rien de particulier pour vous ; un autre me feroit la même impression s'il me tenoit le même langage. Je nie rappelle qu'un homme dont j'étois passionnément aimée , montra , au retour d'une longue absence , une joie si vive en me revoyant , que j'en fus sensiblement attendrie. Il m'avok toujours vue fort indifférente pour lui ; ses transports , sa reconnoissance ne pouvoient s'exprimer. Je vis qu'il se trompoit sur mes sentimens , et j'eus le courage , quoique j'en ressentisse un véritable chd^rin , de lui ea*lever une erreur qui le rendoit heureux.

C'est le plus grand sacrifice que j'aie fait à la vérité. Hélas ! lui dis-je , ne vous trompée pas; c'est le plaisir d'être si bien aimée qui m'a émue ; demain , cette impression n'existera plus. Je rapporte quelques-uns de ces traits de ma véracité , pour montrer com-

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bien il étoit loin de mon caractère de pouvoir, tromper.

Toute ma vie, j'ai joui du plaisir d'être aimée : il a commencé avant l'âge où l'on peut espéreï de plaire ; il a duré dans celui où communément on ne l'espère plus. C'est le seul bonheur qui me soit tombé en par-r tage; car d'ailleurs j'ai eu bien des chagrins: tnes plus beaux jours ont été tristes et orageux. Le malheur, le besoin d'être conso-i lée , ont pu ajouter à ma sensibilité naturelle v pour le sentiment le plus consolateur, et m'aveugler sur la nécessité de repousser l'a-* mour qu'on ne veut pas partager.

Une situation plus heureuse m'auroit permis de réfléchir davantage sur le danger de mon penchant; mais dans celle où j'étois, comment avoir le courage d'éloigner mes seuls appuis -, les seules personnes qui eussent la liberté d'aborder chez mon beaupère, et la patience de supporter son humeur ?

Eh ! comment se résoudre tout à la fois à chagriner ses consolateurs et à se priver de toute consolation? Cette entreprise étoit audessus de mes forces; cependant j'avouerai que l'avantage de plaire , tout grand qu'il est, n'est pas sans inconvéniens , surtout

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quand on n'est pas libre de choisir sa société ? et que les désagrémens intérieurs forcent absolument à retenir des tiers , afin de suspendre ou d'apaiser la violence de scènes qui seroient encore plus effrayantes dans la solitude. Cette position expc^se à beaucoup de trouble et de contrariétés la femme qui a le malheur de rencontrer, dans ceux qui s'attachent à lui plaire , des gens d'un caractère fâcheux , faux ou turbulent , qui tourmentent sa vie et lui font acheter bien cher le plaisir d'être jolie. J'en ai vu quelquesuns de cette espèce; mais ils ne méritent pas qu'on parle d'eux. Je reviens à mon histoire. Mon enfance étant passée et ma jeunesse ayant acquis quelque maturité par le long temps que j'avois déjà vécu dans le monde , il commença à m'être permis d'avoir des amis d'un autre sexe. Dès que l'âge eut confirmé ce droit , je m'empressai à faire les miens de tous ceux qui a voient une véritable passion pour moi. Quoique je ne répondisse point à leurs sentimens , je ne crois pas qu'ils fussent entièrement à plaindre :

ils trouvoient dans mon cœur une reconnoissance, une sensibilité qui me rendoit capable des attentions les plus délicates; je eraignois de les affliger, je m'occupois de ce

lo6 CONCESSIONS

qui pou voit leur plaire ; je cherchons à les obliger dans tout ce qui n'étoit pas contraire à l'innocence. Ils avoient ma confiance entière; je les consultais, je déférais à leur avis , je me plaisoîs avec eux : que pou voientils exiger de plus d'une femme qui ne vouloit point avoir d'amant?

L'obstacle qui est pour tout le monde n'humilie personne : ce ne sont pas les refus qui blessent l'amour-propre , mais les préférences. Ce n'est ni par projet , ni par système, que j'ai tenu cette conduite avec ceux qui m'aimoient; c'est tout naturellement parce qu'ils m'intéressoient et que leur attachement m'engageoit à les préférer à tous les autres hommes. Il en est résulté que , sans le chercher, j'ai trouvé le secret de rendre l'état d'amant malheureux un état assee agréable*

Je suis peut-être la seule femme à qui cela soit arrivé , et je défie tout l'art de la coquetterie de faire ce que la simple nature a opéré. Si l'amour de mes amis n'étoit pas partagé , il étoit toujours plaint et jamais rebuté. Pour n'être point aimés, ils n'avoient pas lieu de s'en croire moins aimables , et le temps les amenoit doucement à un sentiment plus calme que l'amour, mais

DE MADAME ***. tCff

plus teindre que la simple amitié. Il n'en a pas été de même des amans de ma première jeunesse : ils m'ont fait un crime d'avoir montré trop naïvement le plaisir que je prenois à être aimée ; ils m'ont reproché ce plaisir r qui faisoit naitre l'espérance même en voulant la réprimer ; enfin , ils m'ont voué un long ressentiment , qui a eu souvent les apparences de la haine, quoique , dans le fond , leur coeur en fût exempt. Je me souviens qne, dans une maladie sérieuse que j'eus vers l'âge de vingt ans, deux d ? entre eux me montrèrent le plus grand intérêt , et que la première idée que j'eus d'être hors d'affairé me vint en leur voyant reprendre le ton brusque et malhonnête qu'ils avoient ordinairement. J'ai écouté avec une patience surnaturelle les reproches d un de ces deux amans ; il m'en a persécutée pendant plus d'une année. Je lui disois quelquefois : Querellez-moi tant que vous voudrez , si cela peut vous soulager. Sa colère me faisoit compassion ; et je sentois qu'il n'y a point de bassesse à souffrir de ceux dont on n'a pas à craindre l'indiscrétion.

C'étoient eux qui avoient manqué de bonne foi; car ils m'avoient mille fois rassurée sur la crainte que j'avois qu'ils ne se trom-r

ïgS confessions

passent aux innocentes marques de mon amitié. Combien m'ont-ils suppliée de ne rien changer à ma conduite avec eux ! Ils me connoissoiént trop bien , disoient-ils , pour se flatter; il y auroit eu de la duretç à les éloigner, à ne pas trouver au moins quelque plaisir dans leur société ; ma reconnoissance leur étoit bien due : voilà le langage avec lequel ils endormoient ma prudence et entretenoient mon penchant. J'ai peine encore à croire qu'ils ne fussent pas sincères; car ils avoient l'air bien vrai en tenant ces discours. Je crois qu'on les aura aigris dans la suite par des plaisanteries sur une constance inutile pendant dix années. Celui qui étoit le plus animé contre moi m'appeloit une sainte en probité : n'étoit-ce pas avouer que , dans le fond de son cœur, ilétoit bien éloigné âe me croire une coquette.

M. C*** , qui , malgré la géométrie et l'absence absolue de l'espoir d'être aimé, avoit conçu pour moi une passion forte et véritable , me défendoit vivement quand on m'accusoit de coquetterie. « Elle n'aime les amans, disoit-il, que parce qu'ils sont des amis plus chauds que les amis ordinaires; les manières que vous lui reprochez sont si naturelles, qu'elle accueille du même air

le malheureux qui l'implore , la bonne femme qui lui témoigne amitié , et les hommes qui aspirent à lui plaire ; je l'ai bien observée : c'est sa bonté, son affabilité et le désir d'obliger qui l'exposent à un soupçon que sa bonne foi dément sans cesse. »

Le pauvre homme ! il m'a beaucoup aimée , et je ne puis parler de lui sans qu'il m'échappe un soupir douloureux sur sa fin.

J'ai à parler d'un autre homme qui m'a laissé les mêmes raisons de le regretter : jamais personne ne m'aima sans graver dans mon cœur un intérêt, une reconnoissance dont l'impression ne s'effacera qiVà la fin de ma vie.

L'abbé de F***, oncle de mon mari , n'avoit pu s'empêcher, malgré trente ans de différence d'âge entre nous, de prendre pour moi Famour le plus vif et le plus tendre ; §e lui dois d'ajouter que cette passion fut toujours parfaitement contenue dans les bornes que son âge , son état et la qualité d'oncle dévoient lui prescrire. Il avoit beaucoup d'esprit , il étoit fort aimable , et , quoiqu'il ne fût plus jeune, il ne lui méséoit pas lî 'aimer.

v jy^mpur sans prétention est exempt <Je

IIO CONFESSIONS •

ridicule; c'est le projet de plaire sans eri avoir les moyens, qui expose justement à là raillerie.

Pour lui f l'idée d'être aimé étoit tellement au rang des choses impossibles, que jamais il n'en conçut l'espoir, et ne m'en témoigna le désir. Heureux du seul plaisir d'aimer, il me remercioit tous les jours des sentimens que je lui avois inspires : les jouissances lui en paroissoient .plus douces que toutes celles de sa jeunesse ,' et souvent il s'éc ri oit que j 1 et ois lin présent du ciel envoyé pour sa félicité.

Cependant son caractère ne paroissoit point fait pour éprouver des impressions si pures; il aimoit les femmes, et avoit eu beaucoup de maîtresses. Des obstacles insurmontables , une situation nouvelle , chan— gèrent tout son être , et , dans l'âge où tout a perdu de son prix, son âme fut rajeunie par des sentimens qu'elle ne connoissoit pas encore.

La nouveauté des impressions constitué la jeunesse de l'âme ; l'amour senti pour la première fois ramène à tout âge au printemps de la vie. Quelle félicité de voir renaître ces beaux jours qu'on croyoit passés pour jamais , de se sentir revivre à lespé-

DE MADAME ***. Il*

ronce! comme on chérit l'objet qui a sur nous une telle puissance ! L'abbé et oit dans un ravissement continuel de tout ce qp'il éprouvoit , et la joie d'aimer le faisoit aimer cent fois davantage.

Cependant, au milieu de ce délire, le mol d'amour n'étoit jamais prononcé , et je m'étonnois de voir une amitié si vive , si empressée ; je n'en avois jamais vu de semblable., et je me disois en moi-même : Cette amitié-là vaut de l'amour ; elle est aussi ten* et n'aura pas les mêmes inconvéniens.

J'ai toujours aimé à veiller , mon oncle prenoit plaisir à me tenir compagnie, et, à la campagne , nous allions souvent nous promener quand tout le monde étoit retiré.

Mon beau-père le grondoit sans cesse de son empressement pour moi, et, quoiqu'il le craignît , c'étoit pour lui un plaisir d'être grondé avec une jeune personne qu'il aU ïnoit ; il sembloit que cela le rapprochât de mon âge.

Une belle nuit d'été' , où nous étions des-* cendii£ dans le parc , il s'anima par degrés; le clair de lune , la beauté du lieu , le parfum des fleurs , et surtout l'idée d'être seul au monde avec moi , exaltèrent son imagw Ration £ tel point , ses expressions Revinrent

Ii2 CONFESSIONS

si passionnées, que j'en restai saisie (Tétonnement : je le regardai , je croyois rêver.

Mais , mon oncle , lui di$-je , vous parlez comme un amant ! Il parut effrayé de ma remarque. Madame , reprit-il sérieusement f si vous pouviez penser que j'eusse de l'amour pour vous , si je vous avois donné occasion de le croire, si je pouvois m'en snpposer capable , je vous fuirois pour toujours : en prononçant ces mots , il s'éloigna à grands pas. La peur me prit de me voir seule abandonnée au milieu du parc; je courus, j'appelai , et j'eus beaucoup de peine à le faire revenir. 11 étoit dans une sombre rêverie et ne me parla point ; je lui fis des excuses , je tâchai de le remettre en l'assurant que je ne verrois jamais en lui qu'un ami. En effet, sa colère avoit dérangé mes idées , et je ne sa vois plus qu'en croire. Je suis portée à penser qu'il étoit die bonne foi , et s'il paroît impossible qu'un homme qui a plus de cinquante ans puisse ignorer à ce point ce qui se passe dans son âme , je répondrai qu'il ne aeroit pas moins étonnant que celui qui n'a connu l'amour que sous la forme de la volupté, pût le reconnoître tout d'un coup quand il paroît sous celle de l'innocence.

Près d une année se passa dans cette doucp

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ivresse : livré aux sensations les plus vives «t dans un enchantement continuel , il n V voit pas le temps de se reconnoître. Je doute que la passion la plus heureuse ait jamais donné autant de plaisir qu'il en goûtoit sans être aimé , sans même en avoir l'espoir .:

•c'est une véritable magie que l'amour et le ravissement qui possédoient son âme.

Enfin , la jalousie l'éclaira sur la nature de ses sentimens et en détruisit tout le charme. Son bonheur reposoit sur mon indifférence; il s'avisa de songer que je pouvois devenir sensible pour un autre que lui : alors tout lui parut redoutable , l'inquiétude s'empara -de son âme, cette inquiétude s'accrut chaque jour et il n'eut plus de repos. Alors je ne pouvois témoigner la plus légère atten-i tion à personne sans exciter son ressenti * ment; je ne pouvois même caresser un chien sans lui donner de l'humeur.

J'ai dit que l'abbé de F*** étoit fort •aimable, et c'est une justice que jç dois lui rendre; mais il ne l'étoit que par momens. La nature l'avoit créé fort bizarre , et l'habitude de se livrer continuellement aux mouvemens de son caractère l'avoit rendu l'homme d'humeur par excellence; il auroit fourni un modèle parfak pour le théâtre 7 et 2. 10

Il4 COHFESSIOtiS

peut-être le tableau le plus vrai y auroit paru exagéré. Je n'ai jamais rien vu de comparable à la mobilité de son âme. Vingt fois en une heure il changeoit de sentimens et de dispositions ; en un moment , il aimoit et haïssoit à la fureur le même objet ; au milieu des saillies d'une imagination la plus riante, au plus haut point d'une gaîté charmante j tout à coup il tomboit dans la plus sombre rêverie. Le son d'une cloche qui lui rappeloit des idées lugubres , un mot , une légère circonstance qui donnoit un autre cours à ses idées , suffisoient pour le rendre entièrement insociable.

Qu'on jugé quel ravage l'amour et la jalousie dévoient opérer dans un semblable caractère. Il m'a causé bien des maux. Dans ses accès de jalousie , il n'étoit plus maître de lui ; incapable de garder aucune mesure , ses discours étoient aussi injurieux qu'extrava*gans. Il alloit se plaindre à mon mari que je lui manquois d Vgards , que je le traitois mal ; il vouloit quitter la maison , et m'atti— roit des reproches d'autant plus douloureux pour moi , que je me croyois obligée de me taire sur le véritable sujet de son mécontentement. Je sacrifiois ma justification à la crainte de lui nuire et de troubler la paix

DE MADAME ***. tl5

tîc là maison. D'ailleurs , clans lés momens de cette phrénésie , il étoit si tourmenté , si malheureux, que , loin de le haïr , j'en avois pitié ; et puis , quand il rentroit en luimême, il a voit tant de remords, il s'affligeoit si vivement de m'a voir offensée, il m'en demandoit tant de pardons, qu'il était impossible de conserver 4u ressentiment : je voyois si bien que la passion seule l'avoit égaré.

J'ai toujours eu dans le cœur cette belle phrase de l'Evangile : « Beaucoup de pé* » chés lui seront remis, parce qu'il a beau- » coup aimé. » Oui , mon cher oncle , votre mémoire me sera toujours précieuse et chère; je ne vous en veux point de* chagrins que voqs m'avez causés , et jeme souviendrai ton- ] ours combien vous m'avez aimée.

Le pauvre abbé! il fit une faute plus grave; plus réfléchie que tontes les précédentes , et qui diminua beaucoup mon intérêt pour lui. J 'avois une femme de chambre que f aimois et traitois comme une amie , elle avoit toute ma confiance; la vie solitaire et malheureuse que je menois chez mom beaupère , m'avoit rendu cette ressource nécessaire et précieuse. Le désir de savoir si je n'avois poind eu et û je navois pas encore

Il6 CONFESSION*

quelque attachement secret qui eût échappé à ses recherches, l'engagea à séduire cette fille, quoiqu'elle ne fût ni jeune ni jolie; il en fit sa maîtresse pour en faire mon espion ; elle écoutoit à ma porte tout ce qui se disoit dans ma chambre, et le lui rendait avec la plus grande exactitude; mais si , en acceptant ce rôle , elle manqua à la fidélité -qu'elle me devoit , du moins ne me calom-* nia-t-elle jamais. Il seroit trop long de raconter comment je découvris cette intrigue.

Quelques années après , il m'avoua cette turpitude et les motifs qui l'y avoient engagé. Quoique mon oncle fût bien convaincu . alors que je n'avois point de secrets affligeans pour lui , sa jalousie n'en fut point détruite; il ne s'y mêloit rien qui pût m'offenser, il avoit toujours eu bonne opinion de moimême. Avant cette épreuve , il me disoit souvent : Je connois vos principes, je ne fais aucun doute sur la pureté de vos sentimens; je suis certain q«e jamais vous^ne favoriserezaucun homme; mais vous pouvez aimer , et , si cela arrive , il faut que je meure. Le temps modéra la chaleur de sa passion ; mais son sentiment pour moi ne s'éteignit jamais; il partageoit l'erreur où l'on étoit sur mon caractère , il me croyoit fort coquette; sou-

Vent iioiîs en disputions ensemble , et je veux rapporter une conversation que nous eûmes sur ce sujet , parce qu'elle me paroît une démonstration de l'injustice qu'on me faisoit : je n'en ai pas oublié un seul mot. J'eus le bonheur de le convaincre entièrement , et c'est encore une raison pour que cette conversation se soit bien gravée dans ma mémoire. Un jour que nous avions dîné seuls, il se mit à parler du désir que j'avois de plaire, et me reprocha encore ma coquetterie : je me défendis comme à l'ordinaire:

c'étoit une thèse qu'il ramenoit souvent.

Vous ne voulez pas me croire, mon cher oncle, mais du moins écoutez -moi , et examinons de sang-froid, s'il est possible, que ; la coquetterie puisse s'allier avec les qualités que vous reconnoissez en moi. Souffrez que je vous interroge , vous répondrez de bonne foi , et ensuite vous jugerez lequel <fe nous deux se trompe dans son opinion; commençons. Ne convenez-vous pas que je suis très-vraie? — On ne sauroit l'être davantage; vous êtes même naïve, et je vous défierois de foire un mensonge sans qu'on s'en aperçut. — Ne m'accordez-vous pas d'être sensible , humaine , compatissante aux maux d'autrui? — Personne ne peut nier que vous

ï î 8 CONFESSIONS

n'ayezun cœur excellent. — Suis-je vaine , aimant à me prévaloir de mes avantages quand le hasard me place dans la société de femmes plus laides que moi? — Au contraire , vous vous défiez de vous-même , vous vous calomniez , et votre timidité prouve combien vous êtes éloignée de vous apprécier. — Mon oncle est bien honnétedans la dispute; mais j'ai encore une question à faire: Pensez -vous que j'aime l'empire , que je me plaise à dominer , que Je désire d'avoir des esclaves ? — Oh ! mon Dieu , non, vous en êtes si loin , que vous ne prenez pas sur vos enfans et sur vos domestiques l'autorité qu'il vous conviendroit d'avoir , et , au lieu de faire des esclaves de ceux qui vous aiment, vous vous . gênez journellement pour satisfaire à leurs fantaisies, ou leur épargner la plus légère peine. — Mon oncle convient de tous ces faits et persiste à m'accuser de coquetterie. L'artifice et la vérité peuvent-ils donc habiter dans la même âme, et depuis quand la bonté et l'insensibilité ne sont-elles plus des manières d'être incompatibles ? — J'avoue que cescho6es sont inconciliables > aussi n'est* ce pas une coquetterie ordinaire que je vous reproche; j'ai toujours bien senti que la votre a voit quelque chose de particulier qui la

DE MADAME, ***. îtQ

rendoît plus naturelle et plus séduisante; mais; enfin c'est toujours de la coquetterie : car quel autre nom donner au plaisir qu'on prend à être aimé de gens qu'on n'aime point ? La vanité seulepeut jouir de ce triomphe. On se dit : Je suis bien plus aimable que les autres femmes , puisque je plais beaucoup davantage. — Pour raisonner ainsi , il faudrait avoir bien mal observé ce qui se passe dans le monde. On y voit tant de femmes sans figure et sans esprit faire des passions, qu'on n'en peut jamais rien conclure en faveur de celles qui en inspirent.

Tout au plus , le nombre des conquêtes prouveroit qu'on est plus jolie ou plus aimable que les autres; mais ce témoignage qu'on se rendrait ne serait qu'un plaisir de réflexion , et cela n'explique point celui qu'on ressent à l'expression d'un sentiment qu'on ne partage pas. — Eh ! voilà justement ce que je ne puis comprendre; vous me forez plaisir de me montrer comment on peut y trouver une autre jouissance que celle de la vanité. — Volontiers, je vais vous développer avec candeur tout ce qui se passe dans mon âme ; ensuite vous me blâmerez si vous voulez; mais au moins m'accorderez - vous que mes torts, si jen

ISO CONFESSIONS

ai , sont ceux de la nature , qui m'a douée de cette espèce de sensibilité qui fait que tout sentiment a une action nécessaire sur mon cœur, qu'il ne seroit pas en mon pouvoir d'empêcher. Un amant agit sur moi comme un acteur qui rend bien un rôle passionné : le rôle m'émeut et me touche , quoique l'acteur me soit indifférent. Je ne puis mieux vous faire sentir ce que j'éprouve que par cette comparaison , et je vous prie d'observer qu'un sentiment involontaire et irrésistible n'a rien de commun avec la coquetterie, qui est un art tout raisonné. J'avoue que c'est une source de joie bien douce pour un cœur bienfaisant , que le pouvoir de porter le bonheur dans une âme, de donner mille ravisseraens sans qu'il en coûte rien à l'innocence , d'amener le plaisir par sa seule présence. Qu'est-ce , en comparaison , que la puissance des souverains ? La divinité n'a voulu , n'a demandé que l'amour, comme le seul tribut qui fut digne d'elle; et l'on veut que les mortels y soient insensibles ! — Ma chère amie , votre imagination s'égare ; l'amour d'un amant est tout autre chosç , il s'y mêle des désirs , et je ne sais comment cela s'accorde avec la pureté de vos idées. —Oh! je n'ai jamais envisagé

DE MADAME ***. ïîi

l'amour que dans ce qu'il a de noble et d'intéressant , d'autres idées m'en gâteraient lé charme. Je suis persuadée qu'un véritable amour est, par sa nature, beaucoup plus pur qu'on ne le pense ordinairement ; s'il s'y joint des désirs , c'est un accessoire qui s'allie à ce sentiment, mais qui n'en constitue point l'essence. L'homme, étant et moral et physique , doit éprouver séparément les passions qui se rapportent à ces deux substances. Tant qu'on aime sans être aimé, le moral dominé , on ne s'occupe que d'obtenir du retour ; ce n'est que quand le eœutf est satisfait que l'on peut songer à des jouissances moins nobles. Au reste , je vous assure que toutes les fois qu'on parloit d'àiftour, il ne m'est jamais venu à la pensée que cela pût se rapporter à de vilains désirs. Je ne voyois qu'attachement , respect , enthousiasme et tout ce que le sentiment a de charmant. J*ai vu des goûts porter un ca^' radère moins honnête, et alors, malgré le plaisir que je prends à être aimée , cette manière de l'être m'a déplu. — Cela est possible, dit mon oncle; mais une chose qui me confond , c'est de voir dans le nombre de vos amans des gens si ennuyeux et si bêtes, qu'on ne conçoit pas qu'on puisse 2. II

en supporter la société, tandis qu'elle paroît vous amuser et vous plaire. — C'est bien la pr euvfe qu'ici la vanité est étrangère. Si je suis touchée de l'hommage d'un cœur sensible, je ne songe point à en être flattée; et pourquoi mépriser un sentiment aimable ; parce qu'il n'est point accompagné d'esprit?

Au contraire , l'homme qui aime de bonne foi et qui est dépourvu de tout ce qui peut plaire , doit inspirer une tendre pitié , qui engage à éviter tout ce qui peut le mortifier. En effet , comment ne pas plaindre celui qui a placé son bonheur dans l'espoir d'une chose qu'il lui est impossible d'obtenir? Quelquefois , j'en conviens, ces amans-là m'ont en* nuyée; mais c'étoit passager. L'idée de leur sentiment me ramenoit bien vite à l'intérêt.

Que voulez-vous que je vous dise , une bête qui m'aime m'intéresse bien plus qu'un homme d'esprit qui ne >m'aime pas. Celuici n'a point de véritable communication avec mon âme; je n'agis point sur lui, il n'agit point sur moi ; j'écoute sa conversation comme une lecture bonne ou mauvaise:

au lieu que celui qui m'aime vivement n'a pas besoin d'esprit pour me tirer de moi-* même. Si quelque chose me satisfait , je le rends heureux de mon bonheur ; et si j'ai du

Dl MADAME ***. 123

chagrin , en pleurant avec moi il me console bien mieux que tout l'esprit du monde ne pourroit le faire.

Pendant que j'expliquois ainsi les singularités de mon caractère, on vint me dire que M. <le Marivaux étoit à ma porte , et demandoit si j'étais visible. Ayant répondu que oui, j'eus le temps, avant qu'il fut monté, de prier instamment mon oncle d'amener en thèse générale le sujet que nous venions de traiter. Tout le monde sait avec quelle finesse cet auteur a pénétré le secret du cœur humain , comme il en connoît tous les replis , comme il en saisit toutes les nuances : je ne pouvons rencontrer un meilleur juge.

Il étoit aisé d'amener un sujet de discussion avec un homme qui ne se livroit que quand on lui présentait une question qu'il pouvoit analyser dans tous ses détails.

L'abbé lui parla d'abord des différens caractères qu'il avoit peints dans ses romans ; il lui rappela ce que Madame de Miran dit dans Marianne , que la coquetterie est plus haïssable que la galanterie ; il discuta l'opinion contraire ; ensuite il lui demanda s'il ne seroit pas possible que la nature donnât

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à une femme le désir cle plaire et d'être aïmée sans que la coquetterie y entrât pour quelque chose.

Marivaux assura que non-seulement cela étoit possible , mais qu'il ea avxut vu des exemples ; qu'une extrême sensibilité , ao* çompagnée de bonté , formoit ce caractère ; que l'une donnoit, nécessairement la facilité et le besoin d'être ému , et que L'autre fat* soit accueillir avec reconnoissance tout hom* mage venant ducamr. Il convint que cette ma* nière d'être offroit toutes lesapparences de la coquetterie, mais il soutint quelle en étoit entièrement éfaignéè. 11 donna mille louanges à l'âme susceptible de ce degré de sensibilité; il en tira des conséquences; pour sa délicat tesse et sa pureté , que je noserois redire.

Il ajouta que cette passion d'être aimé rie pouvoit être détruite même par l'amour; que , tout an plus , elle lui céderoit dans les raomens où laitiant indifférent pourvoit mûre à l'amant aimé; mais que, toutes le* fois que ces deux passions ne se trouveraient pas en opposition , le plaisir d'être aimé se ferait toujours sentir.

Il répéta tout ce que j'avots dit, et l'expliqua beaucoup mieu* : il peignit l'espèce

d'amour qu'on auroit pour une personne de se caractère ; il détailla la nature de la ja^iousie qui en résulterait , la manière dont les •rivaux vivroient ensemble sans se haïr et tfvec une sorte de cordialité ; enfin , il fit uA tableau si ressemblant à tout ce que mon oncle avoit vu et qui lui avoit paru inexplicable ; il éclairait si bien tout ce qui lui avoit para contradictoire, que , depuis ce moment v il resta convaincu que je lui avois dit la vérité , et qu'en effet j'étois absolument exempte du vice de coquetterie.

. Cette conformité entre ce que j'avois dit *t le développement que venoit d'en faire F homme qui cctonoissoit le mieux le cœutf humain , étoit iine preuve complète de la vérité que j'avois énoncée. Marivaux ne me connoissoit point , je le voyois pour la troisième fois de ma vie ; et quand on voudroît croire qu'ayant entendu dire que j'étois coquette , il avoit voulu me flatter , on ne pôurroit , sans absurdité , supposer que le hasard nous eût fait expliquer d'une manière entièrement semblable un caractère qui it'auroit jamais existé, encore moine qu'il eût deviné l'historique de tout ce qui setoit passé sous les yeux de mon oncle,

Ïî6 ' CONFESSIONS

et qu'il, l'eût présenté comme une suite nécessaire des scntimens inspirés par . une femme qui a la passion d'être aimée.

Mon oncle fut si charmé de la manière dont M. de Marivaux avoit établi et développé ce caractère, qu'il le pria avec instance de le mettre dans un de ses romans : il le promit; mais il mourut peu de temps après cette conversation , et ne fit point de nouvel ouvrage depuis le moment où je Tai connu.

Il résulte de tout ce que j'ai dit dans cet article , que la véritable coquetterie est un vice méprisable ; que le désir d'être aimé n'a rien de blâmable dans son principe , mais que les effets en pouvant être dangereux , puisqu'ils induisent en erreur comme l'artifice , il faut , autant qu'il est possible , se défendre et se cacher du plaisir qu'on trouve à être aimé , de peur de tromper , même en étant de bonne foi ; que si , l'on se permet d'écouter l'amour , ce ne peut être qu'un amour honnête , fondé sur l'estime et accompagné de respect ; qu'une femme qui a le bonheur d'être aimée de son mari , doit éloigner tous les amans; que celles qui ne sont pas exemptes des émotions des sens ,

hA Madame ***. \%)

seraient inexcusables si elles permettaient qu'on leur parlât d'amour. Il faut être tout âme pour se permettre un plaisir qui cesserait d'être innocent , dès qu'il y auroit possibilité qu'il pût devenir coupable; •

De la recherche des moyens de plaire , relativement à la morale.

Je l'ai déjà dit : je sois toujours étonnée quand je vois un auteur qui ose démentir par ses actions rengagement qu'il a pris, à la face de la terre, de suivre les vertus qu'il enseigne.

N'écrivant que pour moi seule , je n'ai songé à faire des principes de morale que pour en fixer le sentiment dans mon cœur d ? une manière plus inaltérable, en écrivant les lois que ma conscience m'a dictées. Je crois prendre un nouvel engagement avec elle, et me créer un témoin qui m'avertira de mes transgressions et m'en fera sentir la honte.

Mais , après m'être occupée , dans les réflexions précédentes, des moyens d'être plus heureuse en corrigeant les défauts qui nuisent au bonheur ; après m'être imposé des lois pour devenir meilleure , je crois nécessaire de jeter un coup d'œil sur les qualités

<fuî rendent les hommes plus aimables en société. Les temps de récréation nécessaire pour se délasser do travail ou de l'oisiveté tiennent assez de place dans la vie même des gens occupés , pour ne pas négliger les moyens de les rendre doux et agréables. Je considérerai d'abord ces moyens sous le point de vue le plus général , la relation qu'on a avec tous les hommes; ensuite, comme ia première et la plus intéressante société est , pour chaque individu , la famille dans laquelle le sort ou la nature Fa placé, j'examinerai comment on doit s'y conduire pour que tout ce qui la compose se trouve , ou du moins doive se trouver Jieur eux que vous y soyez placé. De là je passerai à ce que Ton doit à ses amis, à ses connoissances , et même aux gens qu'on ne voit qu'en passant dans le monde. Je tâcherai de fixer ce que chacun a droit d'attendre de nous dans ces différentes relations, et ce que nous devons lui donner en surplus pour que notre société lui soit agréable ; car , sur tous les points , quand on s'en tient au devoir , on n'obtient qu'une estime sèche : la justice l'accorde , lé cœur n'y prend point de part. C'est en faisant plus qu'on n'est obligé de faire, qu'on louche l'âme et qu'on en reçoit une estime

l3o CONFESSION*

sentie. Ce que je vais écrire, forçant tnori attention à réfléchir sur ce sujet , me servira de leçon , car je n'y ai pas encore pensé ; et^ dans une éducation. plus qiie négligée, personne n'y a pensé pour moi. Je n'ai jamais reçu ni principes ni règles , même siir les sujets les plus importans pour l'éducation. Ce n'est pas la faute de mes proches, la mort me les a enlevés lorsque j'étois encore dans l'enfance. Mariée à douze ans , et sous l'empire d'un beau-père fort difficile , ma jeunesse s'est passée à être grondée de tout et jamais instruite de rien. Je n'ai donc porté dans le monde qu'une bonne disposition pour les autres, et le désir d'en être aimée. D'après cela, mon instinct a été ma seule règle pour ce qu'il falloit faire ou éviter. J'ai suivi mes mouvemens sans y songer ; je ne veux ni quitter , ni contraindre mon naturel: un être factice n'est point aimable. Ce que je prétends, c'est de travailler à perfectionner mon âme, pour mériter d'être aimée davantage.

Mais est-il possible de se donner des qualités qu'on n'a pas? non sans doute ; il faut que la nature ait commencé. Notre pouvoir se borne à développer les dons qu'elle a faits. Tous les hommes ont le germe des vertus naturelles, la sensibilité en est la source : il faut donc

DE MADAME ***. l3l

travailler à l'augmenter. Il tient à nous de la resserrer ou de l'étendre , les moyens en sont simples: elle s'éteint par la personnalité; elle se vivifie par les sacrifices qu'on fait aux autres. Toutes nos facultés s'étendent par l'exercice; c'est une vérité conmie de tout le monde , quoique souvent on en rejette l'application pour les facultés qu'on dédaigne de perfectionner. Il ne s'agit donc , pour être vertueux , que de vouloir l'être ; en occupant son esprit des exemples de vertu , en exerçant son cœur à en goûter tous les char-* mes , en multipliant les actes qu'elle commande , on lui donne toute la force qu'elle peut avoir dans chaque âme , selon les dons naturels et les lumières acquises. C'est le moyen et la loi par lesquels tout subsiste dans la nature. Rien ne vit, rien ne croît que par l'assimilation des choses de même espèce: il en est de même au moral. La ver tu se nourrit et s'accroît par tout ce qui est de sa nature. L'amour de l'humanité produit les actions vertueuses , et les actions vertueuses augmentent l'amour de l'humanité ; de même l'esprit s'étend par les acquisitions de l'esprit qu'il s'approprie : partout c'est la même loi; Il ne tient donc qu'à nous de devenir meilleurs en - nous livrant à tous les pencbana

l3l CONFESSIONS

qui mènent à la vertu , et en les fortifiant par le doux souvenir du bien qu'on a fait et par l'espérance de celni qui reste à faire.

Je suis persuadée que si on y réfléchissoit, on verrait qu'un traité bien entendu àta moyens d'être aimable deviendrait un ex* eellent traité de morale. Je suis fâchée d'être incapable de prouver cette vérité comme je la conçois ; car la manière la plus sûre d'inté-* resser à pratiquer tout ce qui est bien , serait de démontrer que le véritable moyen d'é» tre aimable et aimé ne peut prendre sa source que dans les vertus sociales.

* On pourrait objecter contre cette idée l'exemple de beaucoup d'hommes essentiellement vertueux , qui cependant n'inspi* rent aucun sentiment. Je répondrai que c'est qu'ils manquent des vertus qui font aimer, d'aménité , d'indulgence, de cette bonté de tous les momens qui s'étend sur tous les dé-» tails de la vie et en fait le charme. On aime les vertus dont on sent l'effet , on ne peut accorder que de l'estime a celles dont on sait seulement l'existence.

Pour mieux développer ma pensée sur ce sujet , je diviserai les vertus en deux classes qui me paraissent très-distinctes, les vertus. de sentiment et les vertus de raisonnement*

DE MADAME ***. î 33

La justice , la prudence , la sûreté dans -le commerce , la tempérance , et beaucoup d'autres qualités du même genre , appartiennent à la raison. Un esprit éclairé recon^ Hôît aisément que k pratique d'une saint morale est le meilleur moyen de s'assurer une vie heureuse et tranquille; mais, ensuivant ces vertus-là , il est possible de ne songer qu'à soi , et on ponrroit dire que c'est la personnalité bien entendue des gens honnête* et éclairés.

Au contraire, les vertes de sentiment em* portent loin des règles de la prudence. En les suivant, on s'oublie, on s'expose ; l'intérêt personnel disparaît:, la générosité prend éa place; on ne voit rien que le but auquel on veut atteindre , et le sentiment de sa force pour franchir l'espace qui en sépare élève l'âme à là hauteur de Faction qu'elle veut entreprendre. Tontes tes grandes actions ^ tout ce qui est sublime appartient au senti* ment ; les vertus qui naissent de la raison sont froides et sans énergie: c'est seulement le meilleur calcul pour être content et pai* sible; elles servent toujours et jamais ne peuvent nuire. Pour les vertus de sentiment, si elles exposent à de grande malheurs , ce ft'^t cjoe jftv elles qu'on peut avoir de gran-

l34 CONFESSIONS

des jouissances , et l'âme qui les possède a en elle-même un trésor de bonheur qui fait face à tous les revers. La générosité donne des plaisirs sublimes, et même quand elle commande des sacrifices douloureux, on en reçoit un sentiment de satisfaction qui balance les plus grands maux.

Dans la vie ordinaire , les vertus de sentiment conservent toujours le même caractère qu'elles ont dans les choses plus élevées : l'oubli de soi-même , et l'occupation des autres; voilà pourquoi elles rendent aimable, de qui n'appartient qu'à la raison ou à l'esprit, n'agit que sur l'esprit; ce qui vient du sentiment a une action nécessaire *ur toutes les âmes , à moins qu'un intérêt personnel n'en dérange l'effet.

Il me paroît donc certain qu'en développant en soi toutes les vertus de sentiment et les perfectionnant par l'exercice > on aura employé le meilleur moyen de plaire et d'être aimable.

M. de Moncrif a fait un Essai des moyens 4e plaire : il me semble qu'on n'a pas rendu assez de justice à cet ouvrage. Les détails .sont pleins d'esprit et de finesse. Peut-être a-t-on senti que le projet de ce traité avoit .quelque chose de r jdicule. On pourroit don»

DE MADAME ***. l35

nef des leçons pour éviter ce qui déplaît; mais imposer un art de plaire , c'est , il me semble, présenter deux idées contradictoires : la nature seule a le don de plaire. Tout ce qui n'est point senti , tout ce qui est fait exprès , n'a point d'action sur les hommes ; ce qui part de l'âme a seul la puissance d'agir sur une autre âme.

On me répondra peut-être que personne ne peut être naturel , que les hommes qui vivent en société sont nécessairement le produit de l'art : je crois que c'est une erreur: J'expliquerai mon idée en envisageant Fart sous deux rapports entièrement différens:

Dans l'un , il a une existence réelle , il crée ou du moins peut changer les objets , en leur donnant une nouvelle manière d'être, dont il n'y a point de modèle dans la nature. Tel il se montre dans les jardins quand il plie les arbres en berceaux , les taille en boule , et fait des murs verts avec des charmilles. Sous l'autre rapport , l'art n'est plus qu'une méthode f ' un instrument employé pour développer et tirer de chaque être ce qui y existe réellement. C'est ainsi qu'il agit dans la campagne : on n'y voit point la nature brute , mais la culture qu'elle a reçue n'est que le développement de sa faculté productive. Les ré^

î36 CONFESSIONS

sultats sont naturels , quoique les moyens employés pour les produire aient été factices. . Même dans les objets insensibles, l'art est froid. Il peut exciter l'admiration , jamais un plaisir durable ; et la campagne plaira toujours. bien plus et bien plus constant ment que les jardins.

/T5a culture , au moral comme au physique, n'est que le moyen d'aider chaque être à développer tout ce que la nature lui adonné. Quand l'homme est arrivé au terme de perfection dont il est susceptible , il est bien plus l'homme de la nature que le sau-

iyage , puisqu'il jouit de toutes les facultés comprises dans son être, et que le sauvage [reste bien loin du terme où une créature de 'son espèce peut atteindre. Dans l'éducation de l'homme , il faut s'en tenir à l'art qui développe , et ne jamais employer celui qui change et dénature en préten dant embe llir, / ËêTtoleiïs~même ne sont que le développe^ ment d'une faculté qui existe en nous. Si le talent n'y existe pas , le maître le plus habile, ne trouve dans son écolier qu'un auto* mate dont il fait monter les ressorts. Quand

1* on ne fait qu'apprendre , on ne produit rien , on imite ; et l'imitation n'agit que foiblement. Le sentiment seul donne la vie

f ci l'action à toute chose. Il faut donc ne point forcer la nature, se passer des talens qu'elle a refusés, et ne cultiver que ceux dont le principe esten nous.

La culture que l'homme reçoit en société «l'est que le développement des facultés physiques et morales renfermées dans l'étendue de son être. La société multiplie les idées presqu'en raison du nombre d'hommes qui la composent , les sentimens s^étendtent en proportion des lumières; l'extérieur, nécessairement assujetti par Famé , qui le commande ; se perfectionne avec elle. L'esprit rend la physionomie expressive ; le sentiment donne des grâces ; les niouvemens, les gestes n'étant , pour ainsi dire , qu'une forme dont se revêt la pensée pour agir plus directement sur lés sens , sont d'autant plus agréables , que l'Ame qui fait mouvoir a plus d'intelligence et de sensibilité. Les gens du peuple ont les gestes grossiers, parce que tout ce qu'ils ont à exprimer se rapporte ordinairement à des actions grossières et matérielles. Leurs sentimens , comme leur esprit , sont entièrement dépourvus de toute nuance et de toute délicatesse : ils ne peuvent donc avoir l'expression àès idées qui ^'existent pas chez eux. Au contraire, tes a. 12

l38 CONFESSIONS

gens du monde ont presque tons dé l'agrément dans les manières, surtout si on les Compare aux gens du peuple; c'est que ce qu'ils ont à exprimer se rapporte communément à des choses intellectuelles , qu'ils ne voient la nature que sous ses faces les plus agréables, et que leur esprit est exercé à voir et à sentir avec finesse , de même qu'ils sont plus adroits par l'habitude de ne toucher qu'à des choses fragiles et délicates. Tous les développemens de l'intelligence concourent à rendre aimable et à donner des grâces.

L'extérieur se plie à l'âme , et c'est elle qu'il faut perfectionner pour le rendre agréable.

Tout autre moyen mène à l'affectation , qui dépare toujours , et souvent donne du ridicule. /

Il est aisé de sentir que tout ce qui est factice ne peut jamais produire une impression aussi vive que ce qui est réellement senti. Quand on veut se rendre propres des effets dont on n'a pas la cause en soi , on n'agit point sur les autres. C'est eu soi qu'il faut avoir le principe de l'expressioi} , qui émeut ceux à qui on parle.

Comme on ne peut occuper, intéresser ou amuser les hommes que par Faction qu'on a sur eux , et que cette action ne peut

DE MADAME ***. l3g

être produite que par le sentiment qu'on éprouve soi - même , il en résulte que la première base de tout moyen de plaire se réduit à n'exprimer que ce qui est senti , et par conséquent à être entièrement naturel.

e naturel a encore cet avantage , 'que & variété est sans bornes ; il diffère dans chaque individu , il se diversifie à tout moment dans le même homme. Au contraire, tout ce qui est factice se ressemble; c'est l'ouvrage des hommes , leur invention est bornée. Il n'appartient qu'à là nature, qui est infinie, d'être , toujours neuve dans ses productions. Une ! personne naturelle aura toujours un agrément qui lui sera particulier. L'effet qu'elle produira sera toujours neuf et inattendu ; son âme agira directement sur celle des ! autres ; et , même sans esprit , le naturel '* sera toujours aimable. L'affectation détruit nécessairement l'accord qui doit être entre la pensée, le geste et la voix, pour qu'il y ait unité d'action. L'âme qui a cqnçu un sentiment , a seule la puissance de commander à tous les agensde l'expression cette unité d'action qui rend , pour ainsi dire , toute la 1 personne une image sensible de la 'pensée; I mais pour que l'âme commande avec toute

î£o COUTASSIONS '

la farce qui fait obéir ; il faut qu'elle soit fc tout entière à son action. Un sentiment <\ faible, une attention partagée , ne donne- *| rpnt qu'une expression vague et incertaine 7 \ qui ne produira aucun effet; et si l'attention disparoit entièrement , tous les mouvement manquent de vie et annoncent un être stupide. Il n'y a personne qui n'ait remarqué * quel point la distraction rend tous les mouvemens désagréables. Les gens du peuple, qui agissent toujours machinalement j et sans attention , ont beaucoup de disgrâce. Par exemple , qu'on entende chanter un homme du peuple , même sans le voir , on sentira que son âme est aussi absente de son action que celle de son voisin , qui travaille à côté de lui sans rien dire.

Les gens absolument sans esprit sont ordinairement sans grâce , parce qu'ils sont incapables d'avoir un sentiment assez vif, une attention, assez soutenue pour animer leurs discours. Ils ne peuvent avoir d'agréé ment que dans les exercices du corp&< On remarque souvent qu'ils y réussissent mieux que les autres hommes. Cela vient peut-être de la facilité qu'ils ont de fixer entièrement sur ces objets une attention qui n'est point attirée par les autres choses. Car , même

DE MADAME ***. ï4t

pour les actions où F esprit a le moins part i comme la danse , l'équitation , la course et tous les autres exercices du corps , il faut que l'attention soit toute rassemblé dans l'action, pour que Faction ait de 1 grâce. 1

On dit que les enfaus ont beaucoup d'à* grément dans leurs manières , et cela est vrai ; mais ce n'est que quand ils jouent entre eux : alors ils sont tout entiers à leurs jeux; rien ne les distrait , c'est une attention sans partage; mais , tirés de là , amenés dans un cercle , ce ne sont plus que de petit» automates dont tous les mouvêmens sont distraits et désagréables

Bacon a dit que la grâce étoit le partage des gens d'un âge Êtii : il a raison pour tout ce qui est du ressort de l'esprit et du sentiment. Il faut être en état de bien sentir et de bien entendre pour avoir une expression juste et animée. Aussi ne voit-on point de grands acteurs qui soient d'une extrême jeunesse, même dans les rôles qui semblent exiger que l'on soit fort jeune. Il faut un âge plus avarice que celui du personnage qu'on représente , pour le rendre avec intelligence et vérité*

L'attention est la première cause de Tac-

ifa CONFESSIONS

cord qui doit exister entre tous les mouvemens de l'expression. Elle rend les pensées plus vives , et , par conséquent , force à être naturel; car l'affectation n'a lieu que quand l'âme est entièrement à froid. On en voit la preuve sur les personnes dont les manières sont très-affectées : quand , par hasard, elles éprouvent un sentiment vif, tout ce qui est factice disparoît , et , forcément , leur expression redevient naturelle.

La justesse dans tous les mouvemens est la première base de la grâce, On ne peut avoir de vérité dans l'expression sans justesse; mais on peut avoir beaucoup de justesse dans tous les mouvemens, et rester encore fort loin de la grâce. Comme un instrument parfaitement d'accord devient plus ou moins agréable selon les airs qu'on exécute , l'ensemble de tous les mouvemens fait plus ou moins de plaisir selon le sentiment qu'il exprime. C'est la nature de l'âme et ses modifications qui décideront si cette harmonie sera bornée à la justesse , ou si elle sera établie par la grâce.

Chez une personne sensible, douce, et qui joint à l'esprit une extrême délicatesse, l'accord des mouvemens deviendra la grâce parfaite. Chez celle qui sera vive, gaie et

DE MADAME ***. ifi

douée d'un esprit fin, cet accord offrira l'agrément le plus piquant. Pour les gens dont le caractère est rude, l'esprit aride, qui manquent de sensibilité ou d'imagination , ils ne peuvent atteindre qu'à la justesse et n'iront jamais jusqu'à la grâce.

U résulte de tout ce que j'ai dit , que le seul moyen d'être aimable et de développer en soi toutes les vertus sociales se renferme dans ce seul précepte : l'oubli de soi-même et l'occupation des autres; qu'on ne peut intéresser ou amuser qu'en agissant sur ceux à qui l'on parle ; que la seule manière d'agir sur eux est de sentir soi-même, que par conséquent il faut être entièrement à ce que l'on dit et absolument naturel; qu'il faut que tous les agens de l'expression présentent l'unité qui peut seule plaire; que, loin que cela soit difficile , il faut seulement ne pas contraindre la nature, et laisser aller son âme sans jamais songer à sa personne; qu'une attention entière à tout ce qu'on fait . produit naturellement une expression vraie et juste ; qu'il faut perfectionner son âme , si on veut avoir de la grâce , puisqu'il n'appartient qu'à celle qui est douée de toutes les vertus de sentiment , de donner à la justesse de l'expression tout l'agrément qu'elle peu

i'44 CONFESSIONS '

recevoir; qu'enfin l'attention est le principe de la justesse, et le sentiment celui de la grâce.

: Les moyens de plaire ne peuvent se prendre du dehors comme une parure qu'on joint à sa personne : c'est en soi qu r il faut développer les qualités qui touchent et le secret d'agir sur le cœur. Une Âme aimable imprime son caractère kir toute la personne. L'extérieur en reçoit un charme qui perce et se fait sentir même à travers la laideur; et je n'ai jamais vu personne, avec de la douceur et de la bonté , avoir une physionomie désagréable. Il semble qu'une belle âme ne puisse supporter un corps difforme:

on la voit combattre là nature , en triompher, se faire jour, et paroître malgré tous les obstacles;

Il y a un certain nombre de préceptes dont r observation est recommandée aux gens qui entrent dans le monde , comme le seul moyen d'y réussir. Voyons si , en les suivant par sentiment , on n'aura pas beaucoup d'avantage sur ceux qui ne font que s'y soumettre comme à une leçon utile.

j On a dit de tout temps que le talent de mien écouter étoit un grand moyen de plaire.

'Qui^coute mieux que la semibifité ? Tout

D£ MADAME ***. ifô

te qui touche les hommes a droit de l'émouvoir. L'attention ne lui coûte jamais ; elle est toujours fixée au sentiment qu'on lui présente; et si les discours sont dépourvus d'intérêt, elle accorde aux personnes ce qu'elle ne pourroit acccorder aux choses; Enfin, il est sûr qu'on donnera toute son attention, même à ce qui ne mérite pas d'être écouté , quand la crainte de mortifier celui qui parle sera toujours présente au cœur de celui qui écoute. C 'est avec ceux qui ne méritent pas d'être écoutés, que la distraction est plus condamnable : elle leur montre qu'on ne fait aucun ca£ d'eux; au lieu qu'en n'écoutant pas les gens d'esprit ,■ on risque seulement qu'ils ne fassent aucun cas de nous. Un jugement défavorable est bon à éviter ; mais ce qui mortifie les autres doit paraître encore plus redoutable. Quand on n'écoute que par politesse , on laisse bientôt voir un visage fatigué, sur lequel se peint l'effort inutile d'arrêter une attention qui est déjà bien loin ; quand on écoute par, bonté , l'attention est infatigable.

La louange plaît généralement ; mais si

on loue uniquement pour plaire , le sujet

de la louange n'étant point senti , elle sera

froide , mal appliquée ou portée jusqu'à la

l4$ CONFESSIONS

flatterie. Quelquefois même elle pourra blesser, si elle semble dire à celui qui en est l'objet : Vous êtes si prévenu en faveur de vous-même, qu'il n'existe point d'exagération pour votre vanité. Je connois une femme de beaucoup d'esprit, qui met si peu de mesure dans ^es éloges , qu'elle fait rougir ceux à qui elle les adresse , et pour eux et pour elle. Cet exemple m'a. fait voir que l'esprit peut être maladroit quand ce n'est pas le sentiment qui le guide. Si l'amour de l'humanité donne le besoin d'estimer les hommes 9 avec quelle job ne découvre-t-on pas en eux un sujet d'éloge? et quand on se plaît à aimer les gens avec qui on vit, n'at-on pas du plaisir à les voir aimables? C'est avec ces dispositions que la louange est bleu sentie , et qu'elle oblige par ce qu'elle a de flatteur quand elle est vraie, et parce qu'a-? lors il s'y mêle une espèce de reconnoissance pour la personne qui donne une raison de.

l'aimer davantage. Dans ce cas, un éloge a toujours l'air d'un remercîment»

La complaisance est nécessaire pour l'a-? .

grément de la société ; mais dès qu'elle est aperçue , elle gêne les gens un peu délicats ; en voyant ce qu'elle coûte, ils n'osent est jpuir. Le désir d'obliger ren4 complairait

IDE MADAME ***. f 47

sans aucune peine ; quand on aime le plaisir des autres , c'est une jouissance que de les voir contens. Ce sentiment remplace le goût qu'on n'a pas pour leurs amusemens, et donne à la complaisance l'air du choix.

C'est , dira-t-on , en perdre le mérite. Tant mieux ; une obligation qui nuit au plaisir est toujours mal reconnue. Qu'on se plaise avec nous, voilà ce -qu'il faut. Sur ce point j comme sur tous les autres , il y a tout à gagner à être guidé par le sentiment le plus honnête. Quand on ne s'y refuse pas, toutes les impressions se communiquent. En se pliant au goût de la société, on voit des gens animés, on finit pa? être animé soi-même ; en forçant les autres à suivre son propre goût , on vit avec des gens ennuyés , et on finit nécessairement par être ennuyé soimême.

La politesse a été imaginée pour remplacer la bonne disposition qu'on devroit avoir les uns pour les autres. C'est un mensonge innocent, puisqu'il ne trompe personne et qu'il oblige tout le monde : elle ressemble à un vêtement agréable , qui embellit la figure et dérobe souvent des difformités. La politesse consiste à paroître préférer les autres à soi, dans tout ce qui con-

l48 CONFESSIONS

cerne la société ; c'est l'imitation de la bienveillance. Si on en porte la réalité dans son cœur, on n'aura plus besoin d'en contrefaire les apparences : ce sentiment sera bien plus* aimable que la politesse. Il mettra tous les cœurs à l'aise , au lieu qu'elle gène quelquefois par un air de contrainte qui impose de la réserve. C'est toujours une espèce de déguisement qui cache la personne , au lieu que la bienveillance la montre tout entière et inspire la confiance. L'usage du monde est sans doute nécessaire pour apprendre à sentir toute la finesse des soins qu'il exige. Comme on a multiplié à l'infini toutes les nuances de l'amour - propre , il faut bien donner la même étendue aux égards qu'il demande. La politesse apprend à ne manquer à personne , la bienveillance devine tout ce qui peut obliger ; l'une renw plit toutes les convenances , l'autre satisfait à tout ce que la sensibilité demande. Tenons*» nous en donc à étendre le sentiment de la bienfaisance. Appliqué à la société, il don* nera la politesse qui vient du cœur, la seule qui soit vraiment aimable et qui puisse ins-r pirer de l'amitié.

Voilà comme une étude dont l'objet par foît frivole, quoique nécessaire aux gens

DE MADAME ***. 14g

qui vivent dans le monde, pourroit devenir un moyen de perfectionner son cœur, en étendant l'humanité à tous les rapports de la société. Au milieu du monde , on n'auroit pas perdu son temps ; il seroit employé à exercer, à rendre plus délicate la sensibilité et le désir d'obliger. Si l'on pouvoit rester constamment dans de pareilles dispositions, on sentiroit toujours du bien-être , on ne s'ennuieroit jamais ; la langueur n'approche pas d'une âme animée par des motifs louables.

On devroit regarder la pratique des vertus appliquée aux petits objets comme un exercice qui tient en haleine , et rend plus fort dans les occasions difficiles.

Toutes les qualités aimables plaisent, même prises séparément ; mais elles ne réussissent pas, et pour être parfaitement aimable, il faut y joindre le tact de toutes les convenances. J'envisagerai ces convenances sous trois rapports différens : celui qui ne regarde que soi, celui qui regarde les autres, et enfin celui qui est relatif à l'agrément de la société. Dans le premier, c'est le respect de soi-même qui retient toujours dans les bornes de la bienséance : l'élévatipn de l'âme donne de la dignité à tout ; les petites choses , elle devient la retenue qui empêche

l5o CONFESSION*

de se commettre. Les caractères familiers se mettent souvent au bord du précipice, mais ils n'y tombent pas quand ils ont pour sauvegarde le respect de soi-même.

Les convenances relatives aux autres consistent dans l'observation juste et délicate de ce qui leur est du sous tous les rapports , soit d'état, de façon dépenser, de caractère, et même de disposition actuelle. La bonté appliquée au désir de plaire , F envie d'obliger ou la crainte de blesser ceux à qui on parle , font deviner tous les égards que chacun peut prétendre. Comme on est plus délicat pour ce qui est relatif à sei , que p&ur ce qui regarde les autres , je pesaseque l'habitude de se mettre à leur place feft qu'on s'y transporte si promptement , qu'on parvient à avoir naturellement pour eux toute la dâicatesse qu'on demai*ïereït pour sei«-

friéme.

Le tact des convenances relativement à l'agrément de la société , ctet te g*àt appliqué à ta conversation; c'est lui qui assigne à chaque chose ta place qui lui convient, qui donne la mesure de tout, qui mène jusqu'au il faut aller, qui marque la place où l'on doit s'arrêter, enfin qui donne de l'agrément aux moindres bagatelles, et fait valoir les beautés

3DE ttfÀt)AME ***. ïSï

de tout genre, qui seroient dénuées de grâce si le goût n'avoit pas pris soin de les ordonner.

Mais comment acquérir le grât? C^ un don de la nature , quoiqu'il n'existe cpie dans la nature perfectionnée par la société. 'On de peut prétendre qu'à développer ce qui est en soi. C'est en exerçant son jugement sur les objets du nessort du -goût, en s'eccuf>ant des meilleurs ouvrages , en les comparant, qu'on apprend à juger «t à sentir avec délicatesse. Mais si on étend son esprit par l'exercice , on ne peut supléer ce que la nature a rëfasé. Les paroles de FEcriture : On donnera à celui qui a déjà reçu, s'appliquent à merveille à l'esprit. On acquiert d'autant plus d'idées, qu*>n en a déjà beaucoup; mais comme le plus grand nombre n'en a guêpe , et *jue je «ne creis dans cette classe , il me fatft une règle générale qui puisse servir à tous les hommes à -donner en conversation tout le gofo dont chaque degré fl'esprit sera susceptible.

Je crois que si on veut bien ne jamais songer à soi en parlant , suivre le mouvement dont oh est animé, sans autre guide quel'impression qu'on produit sur les autres, on sera nécessairement animé ou refroidi par

l52 CONFESSIONS

l'effet qu'on fera sur eux : on s'arrêtera dès qu'on verra languir l'attention, et on s'animera si l'on produit de l'intérêt. Enfin s'oublier entièrement , voir toujours les autres , se laisser guider par l'impression qu'ils nous montrent , voilà ma règle de goût pour les gens qui ne sont pas capables d'en avoir une -meilleure. Etant un peu machinale, elle n'en convient que mieux au plus grand nombre. Elle pourroit peut-être encore être utile quelquefois aux gens d'esprit ; car s'ils étoient toujours attentifs à l'impression qu'ils produisent , ils songeraient moins à profiter de tout leur avantage. L'envie de briller , outre qu'elle indispose , rend un homme d'esprit trop abondant. Il fatigue au lieu déplaire, il éteint l'esprit des autres et les blesse. J'ai vu des gens montrer dans un jour tout l'esprit qu'ils auroient gagné à ne laisser voir que dans toute une année. J'en ai vu d'autres prodiguer, dans un cercle hors d'état de les entendre , une finesse d'idées qui les rendoit mortellement ennuyeux et même haïssables à des gens qui , ne comprenant rien à leurs discours , se voyoient encore méprisés pour ne pouvoir entendre. Parler à chacun son langage , s'assortir aux différens esprits , voilà le seul moyen de tirer parti de tous le$

DE MADAME ***. l53

hommes et de leur paraître aimable. J'entends tous les jours répéter , à l'occasion du jeu , cette phrase vraie et triviale : // est bien plus aisé de baisser son jeu que de f augmenter. Dites-vous donc , vous qui vous croyez supérieur en esprit, qu'il est des pauvres de tous genres , et qu'il vous est bien plus aisé de vous abaisser à une conversation commune , qu'il n'est possible à ceux qui n'ont pas vos idées de s'élever jusqu'à vous. Partout on voit la tyrannie du plus fort se produire sous toutes sortes de formes. Ici, elle veut que la foiblesse fasse un effort impossible , et elle la méprise d'une impuissance que la supériorité devrait toujours aider. On se garantira d'une injustice si condamnable, en s' accoutumant à plaindre tons ceux que la nature aura maltraités.

Ce sont donc toujours les vertus qui rendent aimable : le tact des convenances relatives à soi tient à la dignité de l'âme ; celui qui se rapporte aux égards qu'on doit aux autres , prend sa source dans la justice , qui commande de rendre aux hommes tout ce qu'on exigeroit pour soi-même ; enfin , celui qui se rapporte à la société n'est autre chose que l'oubli de soi-même tourné au profit des autres.

ï54 CONFESSIONS

Une des premières leçons qu'on donne encore aux gens qui entrent dans le monde , c'est dé ne jamais parler de soi. Je crois ce principe destructif de l'intérêt que l'on peut porter dans la conversation. Il n'est pas douteux qu'on parle avec bien plus de chaleur de ce qui touche personnellement , que des choses étrangères à soi. Parler de ce qui affecte davantage , est donc un moyen d'agir plus vivement sur les autres. L'erreur où Ton est à cet égard vient de ce qu'il y a beaucoup de personnes tellement privées de sensibilité, même pour ce qui les concerne, qu'elles parlent de ce qui les regarde , et non pas de ce qui les touche ; c'est sans y être excitées par aucun mouvement , xpreîles vous entretiennent de ce qui se rapporte à leur personne , seulement parce qu'elles en sont plus instruites que de toute autre chose. Les gens de cette espèce, livrés à unre personnalité brute et grossière , ne donnent aucune attention à tout ce qui leur est étranger , quoiqu'ils soient si peu émus de ce qui les regarde eux-mêmes, qu'en toute occasion ils paroissent ne faire qu'apprendre ce qui leur arrive , au lieu de le sentir. Ils donnent toute leur attention à ce qui les concerne , par le même principe qui nous oc-

1)15 MADAME ***. l55

eupe des actions des Rois , dont le récit nous ennuierait s'il regardoit des hommes ordinaires. Celui qui ennuie en parlant de soi tst un être si froid , -qu'il ne pourroit pas intéresser davantage en parlant d'autre chose.

Ce n'est pas de parler de soi qui rend ennuyeux, c'est de n'en parler que dans le dessein de persuader de son esprit, de son ' mérite, de ses succès. Alors, c'est la personnalité qui se montre sous la forme de la vanité ou de l'importance; elle choque, fatigue, et souvent devient ridicule.

Mais si on ne pense point à soi quand tm en parle , si on n'a pas le projet d'en donner une opinion avantageuse , et qu'on y sok excité par un mouvement qui commande l'abandon, on sera cent fois plus aimable en parlant de soi qu'en disant toute autre chose. Cela doit être , puisqu'on sera plus animé, et qu'on n'agit sur les autres qu'en proportion de ce que Ton sent soimême. Cette manière de se livrer a encore un avantage , c'est qu'on y voit quelque chose d'obligeant , dont on vous tient compte. En se livrant on s'expose ; c'est une sorte de confiance qui semble dire : Je me sens entouré de cœurs honnêtes dont je n'ai rien à craindre. J'ai toujours vu, qu'excepté uu

1 56 CONFESSIOK5

petit nombre d'hommes qui repoussent tout ce qui se fait sentir, pour n'être attentifs qu'à ce qui peut prêter à la critique, cet abandon , opposé à la réserve qu'on a dans le monde, produit toujours un étonnement agréable qui inspire l'intérêt et l'inclination.

Mais s'il faut se laisser aller à cette manière d'être , il faut bien se garder de vouloir se la donner. Ne perdons jamais de vue que le premier et même le seul moyen d'être aimable, c'est d'être naturel. Telle chose va bien à une personne, qui deviendrait ridicule dans une autre , parce que la même tournure ne lui étant pas propre, il en résulteroit une disparate déplaisante au lieu d'un ensemble agréable. Le naturel plaît toujours; et dans quelle occasion se fait-il mieux sentir que quand on parle de soimême , non pour en donner une opinion avantageuse , mais parce qu'on se plaît à répandre son âme. On m'opposera qu'il est contraire à la modestie de se mettre suc la scène , d'occuper les autres de soi au lieu de s'occuper d'eux. Tout a sa mesure indiquée par l'effet qu'on produit ; tout se succède : on s'occupe des autres en les écoutant avec intérêt , on s'en occupe encore en leur

DE MADAME ***. t5j

parlant avec mouvement. Être fort animé ; n'est-ce pas. montrer combien on se plaît

avec eux ?

Parler de soi est le seul degré de confiance qu'on puisse marquer en société générale, et la confiance oblige nécessairement. D'ailleurs , est-il rien de plus intéressant que d'apprendre comment chaque homme est affecté , sa manière de voir et de penser, d'observer combien les mêmes sentimens reçoivent de modifications différentes dans chaque caractère. Des confidences faites avec franchise formeroient une instruction morale tout- à- fait intéressante; mais il faut que la nature .y paroisse seule , et que l'amour-propre soit absent.

Ce n'est qu'à l'amour ou à l'amitié qu'on peut confier ce qui flatte l'amour-propre ; encore faut -il y observer des différences.

Pour un amant , il n'est point d'éloges outrés quand ils s'appliquent à l'objet de sa tendresse; ou peut tout lui conter, il en pense bien davantage ; les louanges données à ce qu'il aime flattent son sentiment. C'est dans l'objet aimé qu'on place son amourpropre , et toutes confidences de ce genre plaisent et intéressent dès qu'elles n'excitent pas la jalousie. L'amitié , moins vive

l58 CONFESSIONS

et plus sérieuse que l'amour , reçoit avec plaisir les confidences qui se rapportent aux qualités et aux actiojA estimables ; on se .sent honoré des marques d'estime données à son ami , on en reçoit un reflet à son avan~ tage.

Dans la société, il faut borner sa confiance à ce qui regarde en général la façon de penser et de sentir , à l'aveu des défauts qu'on peut dire sans se nuire, quoiqu'il •soit d'usage de les taire , aux récifs où il se trouve quelques circonstances peu flatteuses pour l'amour -propre. J'ai remarqué que cette espèce de confiance produisoit toujours un effet agréable ; c'est apparemment parce que cela étonne et forme un contraste entre ce qu'on attendoit et ce qui arrive. Ce n'est pas à cause de mon observation qu'il m'est venu de parler de moi de cette manière, car je ne fais rien exprès et par réflexion; mais c'est parce que cela m'est naturel , et que je ne puis pas être autrement t que j'ai été à portée de faire cette observation.

' Le talent de conter est très - agréable.

Pour y réussir, il faut se bien pénétrer des choses qu'on raconte; il est nécessaire de les voir soi-même pour les faire voir aux autres.

DE MADAME ***. l5j

J'ai connu desgens entièrement privés de l'es-? pèce d'esprit nécessaire à ce genre, produire beaucoup d'effet par le récit d'une action qui venoit de se passer sous leurs yeux , et ennuyer par le même récit , fait au bout d'un mois à des personnes qui ne l'avoient ja-, mais entendu. Cette différence m'a étonnée; j'en ai cherché la raison, et j'ai vu qu'alors ces gens-là n'étoient plus frappés par des objets éloignés; que c'étoit seulement la mémoire qui rappeloit des faits, et non pas l'imagination qui transmettoit des tableaux tels qu'elle les avoit reçus et qu'elle les voyoit encore. J'en ai conclu que , si l'imagination n'est pas assez vive pour retracer et rendre présentes les choses qui sont éloignées, il faut se borner à ne raconter que celles qu'on vient de voir ou dont on conserve une sensation actuelle. Chez les gens qui n'ont point d'imagination, une histoire a vieilli , quoiqu'elle n'ait jamais été contée. N'entreprenons point d'agir sur les autres quand nous sommes sans action; on ne peut transmettre que les sentimens qu'on éprouve. J'excepte les occasions où l'on est forcé d'être ennuyeux , de quelque manière que l'on s'y prenne. Puisqu'on est obligé de parler exprès pour remplir la conversation ,

l6o CONFESSIONS

alors, qu'on raconte, qu'on cause, ou bien qu'on disserte, tout sera égal; dès qu'on n'aura point le*mouvement qui porte à parler , on ne produira point d'effet. Dans ces occasions, qui se renouvellent trop souvent dans le monde , ce que l'on peut faire de miçux, c'est de se dévouer à son rôle, et de tâcher de s'animer par le désir d'être honnête, quand on ne peut être animé ni par les personnes ni par les choses. Quand on n'est point obligé de parler exprès , en suivant la règle que j'ai établie de ne faire de récits que quand les faits sont actuellement bien présens à l'imagination , chacun contera le mieux possible pour lui , d'après son esprit et le degré d'agrément qu'il aura reçu de la nature. Quand on ne raconte que les choses dont on est frappé, on ne pèse pas sur des circonstances inutiles , qui allongent une histoire' et lassent l'attention; il faut qu'on n'aperçoive dans un récit rien qui n'y soit nécessaire , qu'il y ait une progression d'intérêt qui soutienne la curiosité. Tous les esprits s'ennuient d'être arrêtés trop long-temps à la même place. Le narré doit être rapide et les détails animés. Un dénoûment inattendu produit un bon effet pour un conte commet pour une pièce. Ce

DU MADAME *** idtf.

sont toujours les mêmes règles' qui sont applicables à tout un genre, soit dans son plus grand degré d'élévation , Sbit dans les moindres bagatelles.

Je sens bien comme on devroit conter; pour qu'un récit fût agréable , et cependant il me semble que je raconte fort mal. Préoccupée de l'idée de ne point produire d'effet, mon attention se trouve partagée', et ce qu'il en reste pour le récit n'a plus assez de vivacité pour attacher. La timidité est absolument destructive du talent de conter.

Il m'est arrivé quelquefois , ayant assez passablement commencé une histoire , de me dire, en voyant tous les yeux tournés sur.

moi: Ces gens-là qui m'écoutent, s'attendent à quelque çfiose, ils vont être bien étonnés de ne rien trouver ; l'ennui va paroître tout à l'heure sur ces visages où je vois l'attente de ce qu'on va dire.* Alors le froid me gagne , l'intérêt disparoit ; je ne sens plus que le chagrin de m'être embarquée dans un récit qui me paroît stupide et que je suis également embarrassée d'abandonner ou de finir. La timidité réalise tous les sujets de crainte qu'elle a -fait naître ; on sent qu'on est aussi désagréable qu'on appréhendoit de le devenir. L'embarras s'accroît par cette 2. i4

idée; chaque moment présage un moment plus fâcheux encore; enfin on se sent honteux de tout son être: c'est une cruelle situation ; il faut l'avoir éprouvée pour la comprendre.

Je me souviens que , dans ma jeun«sse, j'ai senti souvent , au milieu d'une Tristoire que j 'a vois commencée , un pressant désir de m'en aller pour ne plus reparoître, comme si j'avois commis une action honteuse. A présent, que j'ai perdu cette timidité excessive, en acquérant beaucoup d'indifférence sur le jugement qu'on peut porter de mon esprit , et me sentant résignée à tout ce qu'on voudra en croire, ne sachant moi-même à quoi m'en tenir, je pourrois conter mieux et être, à tous égards, plus aimable en conversation , ii'ayant plus les mêmes obstacles à vaincre; mais il m'en reste d'autres , des chagrins ; des inquiétudes, qui partagent et même absorbent souvent mon attention tout entière.

Dans ce cas-là , on est bien loin de porter tout son sentiment aux objets de la conversation , et par conséquent d'y être amiable. J'ai eu, toute ma vie, des chagrins , et je sens combien cela m'a nui. Chaque jour, cela me nuit davantage , et je vois qu'en raisonnant sur les moyens de plaire , j*j parle d'une chose qui ne peut plus être à mon usage. C'est à

moi plus qu'à personne qu'il convient de chercher à vaincre ses défauts et à perfectionner les qualités de son âme. Si c'est pour tous les hommes le meilleur moyen de devenir aimable , pour moi c'est le seul. Les chagrins, h>in de faire obstacle à mon projet , doivent l'encourager, puisqu'il est certain que les vertus qui rendent aimable contribuent en même temps à rendre ou plus îieureux ou moins misérable.

On a dit que, pourvu que les gros murs d'une histoire existent , on pouvoit en bâtir les dedans à sa fantaisie. Je ne puis adopter cette maxime: dès que je doute de la vérité d'un récit , il ne produit plus d'effet sur moi. Cependant, j'aime les romans; pourquoi un roman fait en société me déplaî- ^roit-il? J'en sens confusément la raison sans pouvoir bien l'éclaircir : il me semble que trela vient de ce que ^e ne vois point dans l'auteur du roman le dessein de me tromper.

Le seul nom de roman m'avertit que les faits sont inventés, et que je ne puis m'attendre à trouver delà vérité que dans la peinture "des passions et des caractères. Même quand il arrive 3e présenter un ouvrage d'imagitiation comme une histoire véritable , cela nie trouble un peu ? à moins que je n'y sois

l64 CONFESSIONS

trompée : mais ce léger mensonge de la part d'un auteur ne peut me faire rien conclure contre sa véracité, quand il n'écrit plus et qu'il redevient homme de société. Mais comme on n'est point convenu de se permettre aucune fausseté en conversation , celui qui l'emploie a le dessein de jeter dans l'erreur; et, ne fut-ce que pour des bagatelles, je vois dans le projet de me tromper quelque chose qui me blesse et trouble toute ma croyance ; je ne sais plus à quoi m'arréter ; tout ce qu'on me dit y perd, et même quand l'aveu de ce léger mensonge ne se fait point attendre , il en reste un doute qui nuit à tous les autres récits , et qui à la longue retombe sur la personne et lui ôte toute consistance.

La plaisanterie est un moyen d'amuser; mais ce talent ne peut se faire aimer qu'au* tant qu'on n'en a rien à craindre ; il faut qu'elle tombe sur les choses , et rarement sur les personnes, et quand elles en sont l'obj it , elle ne doit s'exercer que sur de légers défauts, qu'on abandonne , pour ainsi dire , à la société sans s'en mettre en peine. Tout ce qui peut prêter au ridicule doit être ex-* clu de la plaisanterie. Il faut que celui qui en est le sujet, en soit aussi amusé que les autres , et qu'il voie dans la légère critique

DE MADAME ***. l65

qui lui est adressée une nuance du désir de Y s'occuper de lui par préférence. Voilà comme la raillerie seroit aimable. Au reste, il faut renoncer à être plaisant quand la nature ne Fa pas voulu , sous peine d'être insupportable. De tout ce qui est factice , rien n'est aussi désagréable que le ton plaisant. C'est la gaîté et la finesse de l'esprit, qui donnent le talent de la plaisanterie ; mais c'est la bonté qui doit en régler l'usage.

La douceur est la plus nécessaire et la plus / aimable de toutes les qualités sociales; c'est la seule qui soit toujours présente. Les autres qualités ont besoin d'occasion pour paroître; celle-là s'annonce dans toute la personne , se mêle à tous les discours , s'étend sur toute la vie et en fait le charme. Elle donne la confiance de montrer tous ses sentimens; elle persuade, elle ramène , et où son pouvoir manque, tout seroit en défaut.

Mais il faut que la douceur soit une qualité positive, qui naisse de la bonne disposition où l'on est pour les hommes , de la sensibilité à leur intérêt , de la raison qui commande l'indulgence, de la tolérance pour toutes les opinions , et non pas de l'indifférence , de l'insensibilité , de l'impuissance «Têtre affecté vivement , qui rendent fade

*66 courtssîotts

fet insipide. L'espèce de douceur qui résulte de l'absence de mouvement, et que l'on confond souvent avec la véritable , n'est qu'une négation dé sentiment, et non pas une qualité positive. On acquiert la douceur ou on l'augmente en perfectionnant sa raison , en étendant le sentiment de la bienveillance , enfin en cultiv ant les vertus dont elle dérive, a comédie des Fâcheux que je viens d'entendre lire, m'a fait songer au ridicule d'être importun; c'est le plus sot rôle du inonde et le plus humiliant. Un manque de tact aussi grossier tient à l'habitude de se considérer uniquement et de ne songer qu'à 'soi; il y a l'importunité passive et l'importunité active, toutes deux sont bonnes à éviter. L'importun passif, n'envisageant que ce qui lui est commode, reste où il ennuie; toccupé uniquement de ce qui lui convient , il est loin d'apercevoir qu'A déplaît aux autres. L'importun actif se regarde comme le centre de tout iirtérêt ; il se persuade sottement qtte ce qui le concerne et l'agite doit agiter torit ïe monde. D'après cette disposition , iî veut assujettir le premierqu'il rencontre h l'écouter , à lui répondre , à partager le mouvement qu'il 'éprouve ; tout au sentiment qui le possède , il se livre entiè -

DE MADAME ***. tty

rement à la personnalité , sans voir son in- \ justice ni l'impatience qu'il cause. L'esprit ne suffit pafc pour préserver d'être importun, parce qu'on ne l'emploie pas toujours à bien voir ; c'est la modestie qui» en préservé. / Quand on se donne moins d£ valeur en société qu'on n'en accorde au^f autres , quand on s'habitue à être plus occupé d'eux que de soi-même , à donner plus qu'on n'exige f en ne s'expose jamais à être importun.

Je m'ennuierois moi-même si je cïtois un plus grand nombre des préceptes dont l'observation est recommandée pour réussir dans le monde. En parcourant ceux que je passe sous silence , on y verra qu'ils tendent tous à présenter l'apparence de quelque vertu , et qu'ainsi le seul moyen de bien remplir ces préceptes est d'avoir en soi les sentimens dont on nous recommande l'imitation.

En examinait toutes les qualités qui rendent aimable , on trouvera toujours que, pour plaire , se faire aimer , éviter tout ce qui peut déplaire , tout se réduit à étendre l'humanité , qui est la source de toutes les vertus , et à étouffer la personnalité , qui est la source de tous les vices et de tous les défauts : l'un est moyen de l'autre. En étendant le premier de ces sentimens , et en res-

t68 CONFESSIONS

treignant le second jusqu'à leur dernière nuance , on aura le complément de tout ce qui fait aimer , puisque toutes les vertus de sentiment sont contenues dans ces deux préceptes.

En y réfléchissant , on verra encore que le moyen de perfectionner son âme est bien simple, puisqu'il consiste uniquement et d'une manière certaine dans la répétition de tous les actes de ce qui est honnête ; et dans la cessation des actes contraires.

»E MADAME ***. l€j

■SX.

Moyens de plaire dans l'intérieur de la

famille.

Ju'instinct naturel donne à tous les hommes le désir d'être heureux , la raison seule leur en apprend les moyens. Si la dissipation et.

le plaisir se trouvent dans le monde , le bonheur n'est que dans Y intérieur de la maison ;. c'est là que l'existence de chaque personne a réellement une valeur poulies personnes qui vivent avec elle. Dans le monde , on s'aperçoit à peine si quelqu'un a disparu:

l'absence et friême la mort n'y laissent aucun vide ; tout s'y remplace promptement ,' et rien n'y est vivement regretté.

Mais , en famille , une bonne mère , un frère chéri, une soeur aimable, enfin quelqu'un digne d'être regretté, s'absente, et tout languit ; personne n'est plus animé : on le souhaite dans tout ce qui plaît; on sent qu'il manque à tout ce qu'on fait,- enfin on ne 2. i5

f]0 CONFESSIONS V

jouît qu'imparfaitement de tout ce qu'on ne partage pas avec lui. Quand la mort rompt des liens si chers r la consternation et le désespoir remplissent tous les cœurs; et, quand le temps aura affoibli la douleur , la perte de celui qu'on pleure laissera encore un vide dans la famille. Il y sera toujours regretté et jamais remplacé ; sa mémoire / qui vivra dans tous les cœurs, sera rappelée en toute occasion. Après dix ans, les yeux se rempliront encore et larmes quand or»

parlera de lui ; on voudra te faire connoître à ceux q«ii ne l'ont pas vt* , et tes enfans seront élevés dans te regrefc de ne lavoir pa* connu.

Heure** ! mille fois heureux celui que le «tort a fait naître dans tute famille rôt il ttiHive à placer son cœur fct à employer toute sa sensibilité! C'est là qu'il peM être aimé 9 chéri 9 saigné darts toute* tes époques de sa vie. Comment se ttfouvfe~f 4$ des ho*i%mes assez dépourvus de raison» pofl* dé*aigner (te plaire et de se ftffre aimer dàws^ la

société , où ils pourraient trouver ptas £ërttenemeftl te bonheur? Ces insensés portent dans un mottde étranger tout ce qu'ils ttfrt d'agrétoient , de désir et <te faculté de plaire. Semfeiahte&à certains dissipateur* qtti p*>r

Dtf MADAME ***. fjt

dîguent tout au dehors T et laissent leur famille dans l'indigence , après avoir dissipé tout ce qu'ils ont d'aimable , ils rentrent chez eux épuisas , et n'y rapportent que l'aridité, l'ennui, le sommeil ou l'humeur.' Et qu'est-ce qu'ils retirent des frais qu'ils font pour plaire? quelques momens d'amusement pour leur vanité. Des gens si frivoles Ae s'occupent pas dans le monde à exercer la bonté et la bienveillance comme je l'ai recommandé. Us ne s'embarrassent point d'être aimés ; ce sont des applaudissemens et dei duccès qu'ils désirent. Tout est payé avec justice : tant qu'ils amusent , ils sont fêtés ; dès que leur esprit a perdu , ils essuient des dégoûts Le monde est comme le théâtre , où l'on né sfcit point gré aux acteurs d'avoir amusé autrefois ; on les reçoit mal dès qu'ils n'amusent plus. Pour le plaisir , le présent et l'avenir ont seuls une existence ; il n'appartient qu'au sentiment de tenir compte du passé.

Un homme qui revient dans sa famille ; parce qu'il commence à éprouver des dégoèts dans le monde, rentre chez lui comme un étranger : il gêne la familiarité , et voit tous les cœurs se fermer à son approche ; art a perdu l'habitude de le toir et de l'aimer :

17a CONFESSION*

tous les sentimens ont pris une autre route ; et si sa vieillesse est encore accueillie avec intérêt par une famille honnête , elle ne sera que soignée et non pas consolée. C'est le souvenir des preuves d'amitié qu'on a données et reçues qui joint au présent la douceur du passé. Le bonheur qu'on s'est mutuellement procuré , nécessite à s'aimer d'autant plus qu'il y a plus long-temps qu'on a commencé de s'aimer.

. Le premier aperçu de la raison montre que c'est dans l'amitié des personnes avec lesquelles on est destiné à vivre , qu'on doit chercher le bien-être et le repos de toute sa vie ; ensuite la raison s'occupe des moyens de parvenir au but qu'elle s'est proposé. Elle voit aisément que les vertus sont encore plus nécessaires pour être aimé dans sa far mille , que pour être aimé dans un monde étranger , qui n'en peut retirer le même avantage , et où d'ailleurs on ne peut les montrer que dans leur nuance la plus légère, , . Comme , en famille , chacun est entièrement connu 9 l'esprit n'a plus le même piquant; on le sait tout entier. C'est donc par le caractère principalement qu'on doit chercher à s'y rendre aimable.

Une raison forte et éclairée , que rien ne

dé Madame ***. ïfî

dérâftge jamais , est la première qualité in-^ dispensable pour assurer le repos et ne pai nuire au bonheur des gens avec lesquels on passe sa vie ; mais il faut que la raison soit toute renfermée dans la conduite , qu'elle agisse toujours , et ne paroisse que dans les occasions où l'on est forcé de la mettre au j our. La raison qui se laisse voir ennuie et avertit de se mettre en garde. D'ailleurs , à moins qu'elle ne soit assez élevée pour éclairer en présentant des vérités nouvelles, elle devient insipide et triviale. Je connois une femme qui est mortellement ennuyeuse , parce qu'avec peu d'esprit elle ne dit jamais que des choses raisonnables.

Si la raison peut paroître sèche et ari de en elle-même , jointe à d'autres qualités , elle contribue à rendre aimable en donnant à tout une juste mesure. On pourroit appliquer à la raison ce qu'on a dit du goût : Ce n'est pas la sève qui produit , mais la faux qui retranche. En effet, il paroît qu'elle est aux choses solides ce que le goût est aux choses agréables. C'est elle qui ordonne les actions et les sentimens , et qui retranche tous les excès qui pourroient devenir nuisibles. Elle empêche l'amour-propre d'aller jusqu'à l'injustice , la sensibilité de se tour-

S y4 CONFESSIONS

lier en humeur , la bonté de dégénérer en faiblesse.

L'égalité d'humeur , si nécessaire dans un commerce intime, n'est pas toujours un don de la nature , la raison y supplée ; elle ap~» prend qu'il est injuste de se rendre redoutable par des caprices, et qu'il y a tout à ga* gner pour soi-même à établir la paix et la sécurité dans son entour. Sans la liberté de tout dire et de montrer son âme à découvert, personne ne peut être aimable dans sa famille. Dès qu'on est obligé de se tenir en garde avec ses parens comme avec des étrangers, tous les charmes de l'intimité dispa* roissent sans être remplacés par la diversité d'esprit qu'on rencontre dans le monde ; et une société où l'on pou voit être heureux de» vient sèche, aride et ennuyeuse. Ceux qui la réduisent à cet état , sont les premiers à en «éprouver la souffrance; en faisant régner la contrainte , on se dévoue iiécessairement à l'ennui.

J'ai naturellement l'humeur fort égale ; mais je me suis toujours dit qu'avec une âme sensible il falloit continuellement veiller sur soi-même, pour conserver une égalité parfaite, peut-être impossible à la sensibilité sans le secours de la raison , qui montre l'in?

DE VAOIME ***. I7S

Justke de, faire soufîrir tas autres, parce qu'on souffre soi-même.

Si ta raison commande l'égalité , elle proscrit absolument l'humeur comme le dé-* faut qui lui est le plus contraire. Quoique l'humeur ne prouve point une âme vicieuse, et qu'elle existe souvent avec des vertus., elle prend momentanément l'apparence de tous les défjsoits et de tous les vices. J'ai vu des gens très-humains devenir , dans un accès d'humeur, insensibles, durset même cruels.

J'en ai vu d'autres, dont le caractère étoit noble jusqu'à la prodigalité , montrer des traits d'avarice. Enfin il n'est aucune fantaisie que l'humeur ne puisse adopter : celle qui existait hier ne peut faire deviner ni prévenir celle qui existera aujourd'hui; c'est un caméléon qui prend toutes les couleurs ; c'est un défaut qui renferme en puissance tous les antres défauts. La plus légère contrariété excite l'humeur jusqu'àfaire perdre toute raison. J'ai vu des gens de beaucoup d*esprit dire des choses folles ou absurdes quand ils •etoient possédés par cette manie. Un tel oubli de toutes les facultés raisonnables me parottroit aussi dégradant que l'ivresse , si je n'y voyois pas quelque chose d'un peu moins volontaire. L'humeur ne doit pas prL-

ij6 confessions

ver de l'estime; c'est une vérité dont on peut convenir, mais qu'il est impossible de sentir dans le moment où Ton en est le témoin ou la victime ; <lans ce cas , l'estime est au moins suspendue et ne reprend ses droits que par le secours de la réflexion. Le tableau de l'injustice ou de la déraison peut quelquefois imprimer la crainte , mais à coup sûr il détruit le pouvoir qui tient à l'opinion.

Comme la raison est la qualité la plus nécessaire pour bien vivre en famille , l'humeur est le défaut le plus contraire au bonheur et à l'union des gens destinés à vivre ensemble. Si l'humeur existe dans les chefs de la famille, elle épouvante et glace tous les cœurs; la joie , la gaîté , le naturel , tous les sentimens aimables sont à jamais bannis d'une société où l'humeur fait sentir son despotisme ; à leur place 9 on voit l'embarras , la tristesse , la contrainte se mêler à toutes les actions et à tous les discours. Tout est morne , tout garde le silence ; l'impression s'étend jusqu'aux domestiques , on les voit toujours dans l'attitude de la crainte , tous les visages sont tristes et abattus ; on rencontre partout l'empreinte de l'esclavage. La gaîté fait bien loin d'une semblable maison, \ où, jusqu'aux chiens , tous les êtres qui Vha-

bitent ont une contenance particulière qui sent la frayeur.

L'humeur se fait craindre même dans les momens où elle n'existe pas : on l'atten d toujours, on sait qu'un rien peut la fair e naitre ; o n n'ose ni pen ser ^ni parler , n i mémecha nger de pl ace; t ous les mou ve-| mens, t ontes le s pensées sont resserrées par la contrainte , et alors on est réduit à n'é- , prouver vivement que le sentiment de lai [ gêne et la fr ayeur de voir a rriver une scène. \ Ce que j'ai souffert deThumeur doit m'excuser si j'en parle avec un peu d'amertume.

J'ai retiré un avantage de mon malheur, c'est d'avoir conçu tant d'aversion pour un défaut qui m'a rendue malheureuse, qu'aucun chagrin, ni aucune contrariété n'ont le pouvoir de me donner la plus légère apparence 'd'humeur. Si mon cœur souffre , s'il est oppressé, je redouble d'attention sur moimême pour qu'il ne m'échappe aucun mouvement d'impatience qui pourroit fâcher les autres. Je suis sûre qu'on ne me voit jamais aussi douce dans mon. domestique, que dans les temps où je suis affligée : ma peine me sert de leçon pour n'en pas causer à ceux qui sont dans ma dépendance. Je ne prétends point faire ici mon éloge ; ce n'est ni la

178 C0KF*SS*ÔKS

raison ni là bonté qui m'ont préservée dé l'humeur ; c'est l'exemple et le malheur.

Après avoir considéré ce défaut accompagné de l'autorité , envisageons ses effets entre des égaux. Certainement, lçs cnnse-* quences n'en seront pas aussi graves. Ce ne sera plus l'oppression , qui ne peut exister que p£ur la dépendance ; il ne s'agira plus du malheur de la vie, mais de la privation du bonheur. Tous les plaisirs , toutes les douceurs renfermés dans un commerce intime , seront perdus ; l'amitié n'aura d'action qne pour les choses essentielles ; et la confiance, si elle existe encore, ne sera plu» accordée qu'à l'estime. Cet ^panchement d'une âme qui ne veut rien garder pour elle , et se plaît à répandre ses sentimens dans le sein d'un ami ; ces conversations si douces où l'amitié se montre sans avoir le dessein de paroître , et où les riens même portent toujours le caractère de l'intimité; tous ces charmes s'évanouiront. On verra à leur place une conduite mesurée, que la prudence ordonne pour le maintien de la paix. Ces entretiens particuliers où les amis éprouvent tant de plaisir seulement à être ensemble , seront toujours troublés par la crainte qu'un mot échappé au hasard, ou une pensée ma}

interprétée , n'aniènent un changement de scène , une querelle à la place d'une conversation douce et paisible. Enfin, tons les agrémensde l'intimité seront toujours anéantis par l'humeur ; la crainte qu'elle inspire resserre tous les sentimens , et celui qui s'y livre avec son ami , en le faisant souffrir, se condamne lui-même » ne jamais voir tout ce " qu'il a d'aimable; car il est certain que les gens sujets à l'humeur, ne jouissent jamais de tout ce que leurs amis peuvent avoir de charme dans le cœur et dans l'esprit quand ils se livrent avec une entière confiance.

La société , quoique intime , s'est-elle étendue à cinq ou six personnes charmées de se trouver ensemble et d'y être libres? si l'humeur vient mêler son poison aux; douceurs qu'on goûte , elle corrompt tout; le trouble s'empare des esprits ; les uns se fâchent , les autres s'intimident , et le plaisir s'envole avec la paix.

Ne fait-on que craindre l'humeur avant qu'elle arrive? les rnomens de calme perdent toute leur douceur. On n'ose se reposer sur une disposition favorable, qu'on sait qui peut aisément changer; la confiance , la gaîté n'ont point d'essor; tous les sentimens sont comprimés. Peut -il exister des

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plaisirs purs avec la crainte de les Voîf promptement cesser?

Enfin, tout ce que j'ai dit sur la tristesse et la contrainte où l'humeur des chefs de famille réduit les malheureux qui se trouvent dans leur dépendance , existe entre les égaux; seulement les nuances sont plus foibles , parce que les effets sont moins redoutables.

L'humeur , par ce qu'elle a de farouche ,' imprime toujours quelques mouvemens de crainte. Son expression de haine invite au retour; fca violence excite l'irritation; sa déraison présente le ridicule; enfin, elle dénature toute la personne : les traits sont altérés , la beauté transformée en laideur et la laideur portée jusqu'à la difformité. Bans cet état on est bien loin d'être aimable ; aussi eston bien loin d'être aimé , et l'habitude de ne pas aimer pendant des intervalles longs et répétés, est bien dangereuse pour l'amitié; en se montrant souvent sous une forme désagréable 9 on détruit au moins la fleur et l'attrait du sentiment , si le fond peut rester inaltérable.

Pour les hommes qui se sont tellement abandonnés à l'humeur, qu'elle est devenue leur caractère dominant, ils semblent ne

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respirer que la haine. Tout les blesse ou les irrite ; rien ne peut leur plaire. Tyrans avec leurs inférieurs, despotiques avec leurs égaux, toujours en état de guerre avec leurs semblables , ils souffrent continuellement et paraissent n'éprouver de soulagement qu'en faisant souffrir tout ce qui les approche. Ils sont bien malheureux; on devroit les plaindre : chaque jour leur prépare de nouveaux chagrins, tout s'éloigne d'eux. Ont-ils des enfans ou des neveux , qui n'osent les fuir con\me le reste du monde ? ce ne sont plus des fils ni des parens qui leur restent, ce sont des esclaves qui remplissent un devoir.

Ces malheureux, comme s'ils étoient réprouvés dès ce monde , se condamnent à haïr tout ce qui est bon et tout ce qui est aimable. Aussi , rien de ce qui peut plaire ne se montre plus à leurs yeux. En bannissant tous les sentimens aimables , ils parviennent à se créer un entour aussi sauvage qu'eux. Alors il n'est pas rare de les voir s'irriter de leur propre ouvrage , et former un sujet de reproche de toutes les choses qu'ils ont rendues indispensables. En éteignant pour soi toute sensibilité dans le cœur des autres , on détruit nécessairement la sienne. Ne voyant jamais dans personne un sentiment de te$~

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dresse dont on soit l'objet , on devient encore plus faronclie; les dispositions à la haine font de nouveaux progrès , et on arrive enfin au comble d'un malheur affreux et sans remède, l'impuissance totale de rien aimer au monde. Tous les effets produits par l'humeur en augmentent la cause , et ce qui n'étoit au commencement qu'un défaut , devient , à son dernier terme , un vice épouvantable : c'est la haine de tout ce qui respire. Dans cet état , la plus légère nuance de bonheur ou de paix est impossible. L'âme reste toujours possédée par une folie farouche, qui fait son supplice et sa juste punition.

J'ai rencontré ce défaut dans beaucoup de personnes. Il s'est présenté à moi seras toutes ses couleurs, et j'en ai souffert par t crûtes les formes qu'il peut prendre. Amis, parera, ma destinée m ? a toujours fait vivre avec des gens d'humeur. Je ne veux parier que de eeux qui n'existent plus. J'ai eu un oncle qui se fâchoit souvent et pour rieù.

Chez lui , c'étoit sensibilité plus qu'amourpropre :« orh devoit lui pardonner l'effet en faveur de la cause ; mais ses fréquents accès cThtrmeur n^en trouWoient pas moins la société. G'étifa un bien bon homme, et e*

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parlant de lui je regrette bien qu'il ne puisse pins se fâchçB contre moi. Àh ! comme on supporteroït^olèntiers les défauts qui ont causé le plus d'impatience , si on avoit le bonheur de voir revivre les gens pour qui On avoit de l'amitié !

J'ai eu un autre onde dont j'ai déjà parlé. Celui-ci étoit l'humeur personnifiée 9ûus la forme du caprice; il aoroit pu servir de modèle pour un caractère théâtral. Sort imagination vive et ardente passoit rapidement d'un sujet à un autre. Au milieu de la gatté ou d'une conversation intéressante ; tout d'un coup ses dispositions chartgeoient sans que rien autour de lui eût changé. II devenoit morne, brusque, dur, disait des choses désagréables à la même personne qu^TT venait de caresser. Ensuite, sans qu'on pût deviner pourquoi , il boudek fort long-temps. Itons ses accès d'humeur, rien n'étoit respecté. Gomme il demeurait chez moi , qu'il étoit onde de mon mari , et d'u* âge assez avancé , toutes ces circonstances lui donîfoient un poids et une autorité qui me réduisoient au silence. J'ai beaucoup souffert de son humeur et de ses caprices; mais il m'aimoit a la folie. Ge mot dit , on aent que toftt s ? adôueit et devient facile à pardonner.

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D'ailleurs, puisqu'il aimoit, il étoit bjen loin d'avoir cette horrible disposition à la haine où l'humeur peut cencjaire. Il avoit tant d'agrément dans l'esprit, il étoit si aimable dans les momens où il n'avoit point jje. caprices , qu'on regrettoit de ne pouvoir l'aimer autant qu'on le trouvoit aimable; mais comment pouvoir fonder aucun sentiment , aucun bonheur sur un être qui n'a rien de stable , qui , sans sujet , vous maltraite , vous boude dans le moment même où il vient de vous caresser? Ce pauvre homme !

je le regrette bien souvent , malgré ses défauts. J'aurois voulu soigner sa vieillesse; quelques torts qu'il eût pu avoir , je le répète , il méritoit beaucoup de moi , puis- 1 1 m'avo it beaucou p aimée. J est aiséde conclure de tout ce qui précède , que l'humeur est le défaut contre lequel on doit le plus se mettre en garde. Tout est facile à détruire dans le commencement; tout est eijfore possible à vaincre dans une époque plus avancée. Il ne faut que le vouloir fortement, et on surmontera tous ses défauts. Je vais essayer de trouver quelques moyens propres à combattre l'humeur et à la détruire. Mes idées pourront paroître triviales ou puériles , mais il ne s'agit pas ici

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de présenter quelque chose de neuf ou d'ingénieux; il s'agit de trouver un remède efficace pour la maladie qu'on veut guérir. La raison ne fait point de miracles ; aucun sentiment ne se lait à son commandement. Il faut qu'elle emploie les moyens les plus naturels pour distraire l'âme des penchans qui peuvent lui nuire; et, dans tous les cas, ces moyens consistent dans un remplacement d'objets qui donne un autre cours aux idées et amène de nouvelles habitudes.

L'humeur commence toujours par un léger mouvement d'irritation interne qui s'élève à l'occasion «des moindres contrariétés , et souvent pour des bagatelles qui ne seroient pas aperçues par un. esprit mieux disposé.

L'habitiyie de se laisser aller à ce mouvement d'impatience le fortifie; on en devient plus difficile encore ; tout incommode , tout blesse , et on parvient à éprouver une véritable souffrance dans le même lieu et les mêmes circonstances où les autres se trouvent contens et paisibles. Le seul moyen de remédier à cette manie , c'est , dès qu'on en sent les premières atteintes, de tourner prompt ement son attention sur d'autres objets. 11 n'y a personne qui, dans sa vie, n'ait éprouvé quelques-uns de ces sentimens dont limpres- 2. 16

sion a été si vive , qu'elle agit encore avec force toutes les fois qu'elle est rappelée. Les souvenirs de tout ce qui nous a affectés sont bien faciles à réveiller : si les situations retracées renouvellent des sensations agréables , l'impatience sera bientôt calmée; si, an contraire , on se rappelle des momens douloureux, le souvenir «t la vue du malheur feront promptement disparaître la peine d'une légère contrariété. La volonté constante de se transporter dans ces occasions à d'autres pensées, produira seule une diversion d'idées qui calmera l'impatience, et l'habitude de suivre cette méthode guérira àe l'humeur, si ce défaut n'est pas parvenu il son dernier terme. Mais 4 l'époque où le mal a fait assez de progrès pour avoir besoin 4e remèdes {dus puissans, j'en proposerai qui sûrement auront beaucoup d'effet sur une âme sensible. Mes idées pourront paraître trop éloignées et même disparates du sujet que je traite; cependant elles sont prises dans l'ordre naturel de ce qui se passe journellement autour de nous.

Tousnos amis disparaissent deiaterrepou* n'y jamais revenir * un petit nombre d'années, un mois, un jour peut-être , et nous ne les verrons plus. Quel est Thomme dont la

colère ne seroit pascako.ee par une pensée si -affligeante? Quand on sentira l'irritation s'emparer de son âme , qu'on se représente cette touchante idée : Voilà peut-être la dernière fois que je verrai mon ami; demain peut-être je pleurerai celui que j'offense aujourd'hui. Quel cœur ne sera pas attendri et ramené au sentiment par de semblables images? Les gens les plus emportés contiennent leur humeur avec un malade condamné à la mort : eh! tous les hommes ne sont-Us pas près de mourir? Malheureusement des idées si funestes ne reposent pas sur des chimères ; un jour viendra où *tles -seront idéalisées; le moment est inconnu , mais la séparation est certaine. Ne nous ««(posons donc jamais à mortifier notre ami , puisqu'il est possible que , oet instant passé , nous ne le revoyionsplus. Quels regrets accompagneraient le reste de la vie si on avoit à se reproch r 4le lui avoir dit, pour dernier adieu, des paroles dures , d'avoir rendu le dernier sentiment qu'il «prouve un sentiment douloureux! Àh ! la seule idée de pleurer un jour son ami , quelque éloignée qu'en fiit l'époque , changerait la plus vive colère en attendrissement. N'éprouveroit-on pas une partie 4e ce sentiment , même pour un homme

qu'on n'aimeroit point , si , au plus fort accès de colère , une voix intérieure vous disoit : Celui que vous maltraitez va cesser d'être , demain vous le verrez étendu sans mouvement et sans vie ; les expressions cruelles qui viennent de sortir de votre bouche seront pour jamais les derniers sons qui auront frappé son oreille ? Avec de telles pensées , on reviendroit promptement au calme et à la modération. S'occuper souvent de là mort est une chose affreuse, j'en conviens; mais la nécessité d'employer cette méthode n'est que l'affaire du temps. Tout le monde sait combien la liaison des idées a de force; elle est telle que, quand deux idées ont été une fois bien jointes ensemble , jamais l'une n'est rappelée sans réveiller l'autre. Quand on emploiera , pour se guérir de l'humeur, le moyen que je propose , on verra que jamais un mouvement d'impatience ne se fera sentir, sans que l'idée qui a déjà été associée à ce mouvement pour y faire diversion ne soit réveillée. On n'aura pas suivi cette méthode un an sans être entièrement corrigé.

En contenant les effets de l'humeur, ils s' affaiblissent journellement; la cause diminuera dans la même proportion que les effets , et quand ils seront absolument détruite,

elle cessera d'exister, et on sera délivré de ce mouvement d'irritation , si pénible pour soi et si fâcheux pour les autres.

Il est certain que les dispositions à l'humeur sont entièrement éteintes , ou du moins contenues, à la présence des obstacles qui imposent de la crainte ; quelquefois l'arrivée d'une seule personne en suspend les effets.

Si ce frein est impuissant , on sera arrêté par la présence d'un cercle nombreux. Enfin , les hommes qui ont le plus d'humeur , et qui s'excusent en disant que c'est un mouvement involontaire dont ils ne peuvent absolument se rendre maîtres , deviennent doux et modérés dans la société des gens puissans dont la naissance orç l'état peuvent imposer ; et il n'est point d'homme , quelque irritable qu'il soit, qui osât montrer de l'humeur devant le roi. Puisque l'humeur peut être contenue par des freins de cette espèce , comment ne sent-on pas qu'il est honteux pour soi et offensant pour les autres, que des motifs d'intérêt ou de crainte aient plus de pouvoir que le sentiment de la justice et de l'humanité qu'on doit à tous les hommes!

Quoi ! la crainte de mortifier son semblable, celle d'humilier son inférieur ou d'affliger son ami , n'aura nulle puissance , tandis

igO CONFESSIONS

qu'on se laissera vaincre par une espèce de timidité poltronne, Inspirée par la supériorité ou par un motif d'infcérét plus blâmable encore ! Si les égards dus à l'humanité n'ont pas la puissance de contenir les défauts du caractère , la seule ressource pour n'être pas mésestiinable , est que ce caractère reste indomptable en toutes circonstances et avec tous les hommes.

Comme les enfans et les chiens devinent ceux qui ne les repoussent pas et vont droit à eux , les gens d'humeur , par un instinct semblable , sentent tout d'un coup quelles sont les personnes dont ils n'ont rien à craindre : on les voit souvent abuser de la bonté , et respecter le méchant dont ils pourraient recevoir une épigràmme.

Que des hommes injustes sur tous les points soient capables d'une conduite aussi blâmable , je ne m'en étonne pas ; ils n'ont d'autre loi que l'intérêt personnel , et le calculent mal ; mais que des gens honnêtes , humains et raisonnables , s'exposent à leur ressembler , à être jugés de même en présentant des apparences semblables , c'est ce que je ne puis comprendre. Les premiers se laissent aller à la violence de leur caractère par un principe réfléchi ; ils pensent qu'en ne

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doit raisonnablement se contraindre que pour un intérêt qui en vaut la peine , et que c'est une sottise d'avoir des ménageniens pour les gens dont on n'a rien à craindre :

aussi arrive-t-il qu'ils sont comme des tyrans furieux et forcehés dans leur domestique , tandis qu'ils ont le pouvoir de se revêtir d'un extérieur doux et mielleux quand ils vont dans le monde ; ils se couvrent de cette apparence à volonté , comme on prend un habit convenable pour aller faire des visites.

La facilité qu'ont les seconds à se laisser emporter par l'humeur quand rien ne leur impose , n'a pas chez eux une cause aussi blâmable. Ce n'est point l'effet d'un raisonnement, c'est le mouvement naturel aux hommes qui n'ont point appris à se commander : ils se laissent aller à leurs passions quand elles ne rencontrent point d'obstacles actuels, et qu'il faudroit avoir recours à la réflexion pour sentir qu'on commet une injustice. Aussi ne tardent-ils pas à se repentir dès que leur violence est passée. Il ne leur manque , pour se corriger , qu'une volonté assez soutenue pour travailler continuellement sur eux-mêmes. Voilà pourquoi je leur propose de se former intérieurement

des obstacles capables de contenir dans les occasions où Ton ne rencontre point de frein qui arrête.

Les hommes qui ont le désir d'être justes sont les seuls qui soient capables et qui méritent de devenir meilleurs. Il faudroit travailler à se corriger , quand ce soin n'auroit d'autre avantage que d'empêcher les progrès du mal , qui sont bien rapides quand on ne les arrête pas. Qu'on ne perde jamais de vue qu'en cessant de veiller sur soimême , le temps , l'âgeet l'habitude exalteront nos défauts jusqu'au point de ne nous rien laisser d'aimable. Alors nousdéplâif ons généralement, et, ce qui est bien plus affreux encore, nous n'aimerons plus personne; car l'éloignement qu'on inspire a ce double effet , qu'en même temps qu'il agit sur les autres , il éteint la sensibilité dans celui qui en est l'objet.

Eh! que deviendra la vieillesse, sans consolation et sans appui ? Si on étoit sage , ne sentiroit-on pas la nécessité de devenir tous les jours [Mus aimable? A mesure qu'on perd des grâces , il faudroit acquérir des qualités. La vieillesse a tant d'obstacles à vaincre pour se faire aimer ! Quand on en approche , on doit travailler à embellir son âme*,

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eommenans la jeunesse on s'occupoit à embellir sa personne. Les moyens de plaire propres à la vieillesse , la coquetterie qui lui convient , c'est de n'avoir aucun défaut; il faut qu'elle montre qu'en détruisant la beauté , le temps sert à perfectionner le caractère. L'expérience d'un grand âge doit être considérée comme un bien apporté à la société pour aider , conduire et consoler rîgnorance; elle doit surtout apprendre à* pardonner les défauts et les foiblesses des hommes. Pour un cœur bien fait , l'expérience et l'indulgence sont , pour ainsi dire, deux idées synonymes.

Quoique la cause qui fait qu'on s'abandonne à son humeur soit fort différente dans les deux exemples que j'ai cités , les effets sont les mêmes : c'est toujours injustice d'une part et souffrance de l'autre. J'ai connu une très-bonne femme qui se trouvoit toujours le but auquel toutes les espèces d'humeur alloient ft*apper : c'est qu'elle n'étoit ni sèche ni imposante ; on l'aimoit et on ne la craignoit pas. Tous les défauts se sentoient à l'aise auprès d'elle , et souvent elle disoit en gémissant : Est-il possible qu'on ne fasse rien pour l'amitié , et qu'où sacrifie toujours à la crainte ?

Comme le physique a , aussi bien que le moral, beaucoup de part aux défauts des hommes , et que chez le plus grand nombre sa puissance s'est accrue en le laissant dominer la partie morale, les observations sur ' un régime propre à entretenir la santé dans le meilleur çtai, seront salutaires pour accélérer la guérison de l'humeur. La méthode que j'ai proposéesuffiroit seule ; mais comme elle ne peut agir que lentement , si on veut employer les deux moyens , les progrès seront plus rapides.

Quand on sera parvenu à recouvrer l'égalité d'humeur et lé calme qui la suit, on se. sentira libre , heureux , et comme jouisrsant d'une nouvelle existence. Cette souffrance , cette irritation excitée à tout moment par les plus petites causes , est comme une épine qui pique continuellement :

quand on l'aura arrachée , on se réjouira»

tous les jours de sa délivrance.

Comme la législation, dans les grandes sociétés , doit toujours tendre à prévenir les crimes , la raison , dans les sociétés particulières , doit être employée à prévenir les fautes. En famille , on se voit journellement y . aucun défaut ne peut être cache : il est done possible 4'éviter le* occasions dangereuses

DE MADAME ***. ig5

|>Qur des foiblesses que Ton connoît : l'humeur seule est embarrassante à prévenir , par la raison que j'ai dite , qu'elle prend toutes sortes de formes. Ce qu'on peut faire de mieux contre elle , c'est de se tenir toujours en garde sur les sujets qui la font naître le plus ordinairement. Si sa cause appartient à un amour-propre difficuïtueux , il faut avoir l'attention de le ménager sur les moindres bagatelles ; si c'est jà un défaut de raison , on doit lui opposer beaucoup de douceur et de patience ; enfin , si l'humeur ne peut être prévenue, il faut du moins l'empêcher de parvenir à son dernier terme.

Quand elle commence , on doit chercher à changer la scène, en présentant à l'attention de celui qui se fâche des objets qu'on sait lui être agréables , comme on met sous les yeux de l'enfant qui crie un joujou, dont la vue l'apaise en s' emparant de toute son attention. Il faut être moins familier avec les gens à humeur, qu'on ne l'est avec ceux qui ont de la douceur et de l'égalité; la resserve est le frein le plus sage et le plus iikh déré qu'on puisse leur opposer.

On doit toujours céder , c'est-à-dire , n^| pas répondre à l'humeur de son père, d^ sa mère , et de tous les chefs qu'on a reçus

JCjG CONFESSIONS

jle la nature ou de la loi; il faudroit même avec eux porter le respect jusqu'à se priver ^l'alléguer sa justification en réponse , parce que rien n'aigrit plus la déraison qu'une réponse juste qui la mçt à découvert. Sans être obligé d'aller aussi loin pour les autres personnes de la famille avec lesquelles qn se trouve à l'égalité , on leur doit de ne pas les contrarier quand elles parois*sent disposées à l'humeur , et on se doit à soi-même de faire les plus grands efforts pour ne pas se laisser aller à partager l'irritation, qui se communique avec la plus grande facilité quand on ne résiste pas à sa pontagion.

Si quelqu'un de ceux avec qui on vit est pxigeayit , pointilleux , difficile à contenv ter, on lui doit d être plus attentif, d'observer plus de formalités , de montrer plus 4e politesse quand on traite avec lui que quand on traite avec un autre.lSi quelqu'un de la famille est opiniâtre, il ne faut lui rien contester; si ui* ^utre est violent, on doit éviter tout ce qui peut exciter sa colère; , enfin , chaque foifrlesse mérite pn tendre hrpénagement , inspiré par l'humanité et ^c-* [cordé au maintien de la paix.

Voilà tout ce cjue la raison et la douceur

BE JUADAME ***. f 97

téunles peuvent employer pour pallier les' mcbnvéniens attachés aux caractères difficiles. Il est un autre talent bien supérieur à ces palliatifs , par lequel on soumet tous les défauts , on polit toutes les humeurs à sa volonté et selon sa fantaisie. Ce pouvoir de modifier les hommes comme on veut qu'ils soient, exige de la pénétration, de l'adresse et une grande souplesse dans le caractère.

J'ai vu beaucoup de femmes, et même des femmes sans esprit , posséder cet art dans un degré de supériorité qui me sembloit une espèce de magie. Les caractères les plus violens , l'humeur la plus difficile , tout s'adoucissoit sous leur gouvernement. Quoique l'adresse et même la dissimulation ne puissent être regardées comme absolument blâmables quand on ne les emploie que pour le bonheur commun, j'avoue que tout ce qui tient du manège et de l'intrigue me cause une répugnance insurmontable. L'humanité m'inspire trop de respect pour que je puisse me résoudre à flatter la folie d'un homme pour le ramener à la raison. Ce moyen peut être nécessaire pour parvenir au but, mais j'en suis incapable; c'est tout ce que je pourrois faire pour une folie véritable. Encore m'est-U arrivé dans ma jeu-

taesse de passer une heure et demie à tâcher de faire entendre saison, à une folle qui n'avort pas dit deux paroles suivies depuis vingt-huit ans. Ce trait est l'excès et le ridicule de cette partie de mon caractère.

L'impossibilité où je suis d'agir contre mes sentimenset de parler contre ma pensée, me rend - elle digne d'éloge ou de blâme ? Je l'ignore : tout ce que je sais , c'est que je voudrois que mon ami eût ce caractère.

Comme je ne veux être gouvernée que par la raison , je désire qu'on me la montre si je la perds de vue ; mais qu'en flattant mon erreur , en tournant autour de mon caractère pour en saisir les c6tés foibles , on m'amène, par des détours, à former une volonté qui naturellement ne serok pas la mienne . j'en serois très-blessée. Je veux être traitée comme un être raisonnable aaqaei ont peut toujours montrer la raison em face.

Si c'est pour m' épargner des peines qu'en a voulu me tromper , je ne pourrai en vouloir à l'intention ; mais j'avoue que l'ami qui aura employé de pareils détours, m'inspirera à l'avenir moins de confiance; je~ne serai pas aussi sure de sa franchise en toute occasion. Cette manière d'être dupe est peutêtre la seule qui pourroit me causer du dé-

DK MADAME ***. ÏCjt)

pit et de la honte. Je ne veux être trompée que dans le cas de maladie : comme je n'entends point raison sur fe mort , je mérite à cet égard d'être traitée comme une personne sans raison.

J'agis avec les autres comme ]e désire qu'ils agissent avec moi ; mais , en recommandant une droiture entière dans le commerce , je suis loin de croire qu'il soit permis de dire des vérités dures. II y a des gens qui ne présentent jamais la raison que comme unassommoi* propre à écraser toutes les foiblesses; ils la rendent effrayante et odieuse. Par elle-même, la raison ne doit jamais blesser; c'est l'humeur ou l'orgueil qui la font (Devenir fâcheuse. Si elle peut affliger par les sacrifices qu'elle commande , ielle n'humilie jamais quand elle est présentée par la bonté ou Pamîtié. Les ménagemens nécessaires pour adoucir la vérité se trouvent naturellement dans un cœur honnête , et , en les suivant , on n'emploie ni adresse, ni fausseté, puisqu'alors on ne fait qu'exprimer sa pensée etsuivreson sentiment:

Je crois que, sans fausseté, on pourroit être un peu moins inepte que je ne le suis pour savoir prendre les différens caractères de la manière qui leur convient le mieux.

200 COtfFESSIOHS

Dans toutes mes relations , je me laisse alfer et ne me conduis point : c'est un défaut dont j'ai souvent porté la peine. Je ne poutrois jamais parler s'il falloit que je songeasse à produire un effet en parlant. Toute ma science pour bien vivre avec les. hommes, tout le fruit de mon expérience, se réduisent à éviter ce qui peut les fâcher, à parler raison à ceux qui Fécoutent , à me taire avec ceux qui sont incapables de l'entendre, à être douce , à souffrir beaucpup , et à mettre en oubli , chaquç jour , tous les mécontentcmens de la veille.

La facilité dans le commerce est , comme la douceur , une qualité dont on jouit dans tous les momens ; elle met tout le monde à Taise, contribue à la gaîté , lève tous les obstacles. Les projets formés pour l'amusement deviennent plus aisés à exécuter et plus agréables. Il faut savoir se gêner, s'incommoder sans en souffrir, et que le plaisir général soit toujours un dédommagement de la gêne particulière.

On doit surtout éviter d'être difficultueux en société. L'importance dans les petites choses est un grand ridicule. Il faut donner peu d'attention aux formes , glisser sur les négligences, excuser tout ce qui ne nousfail;

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point de mal; en croyant que personne n'a le dessein d'offenser , on se trompera rare* ment. La dissipation, la légèreté, sont la source de tous les petits torts de société ; en n'y mettant point de valeur , on sera plus raisonnable et plus tranquille. J'ai vu des hommes s'aigrir, s'agiter violemment pour des défauts d'attention qu'ils transformoient en offenses , tandis que les gens dont ils se plaignoient vivoient dans la plus grande sécurité, sans se douter qu'ils eussent offensé personne.

On doit être sensible aux égards, aux soins," à tout ce qu'on nous donne, ne rien exiger, et passer sur toutes les petites choses qui ne méritent pas l'attention d'un être raisonnable. Il faut aimer à l'excès pour avoir le droit d'être un peu difficile à contenter ; mais alors si on s'affecte aisément , c'est la. sensibilité qui se plaint , et jamais l'amourpropre qui se formalise.

Cela me rappelle qu'un jour de cet automne, étant à la campagne fort en solitude, un de mes amis me laissa seule une partie de l'après-midi ; quand il revint , je lui dis : « Pourquoi donc m'avez-vous laissée? Quand il y a du monde, à la bonne heure, vous pouvez vous livrer à votre goût solitaire. *

ÛOÎ COtfrBSSIOttS

Voici ce qu'il me répondit: « J'étoisàla pro» menade, j'ai entendu un bruit de chasse; je me suis laisse aller à poursuivre ma route , en pensant qu'avec vous on se tire toujours d'afiàirç , quelque foute qu'on fasse.» Et ce mot me fit grand plaisir , j'ai voulu le conserver comme un éloge qui m'est précieux.

Le» gens qui supposent toujours qu'on veut leur manquer, sont d'un commerce insupportable ; calculant sans cesse ee qp'ik ont reçu pour ne pas rendre davantage , c'est toujours une dette qu'ils acquittent , et jamais un don qu'ils veulent faire. Occupés d'un certain nombre de formalités auxquelles ils ^{tachent ki plus grande valeur, tout avee eux , et même l'amitié , est soumis à une étiquette ; c'est la personnalité sous une forme bien puérile; Ces gens-là veulent que dans leur femiHe on leur rende avec précision» ce qu'exige chaque degré de parenté, souvent même ils abusent dé ce qu'on leur rend pour exiger davantage ; et dès qu'il!» peuvent ! se tirer de l'égalité , ils deviennent- despotes. Jamais ils ne jouissent de cette familiarité douce qui, sans rien ôter aux égards , du sentiment , retranche tout ce qui n'ap- . partient qu'à la cérémonie. Leur société est épineuse et fatigante ; l'amitié avec eux est

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tin traité de puissance à puissance , dont il faudrait que tous les articles fussent réglés. C'est un sentiment froid et un travail pénible ; il fawt pourtant se prêter à leur faiblesse , agir de son mieux pour les contenter : on les aime moins , c'est la punition de tous les défauts qui empêchent d'être aimable.

La défiance est un défaut terrible ; avec l'homme défiant , on n'est jamais à F abri du soupçon. Le témoignage d'une vie sans reproche est nul , toutes les vertus sont inutiles; elles seraient découragées par la défiance, s'il n'étoit pas de l'essence de la vertu, die trouver sa récompense en elle-même. Ce défaut , comme tons les autres , porte sa punition. N'est-om pas souverainement malheureux quand on ne Voit autour de soi que elfes gens qu'on soupçonne de pouvoir devenir malhonnêtes à la première occasion? Alors on ne peut estimer ni aimer personne. Pour son propre bonheur, on doit être bien en garde contre un défaut qui trouble toutes les jouissances.

Si la défiance est naturelle , et non pas acquise par l'expérience , elle annonce un caractère odieux. Avant de connoître les hommes, ce ne peut être que dans son pro-

2T>4 CONFESSIOKS ,

pre cœur qu'on trouve des raisons.de se méfier d'eux. L'honnête homme n'apprend par l'expérience qu'à être prudent ? et non pas soupçonneux. Le mérite de n'avoir jamais été dupe m'est fort suspect ; ce sont les plus mauvais cœurs et les plus petits esprits qui . savent le mieux s'en* garantir. Avec les gens défians , il faut se priver de tout épanchement de confiance , les plaindre et les supporter.

Si l'oii doit de l'indulgence à tous les hommes, la raison nous apprend que cette in*-, dulgence doit être presque sans bornes pour ceux avec qui le ciel nous destine à vivre.

Si leurs défauts nous irritent , cette irritation sera une souffrance de plus ; un mouvement si pénible pour celui qui l'éprouve , croîtra par l'habitude de s'y livrer; il envenimera:

encore l'humeur des autres; un tort excitera un autre tort. Chaque querelle formera une nouvelle source de division , car les levains . qui restent dans l'âme aigrissent toutes ses dispositions.

La patience est le maintien de la paix de l'âme , comme de la paix domestique ; elle s'accroît par l'habitude , et on parvient au repos par les efforts qu'on fait pour être en «toute occasion calme et tranquille.

Si on avoit le bonheur de joindre à la. rai-;

DE MADAME ***. 2o5

Bon une piété tendre et éclairée, on support teroit les maux attachés à chaque situation , avec la résignation qui est due à tous les décrets de la Providence. On verroit dans Tac-, complissement des devoirs les plus pénibles un hommage rendu à la Divinité, qui a marqué la place où nous devons remplir la tâche qui nous est départie. En aimant Dieu , en lui offrant ses peines , tout devient facile à supporter. Un sentiment intérieur de rési~ gnation et de paix habite toujours au fond d'une âme qui s'est donnée à lui; ce sentiment se joint aux plus grands maux et les tempère. Celui de l'amour ne porte-t-il pas toujours son charme partout où il se mêle?

Avec de telles dispositions, l'indulgence ne seroit plus un simple calcul de la raison , elle, prendroit bien un autre caractère; ce seroit une tendre compassion pour les foiblessés de l'humanité ; on plaindrait les hommes assez peu éclairés pour s'abandonner aux passions , aux vices , aux défauts dont ils sont les premières victimes ; on les regarderait comme des malades , on s'attendrirait sur leur sort; des moyens" doux seraient . employés pour les ramener à l'ordre et au bonheur; et si rien ne pouvoit Réussir , loin d'être blessé , on les plaindrait

3û6 CONFESSIONS

encore davantage , et on souffriroit avec patience les torts qu'on auroit en vain tâché d'arrêter.

Le plus grand effort de la raison seroît de supporter tranquillement une déraison habituelle. Je crois même que cette tâche surpasserait sa puissance , si la piété ne venoit à son secours ; elle seule a le pouvoir d'inspirer une bonté à toute épreuve , que rien ne rebute ni ne. lasse jamais. La piété voit tout avec un œil de paix , et remplit l'âme qu'elle possède de dispositions si douces, que l'irritation ne peut plus y avoir d'accès ; la supériorité qu'elle donne, loin de faire naître l'orgueil , augmente journellement l'indulgence. Par elle on apprend à ne regarder toutes les fautes des hommes que comme des erreurs de jugement, qui ne méritent que la compassion et jamais la haine. On les plaint des maux que le vice entraîne à sa suite; on envisage avec douleur les maux qu'ils se préparent pour l'avenir ; j'entends dans ce monde-ci , car , pour la vie future , quel est le dévot impie qui ose assigner des bornes à la clémence de son Dieu et prêter le sentiment de sa haine à la souveraine bonté ? La piété dont jeparle, et que je révère comme le complément des vertus, est bien différente de

DE MADAME ***. ÎOf

celte dévotion qui fait qu'on réprouve tous ses frères: elle est tout amour, la haine ne peut approcher d'elle. Les dévots qui se font un Dieu vengeur ne doivent pas craindre de persécuter et de nuire; mais les hommes qui voient en Dieu la bonté par essence, croiront lui rendre hommage en l'imitant .autant qu'il leur en a donné la puissance; ils sentiront que leseulpoint par lequel l'homme puisse ressem'blerà la Divinité, c'est la bienfaisance. Dieu donne la lumière et tous les biens naturels aux méchans comme aux bons ; n'est-ce pas nous dire que la bienfaisance doit être universelle ?

Mais revenons aux choses qu'il est nécessaire d'observer pour être bien dans sa famille. Quoique ce soit par des qualités essentielles, et surtoutpar l'absence desdéfauts qu'on peut espérerd'y être aimé, il faut encore être toujours animé du désir de plaire; c'est ce désir qui donne de la vie et de l'intention à tout cequ'on fait. Si les discours ne sont point animés par le désir de faire passer les sentimens qu'on éprouve dans l'âme des autres, ils auront quelque chose d'isolé qui tiendra de Y aparté ou du monologue. Il y a des gens qui, en parlant, ne montrent que le besoin de se dépiter de leurs idées sans s'embarrasser de les

2o8 CONFESSIONS

faire passer dans l'âme des autres; s'ils ont de l'esprit, de l'imagination ou des connoissances , leur conversation peut être fort in-* téressante, mais on n'y sent rien qui oblige. D'un autre côté , il faut bien se garder de songer à plaire dans le moment où l'on parle, car ce seroit le moyen de produire un effet tout contraire ; le naturel disparoîtroit et l'affectation prendroit sa place. L'envie de plaire ne doit pas être un projet , mais un sentiment permanent qui guide les discours et les actions sans qu'on y songe. En famille , la récompense des qualités aimables n'est pas , comme dans le monde , un succès passager qui n'attache personne , et laisse à peine des traces; c'est un état heureux et stable , dont la jouissance se multiplie par le souvenir du passé et la certitude d'un avenir agréable. Si , par l'habitude de se voir sans cesse , l'esprit a perdu sa nouveauté , le naturel y supplée avec avantage. Comme nous l'avons dit , il est toujours varié , et ne peut manquer de plaire : c'est un agrément encore mieux senti dans l'intimité que dans la société générale.

Il faut tâcher d'acquérir les goûts des personnes avec qui on passe sa vie , au moins s'en occuper assez pour en comprendre ToIh

DE MADAME'***. 2og«

jet et prendre plaisir aux mêmes choses. On* doit sHntéresser à tout ce qui les intéresse,, leur parler des sujets qu'ils aiment à traiter, être attentif à bien saisir leurs idées, entrer dans leurs sentimens , chercher à se rapprocher de leur opinion par tous les côtés.

Si on faisoit abstraction d'un amourpropre qui devient ridicule quand il s'attache aux petites choses, et qu'on eût autant de désir que les autres eussent raison qirôn en a de l'avoir soi-même , il n'y auroit jamais de dispute. Quand, sans aucun désir de contrarier, on ne diffère d'avis que parce qu'il est impossible que tous les hommes voient de la même manière , la variété d'opinion empêche la monotonie sans nuire à la concorde ; la discussion devient agréable,' elle anime tous les esprits, les éclaire, les force à produire des idées nouvelles , et la vérité qui en résulte est toujours bien reçue , de quelque part qu'elle viéftne.

Il ne faut point garder son amitié , comme les avares gardent leur trésor , pour des occasions qui ne se présenteront peut-être jamais; il faut qu'elle s'étende sur tout, et se fasse sentir, même quand elle ne peut paroître. Au défaut de l'amitié, car on ne peut aimer également toutes les personnes 2. 18

qui composent une famille, ce sentiment doit être remplacé par un désir vif et permanent de répandre le bonheur sur tous les instans de la vie 1 des gens auxquels on est uni. Faux bonheur , personnalité détestable 9 * jusqu'à quand égarerez^vous les hommes ?

Ne sentiront-ils jamais qu'il n'y a que Dieu seul qui puisse se suffire à lui-même , que c'est tin des plu* grands mystères de sa divinité, et le plus incompréhensible aux yeux de l'homme sensible ? Cette idée m'a souvent consolée , en dissipant des nuages qui troubloient mon âme et embarrassoienb ma raison : sentimens et réflexions , tout me ramène aux dangers de la personnalité.

Cet intérêt de soi-même , qui rapporte tout à soi et ne fait jamais entrer le bonheur des autres dans le sien propre , est le plus grand ennemi que nous ayons à combattre. Nous devons nous armer contre lui •ans relâche. Le seul moyen de le vaincre est de ne jamais lui céder , même dans les moindres choses. Comme l'amour de l'humanité est la source de toutes les vertus , la personnalité est la base de tous les vices. Quand elle est portée à son dernier terme , elle produit les crimes ; dans ses moindres degrés , elle enfante tous les défauts; il n'en

JJE MADAME ***. Itï

iest aucun qui ne lui doive son être. *Foujours nuisible " dans tous les rapports delà société , elle mérite un article à part pour nous convaincre des malheurs qu'elle entraîne à sa suite. La déraciner du cœur humain , ce seroit saper tous les défauts par leurs fondemens. Mais comme il est de la nature de l'homme de désirer nécessairement d'être heureux , nous ne pouvons combattre la personnalité que par la personnalité^ même, c'est-à-dire en substituant un intérêt éclairé à un intérêt stupide et aveugle, qui nous conduit nécessairement au malheur. La raison démontre qu'il ne peut exister de bonheur pour l'homme injuste f qui , vivant en société , retire tous les avantages de la réunion sans rendre son existence utile aux autres hommes. Tôt ou tard la société se venge de cet être ingrat qui , en jouissant de tout ce qu'elle donne, refuse de contribuer au bien général. Ce qui est vrai pour les grandes sociétés , l'est encore pour les sociétés particulières. Partout les lois de la justice sont les mêmes : on ne la blesse point impunément ; on ne sort point de l'ordre qu'elle a établi, sans qu'il en résulte «me souffrance nécessitée par la faute même* La personnalité se montre sous mille

aia. CONFESSIONS

formes différentes; mais elle a deux caractères particuliers qui renfermant toutes ses modifications. Je les distinguerai par le nom de personnalité tyrannique , et par celui de personnalité solitaire. La première naît d'un amour-propre effréné , qui veut que tout lui cède. L'homme qui en est possédé se fait le centre de tout : il exige sans cesse , et ne fait rien pour personne : jamais il ne traite d'égal à égal avec ses semblables. Despote dans sa famille , désobligeant avec ceux qu'il nomme ses amis, impertinent dès qu'il peut l'être sans danger, sa vie estime injustice continuelle ; et , pour peu qu'il ait mauvaise opinion de l'humanité , il érige ses défauts en système politique : il pense que, pour n'être pas la dupe des hommes ., il faut les traiter avec hauteur et dureté, et se croit fort habile , parce qu'il est fort injuste. Il ré-* suite de cette conduite, qu'il est haï des gens qui dépendent de lui , craint dans son domestique, tourné en ridicule par ceux qui sont hors de sa dépendance , et abandonné de tout le monde dès que son caractère est entièrement connu. Voilà le fruit et le résultat de sa politique.

La personnalité tyrannique , toujours odieuse dans ses effets, n'est pas également

BB MADAME- ***. 4l"3

tottpable dans son principe ; sauvent elle existe sans qu'on en coftnokse F immoralité.

Loin de s'en faire un système t c'est tout naturellement qu'on se croit un être à part sans se douter qu'on soit injuste; ainsi que les enfans gâtés , accoutumés à voir tout plier sous leur volonté , n'imaginent pas qu'il puisse exister un autre ordre de chose».

Quand on a eu, par les agrémens extérieurs ou par les talens de l'esprit , tous les succès qui peuvent exalter l'ainour-propre y il est bien difficile de se garantir des dangers attachés à la supériorité. En voyant les autres se placer d'eux-mêmes au-dessous de soi , ou e*t porté naturellement à conserver le rang qu'ils nous donnent et à en abuser. Il n'y a dans ce cas qu'une raison forte ou une extrême bonté qui puisse préserver de la fa* tuité : un homme raisonnable ne sort jamais de sa place , quelque effort qu'on fasse pour l'en tirer , et un bon cœur ne voit f dans les dons de la nature comme dans ceux de la fortune , qu'un moyen de contribuer au bonheur des autres.

La personnalité solitaire tient à une insouciance générale. L'homme quia cecarac»

tère ne tend qu'à s'isoler. Plus juste dans ses actions que celui qui a la personnalité

&l4 CONCESSIONS

tyrannique, s'il ne fait rien pour personne; il n'exige rien de qui que ee soit : mais cette modération n'eçt point chefc lui le résultat d'un principe; elle n'est qu'une suite de son caractère. Il se sentiroit aussi gêné par les soins qu'il recevroit , que par ceux qu'il seroit obligé de rendre. Il vit seul dans l'univers : ses sentimens , ses intérêts n'ont aucune liaison avec ceux des autres hommes.

N'ayant besoin ni d'amitié ni d'égards , na-< turellement il se dispense d'en avoir pou* personne. Comme il ne rapporte toutes ses actions qu'à lui, il ignore absolument la conséquence qu'elles peuvent avoir pour les autres , et il peut tranquillement , sans avoir aucune mauvaise volonté , causer les plus grands chagrins à ceux qui s'intéressent à lui, même «ans s'en douter; car, ne songeant à personne , il ne peut se représenter les sentimens des autres hommes : il ne connoît que lui , et a perdu toute habitude de se mettre à la place des autres.

Des êtres de eette espèce vivent au milieu du monde comme ces infortunés qu'on nous représente poursuivis par la vengeance àes Fées, vivoient dans des palais enchantés, où ils ne voyoient que des fantômes et des ombres*

DE MADAME ***. 2l5

Si la personnalité qui veut tout soumettre paroît , au premier coup d'œil , plus injuste et par conséquent plus révoltante que celle qui n'exige rien de personne 9 elle est peut-être , au fond , moins dangereuse. Elle prouve qu'on fait encore quelque cas des autres hommes : puisqu'on est exigeant avec eux , c'est qu'on a besoin de leurs sentimens f de leur opinion ou de leur présence : tous les liens ne sont pas rompus; à la vérité ; c'est toujours un maître qui traite avec ses inférieurs; mais c'est un maître qui ne peut se passer même de ceux qu'il tourmente.

Au contraire , tous les hommes sont nuls pour celui qui a la personnalité solitaire.

Dans cet état d'insouciance, dè<juelle utilité sera-t-on à ses semblables ? L'orgueil peut quelquefois être intéressé à servir les hommes , mais l'indifférence est toujours stérile : oh ne peut jamais en rien attendre/

Là punition des hommes personnels d'une manière tyrannique , naît de ce défont même.

Persuadés de leur supériorité , croyant que tout leur est dû , ils sont toujours méconteiis de toiït le monde : ils éprouvent journellement toutes les mortifications de la vanité blessée. Le désir de soumettre , presque toujours contrarié par la résistance , devient

2ï6 COHFES$IOTtS

d'esclaves, elle *■ — --*-*■ J - J -

7b vriïifiqn iiiM mander limnos

sans danger,, „ f „i„ !ir|p „^a Wn suite nécessaire . de, «^ jggntfyihàJta;

n ™ e * 1 . w. $»?. p# ,4»jP»y*^w»f »?»-

à sa destination. Apres avoir rompu les liens

DE MADAME ***. IfJ

qui l'attachoient à la société , ses facultés morales n'ayant plus d*exe*cice , ne tardent pas à s'éteindre : alors tout ce qui excite et met coi mouvement l'esprit , l'imagination f les désirs des hommes , n'a plus d'action sur lui ; il perd tout ressort; le petit nombre de goûts qui lui restent s' affaiblit chaque jour,, et bientôt il devient inaccessible à tout plaisir. Il végette , et ne pouvant , malgré tousses efforts, sç réduire entièrement à la condition d'une plante, son inertie est troublée par des souvenirs vagues qui le tourmentent.

Ha le malheur de conserver assez de raison pour s'ennuyer de lui-même , et de sentir tout le poids -d'une existence inutile : souffrant de «on état-et n'ayant plus assez d'énergie pour en sortir , il sent la peine de l'isolement sans pouvoir direce qui lui manque. N'ayant aimé ni obligé personne , tous les intérêts sont Réparés de lai ; il ne peut plus être l'objet d'aucun sentiment. La vieillesse arrive, les infirmités l'accompagnent; alors il ne sent plus que les maux de l'existence. Abandonné de tout le monde, à charge à lui-même, et sans un seul ami qui le console , il est bien à plaindre : on doit compatir à sa situation ,' parce qu'il est encore plus malheureux que coupable.

$lS CONFESSION*

tt Xj& t ,<}mi* eap^^.dft pmwmNtoé qtue je

toi ^UVfy «u*v3fy trwytfjtfi jetâtes dans jÂ^«**aBWfèffft>.»W|i k-p«l^u«iité la

yoif ^, { çps,.vicli«H»r sont> «i» malheureuses , qu^fe.pe É«*wpit»'trop stëteveç, çpaire nu dtfaut , {sv^diftw 1 pn , li*i-*aei»#( et, , si dwge-

*WII&j4aftt,if»0fc coaséqu^oto^JEafoi. famille, la Mpe^^on^aliAé qui tôucî ^ F, internent ipeut y qaitt£i) les- plus t yâfe chagrins aux perswnes qui), 4bupes, d'uae. âme* seitysibl*', ,sonfcipor-

• ijéf& è s'attacher à total* ce qui tes entoure. J2l*rQ.de$ parems riptimijé Rétablit dès l'enfanc$; q%i loin de prévoir du danger à s'att tach$r<£ fttt proches, on se livre à Cfersentiment «onjme à une vertu; et si nialheurataement il a pour objet un de ces êtres insenjùblfBidont tous les intérêts sont concentrés en eux-mêmes, que de maux il cause ! Combien*' 4e sçotimens douloureux et répétés sans cesse avant d'arriver au terme où , bien plus malheureux encore , on se voit forcé de cesser d'aimer l'objet chéri dont on avoit attendu toute la douceur de sa yiçj

DR MADAME ***. ^ aig

La pet«s6nrta'Kté^)Htai^é tausé tticorebien da«tr^maàx #^Ue^tWû^é Claris ufl'ehtef d^fai»tt*eC temmisovtikétWL pfctà <*tt> read

gétfftt^oiÈrf etttty'ilfi sëlkeûV èrt tfotitk %êca- &imr^te i letifrbonfc£ù'r> ktti's j ^e&iéà'èt même Imtf existence ne sont jamais» comités pour rien 'dans les fixraiigeaiènàiqéfon sëpr^ptàe. J'ffi tfencoâftté daas le ttietide des httfntaes qui ,• <san* *av^ir » 'aucune m&ha&feété' dans lame, étaient parvoftUà^ par l'habitude ^e se conceatrer en «eus niâmes , ; 4 un teidegté diudiiSéreuce» pour las autres, qu'ils *i-$ulroient pas dit^ua mi^< pour tes empêcher de tomber daaa le plus $tâfrd malheur. Barbares à leu^iniuy'ikeasseirt frémi delear conduite sits araient pa> l'aperce vofrj mais leur Ame sattsmoirvfemieni avait perdu' toute faculté d» voirie qui île les regar doit «pas. T/isJbe excuse, où» là nullité «seule empêche d'être criminel, » *•■•■ *> - i '-- -- : .< » . .

Souvent œearactère s'éitigeaussi en système ; alors< «on iose décorer son; inutilité du beau nom de philosophie ou de sagesse. On se retire tout-à-fait du monde pour végéter -plus à son aise , et on s'applaudit d'avoir rendu son exîsj

tem^atistt indépendante qu'elle est inutile.

Mais on ne s'écaft? point du chemin du devoir sans beaucoup dTinconvéniens ; on i&nftrft^înt Jfoiiml :mramnta»$n»ftt, en -éprouver soir-même : c'est une vérité tirée de la nécessité des choses , et qu'on trouverait îïiciskihhtiiè sïfeflé ëtoftplm appf ôfoïfcKeit ; '*Ëfr J èttdv la Vertu he iseftite'qtfHm ^àSn lïornV & éllfe ! hé portait >pûÉ ié-itehhèa» 'dans le c&ur fle rhdmirie ; et tâ'eHgtfë^ooaroit point' d'àVantages dàné lécottiMer^e qutai • a aVeè les kùtres hommes. Sans elle, il n'est point de plaisir pur ni durable. Dans le malheur , elle habite au fond de F âme comme - un ami consolateur qui nous empêche de succomber à nos peine*. Conservons - la cdmm'e 'le J '£ltt& grand moyen de 'bonheur que ià"&¥tfhRé aM accolé mux* iWntortes, et ' sbfrlenoitë ' u nbu8 \ ' -que ', j**ô* <£ é*emr iritflîeitl-, il fatit pratiquer ce 'précepte , qui fcohtiënt tente nott*e éduéàtfe^n fnKjmk : fi Étëhère Fàmour dé J'hUhtoïrftésj éteindre >i iliplertôttttëlké; »€'e&«tt te répétant que jéfteAriîïiferai'mes' ëbser^attons sur la maïfi&^8tf#t oii déitÀredanssafehiilte, pour pàé^Witaftidti'oâ'je va& «feamitier comment #h%Wt vivre avec ses amis pour leur plaihfétfiës rendre heureux.

v -i. fiim^fh un ir.i» jjTfips * m., no aisM '• < no : w/.io3iiii) < ïovor^cf ano> -hov^

IfiKios'ipfiT^iS) ;JflfaPto* jpftçhgf ; ^flïftfft se taa&veitf p&çés dgpp ,pnç. ffifljllft cc{çnp r 9see d'êtaes fe^rre$,,cRi r ins^s^^,, qui ft J^cat pahk* d'&w##iis, ^^^^VW^r^Ç^ ressource . £Qïfli»e soç^té ; ; .#?flgçsft »„ çhis majb^utrei^^pftre^iiç rençp^trpaf cjue des

sgjeteide. *b*gttP <4ffl* l!W^%V r d e kur maison k'ijifprtuns qui se.fàp^iy^ijans, l'une ou l'entre de <çes situions, ietp seul a# niilieu d'un mond?<<m il est étranger >} y ^jy^.^Qs semblables appuyés ., chéris r sq$pijjs j^r des êtres auxquels ils appartienne^ ]^£pniparaison de leur sort au <sien lui fa^e^p encore plus vivement le n^dheqi; cjp^'^olement. Livré aux regrets, ^^fie^^elpiicolique, et cherche dans Fa^itie' .l'appui consolateur qui lui a été rsfijfft p a, jy,^ pâture. Dans, tous les cas , les aççiis^oiveul; ê/^e regardés comme la famille qu'pftf'estchqjsiç ; et-, sous ce rapport, on sent tout d'mt jc&çp quelle doit être l'intimité de cette liaison.

222 COftPESSlOHS

Il est vrai quon ïie choisit pas toujours ses amie; sotmnit tes circonstances engagent à» *s'nttafchev< & 'dès* '>pemt>fmfe*ia*4t r > lesquelles* on* nia pkmUtgtf teltfwtl tte«âi*ttère qui forage lkByft1patWei?î«riaïR^^onT»iè »les a pasrthoisis; oreles rtadbp^stléa qn'ort>àreçu lea rramitiéuaimi celrt revient an mân^e pour les devoirs cp»e l'on s'est imposés envers eux.

Il faut bien peser la yaletor de l'engagement qu'on prend en nommant un homme son ami. Ce mot , une fois prononcé , fait contracter des obligations qu'il y auroit de la lâcheté à ne pas remplir; mais si les devoirs essentiels sont les mêmes pour tous les amis, le sentiment ne peut être le mên\e pour tous : l'amitié existe dans des degrés bien- différais y selon ; les causes qui la font naîtoe; JjesTvertus douces^ lefequalitésiaipia*bles ;> ^ l'agrément de : tf esprit % li aménité? du caractère , > plaident >e£> âttaçhtinfcnffléces^irïHroeht«; la reconnaissance , la certitude tdf étire aimé,? et 'surtout FacrâtmninétiitaMtrdTin se&tinaénft jboujburs rtémoigrié, fttgissentrpnié* sammeai* sur une âmti » sensible^ Th attitude même* a des droits sur les coeurs qui- ont absolument befcUin de s'attacher; • Chacune de ces causes , prise séparément, peut inspirer quelque degré d*anritié ; mais" si elles

se trou voient réunies dans le .même; objet , alors l'amitié seroit sws t borne* ; toujours contente de son ami et toujours Fa imant davanteçe ao*te tou?ks rapport? oui lhm apitaiy roit l'envisager , 1 ï âme ^ix>it «touchée ipar> tous ks^ôtés on elle pent être sensible Cepend»nt^ pcAar que l' ami tië soit parfaite * et ne laisse- rie» à désirer, il- ftmt ewjGorequfelle aitrpom» barie oefrMtrait aussi puisshiitqhlfndé&nîsskblè J < rdbut » \& retiéun re$b «i\n\ secret pour eckai quir Fînspire comme £oùt» celui qui ! eii éprbiive le ehëfmé. Par ! lui , » toutes les actions, toutes les manières de là personne qu'on aime font plaisir à voir. Cet attrait appartient à l'amitié comme à l'a* mour ; cVst la véritable essence de ces deux sentiniens^ avec cette'diffôrence que» l'amour nepeubidbsolunient s'eh passer,» puisque rfesttèegôut'quieç^itùe fcon/ exigence : eu Kèuque F annôtiëpedl éncdrev stops crdkxrme sëdufcteur r ' i être fan' sentiment? très^teitdre * trëi-profondetï nécessaire àw bonheur; mais elle ne peut naître que par <Je$ qàaHto&odmables : Festhiierseule'ne pradtmoifc qu'orme amitié raisonnée , bien sèche , Irien froiâe , toute fé8uite en procédés.» Vhsd ita*objrf;< présente de côtés propres à sàtisfarrei la sensibilité , plus i) attache ; nous Faimons d'autant

224 COTNFESSIOKS

iukint..<pie,n<ms «trouvons plus; fie b<raheur oit tàib plaisir à L'aimer* -in, ,i r ii ( ni >j .».

Mais, de quelque manièsejfaë nous) ailiuoiufitosfainisv mon projet «siî^exaoliàer «mmenfc< tous devons «nous wmàèàxm âme eus j pour remplir; notre detoir, poatfi.les rendue Heureux * leur plaire et ks fixée» in * » D'abord on 'doit î* ses>amigjdti>les aimer, ce qui n'arrive pas toujours dans le< monde, ou j' ai remarqué souvent qu'on avoit bien des amis qu'on n'aitnoit point; on leur doit encore de les servir, de les défendre 9 de s'exposer pour eux ; enfin , de faire cause commune dans toutes les occasions importante^ Les liens de l'amitié renferment toujours la promesse tacite et sacrée de se soutenir mutuellement et de ne jamais perdre une occar* sicru de sloUigeric -m\. » »•». i i> . >.

.Gfilui à qui) nous a^diis> dennëjJteakrp dîaœnti a <k*^< dp compter çwbamii : b'estile tromper que /de lie i pas jsrn^piinJéiai^ufM a/dn concevoir de nôtre «Hiaohomœ^ rpotw»

lui , et c'est s'avilir soi-même qaeideàe pas soutenir >patoi ses actions 1 es sentôqieftti.qilkn a<ipi$rfe6sé> J ' j» *•• >••><• '»iv » ^*.l 4W0 1 *i cf •

>Deé amis intimes doivent se regarder comme des frères bien «mis y dont tous les.

intérêts sont communs. Leur sentiment doit

ce>qu *** cafl0«le deSifrèresjj^HneaHax f que le mal qui àrrivei'iulhiii serfaklçufehôt seBtiirofiMiiflBQ^tHiud ^ifjibijp t*b ,ei. '

Êtraxvîii ilablflpref ki • attii «la f qwkpiiu» f fl^BÊ saJUnner^iri^Mfl^ hônfatof sg«a>toiis ltsorappfaftami lion j peut

^gasjde^'afitotitfiy. (^manque à en remplir les devoirs*, non-seulenaent on est coupable d'ingratitude , mais on Test encore de trahison ; tout ce qu'on a reçu du sentiment a été usurpé ; c'est un vol dont l'objet est bien jrïus intéressant pour le bonheur, que celui Jphtre lequel la société sévit avec tant de rigueur. ^

L'homme sensible porte dans son cœur la réponse à tous .les.sfntkuona/;, l'homme honnête Ta toujours dans ses^tioBs^Dceliii qui )s'?fct laissé obliger <pa*i toutes; lesidbuottfrsde Vmmàûéî 'fiaftp!y>YépD*xkfc(feiltane èt^>a»fàre Jmifajàres mfrke tfétnpàijfinai»

nqeté yagiiL'aniâitàé s i il doit m^ra^i<motirir

daqs>&'Î5D]$nf£l)4~r>.!i 10* hm/i > jo -• j ->

i . IhjfaufrqntiBO&amiS' p«is6eni»>^ousi estimer par tous les côtés où ils nous eavisfegent. Oûd^ittawiR^avec eux «oftjtel degré de vérité ., «jqutâLs* 110* puissent jamais douter de mis paroles, Sans la sécurité qui mit de la

fts6 CONFESSIONS

bonoe foi bien reconnue}, l'amitié ne seroit pktt$pu'un sujet ^inquiétude *t de «trouble:

le doute à cet égard éteint promp tendent la coafiaiteftfefcrefiroiditk'içeiïtimentv *pDèd Va- ▼oic< touvahenté.* 11 • faut >quer jnos ; amist soient certains qiie «jamais nuips lie leur ferons de mémorise.? il iaut qoe llaroti i intime 6oit sûr qulottrné) lui' cachera {>aatai& atténue . pensée. Quanti auk vérités Ofiii conJcerTfewrtiUiliqfljementdes personnes que rions laifmms y on doit leur dire celles qui peuvent «leur être véritablement utiles 5, mais bien se garder de leur apprendre ce qui pourroit les affil^ ger, contrister^ leur) amour -propre saSr qu'elles en retirassent aucun avantage. «•

Il y a des gens qui mettent au nombre des 1 devoirs dq l'amitié (Aa densure &£rttàUfe de la Conduite de leèft atnfc $ , j ? eft . ; aï>ran^ contré de cette espèce (tefts-l?ettKtede r *t «ils mont toujours parti k fléau de I«t*ie»de ceux à qui ils s'attachent. Ses^Wâbies- 4 ces faux dëvots qui se eoiirâttnt <dft nlésque de la piété pour médire avec pins > de fruit .et moins de risque , ces aniifc. peseta teNtfftf ^enveloppent da rtiantea*>'dé l'amitié ptw* se livrer eotts cet abri à toute J'algréur et'Pa-'

mertum^dd leur caraotèteri ♦ Je suie- loi|l de vouloir qtt'on flatta se*

DE MAtfAME ***. 227

amis ; la flatterie attacherait un danger ail sentimettHe Jplufc* respectable; elieen^tfcrtW^ roitla ptrtqtéi !<

Illiéirtp&rteï'attx gens qu J ori*aihfie^tet<nis les dtffeute qui peuvent htrire^tewr^bonheurf T <fas prie*, «les presser, employer 'tèw les moyens et tous le» cfbafrm^ei de l^amitié pour leur inspirer te désirée les détruire; mais il faut que l'intérêt qui ose donner des leçons soit si tendre, si doux, se iiiontre d'une manière si aimable , qu'il fiasse disparaître tout ce que la critique peut avoir de pénible. C'est dans ces mom eus que l'on voit Wen toute la tendresse et la vérité d'un sentiment qui porte à s'immoler soi-même , en risquant de devenir un objet désagréable pour son ami. L'âme émue par une situation si -délicate y où elle» éprouve égalent ent hk crainte «le déplaise et le désir de servir, doit* être âàitiff&f par tt** mouwment si tendffe^^tâlitmièhe <eb persuade ephai qui en estl^bjefe, à 'moins qu'il ne soit entière-

\etot &9ehsibl& ; '

A Pégatfd des défauts qui tiennent à l'extérieur ^ aux manières , an manque d'esprit ou' de goût, à une tournure peu agréable, comme ils sont iuhéreïis à la personne , il ne faut jamais en rien dire : toute leçon inu-

tilé est àpétfp'rès absurde- celles dé irégelitt affligent ètf'ehibârrasscn't. En sentant qu'on a 'uW'rîaicule sans pouvoir" toî'l&Saftîr; ni se'V'fefrréseri'ter; on'V este' tout etiïbàWàssé dé' '^'personne; conlraittf'lêt c^onVme sufcpenau dans toutes* stk actions J'sHtafe. cWri'étr achever , la timidité qu*oïi 'ëpi'6 : uVè , "cfâns càté' situation', éh g3nant!'lè'4ialuré^ feit perdre tout ce qui rè'stoit u , aimà'bïè , .' Eclairer WF de semblables défauts,' c"és't!ètr , ë , nanestéà"sësamïs. li: (l " ; »> '"I' ""«<• •»' '•<• Il en est 'dé méiitè des 'cottseifs'/ fl'ïaùt toujours qu'ils soient p%p , d^Woh'n'és'• < a , la 1 personne à quî'on'les donné 1 et qu'elle 'soiTcà^ pable'de lés suivre. 1 On"est si ; itedo , uttiWé 1 'à ne penser 'qu'agi';' à W+àïi ttWféWs'^anlieu de regarder lés' autrësVq^'oh'Se'prop'oser le plus souvent pour 1 mooèïb , 3 ieh JJ 8tsant : J'àgirbis ae tfcllé manière, ^'p^naVois 1 ftf parti', sàùs songer à tout ce qrfef la'ïïifférénfce de» caractères' exige. CelH'nié rap^ellë'ipjé', dàVis ma jeunesse , des personnes' pins éclairées' que moi sur "l'éducation me' v reprochôlë'ht dé ne pas Jr èmpîoyer assez de sévérité dans celle 'que je donnois à mes etifens. Quoique' je ii*éusse alors que dix-huit ans ■/ je sentois fort bien tout le danger du conseil qu'on me donnoît r et je persévérai dans

DE MADAME ***. . îag

. la pensée qu'il étoit plus rajsonnal>le de tirer p^rM 4 e *»9F» • e *m$® tM tf4J&fc

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