‹ Confessions notes autobiographiquesChapitre 33 sur 52 · DEUXIÈME PARTIE I · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE I

Tes, à ma toilette ! Que de fois dut ma pauvre bonne mère toute souriante, peut*être, et, quand

'j'y pense, sans doute inquiète, troublée un peu, •de mes expansions, faire et refaire le nœud de ma cravate alors La Vallière (depuis ?), brosser et rebrosser redincrote et pardessus, lisser et celisser le haut de forme, etc. £t de quel pas, léger et... sérieux (j*avais volontairement oublié mon monocle carré... en verre de carreau. Cet attribut me semblait, pour la première fois, ■inutile,,, et même un tantinet ridicule), de quelle allure comme ailée, gravement, n'enfilaije pas ie sans fin boulevard de Clichy et celui non moins interminable Rochechouart, n^esca* ladai-je pas l'escarpement, puis ne dégrîngolaije pas la pente de la rue Ramey pour finalement gravir le doux Calvaire dénommé en langue vulgaire rue Nicolet !

On m'introduisit au salon où Mme M... des* ■cendît bientôt, m*encoura géant d'une poignée de main vraiment cordiale, et bientôt suivie de son mari avec qui un salut quasiment cérémonieux fut échangé. De vagues propos s'engagèrent... avait-on fait un bon voyage ? où en

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étaient les céréales là bas ? et ainsi de suite, — ■ quand entra la demoiselle vue la première fois*

En robe grise et verte avec des ruches.

Par un phénomène qui s*exp)ique, je ne me souviens plus de son costume de ce soir-là.

J'étais tout à la face et à la figure en général d'elle qui me parut la même, charmante, mignonne. . Elle s'assit, après qu'e je lui eus doucement serré ou plutôt pressé les fins doigts de sa main droite, dans le cercle que nous formions aux environs d'une grande table guéridon chargée d'albums et d'un vase de la Chine aux fleurs qui sentait des meilleurs.

Evidemment il y avait de la timidité, beaucoup de timidité dans son fait et dans son attU tude, et de Témotion évidente ; et pour ma part, je crois bien qu'à cet instant je ne briliati pas non plus par trop d^aplomb. Ravissante sensation, prologue délicat, comme surnaturel,, aux suprêmes rapprochements. Elle me parla, je lui répondis, le tout banal, innoçâtre, si j*ose ainsi barbarifier, mais charmant tout de même et... précisément !

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Je me retirai au bout d'une petite heure» après permission demandée et obtenue d'une

visite pour le lendemain, — absolument conquis cette fois.

DE ce moment et tous les soirs, à très peu d'exception j^rès, durant les bons trois quarts d'une année, la même promenade, par quelque temps qu'il fît, m*ame- •naît à ce Montmartre de fiançailles et me ramenait vers ces BatignoUes depuis si longtemps parentales. L'affection mutuelle, je croîs — malgré tout Tavenir qui devait devenir ce triste passé d'à présent — pouvoir à juste titre m'exprimer ainsi, le réciproque goût s*en accroissait d'autant. Maintenant Tintimité s'établissait «entre nos familles. J'allais tous les dimanches dîner chez les M... où ma mère était souvent invitée ; la Bonne Chanson « battait son plein» métaphoriquement et littéralement, et le cher |>etit bouquin s'augmentait de quelques vers chaque jour. Beaucoup d'entre ces presque im-:

provisations furent supprimées lors de la remue* à Alphonse Lemerre, déjà LE célèbre éditeur de toujours le passage Choiseul, du manuscrit définitif, et je le et les regrette, en vérité, aujourd'hui que jugeant les choses sinon beaucoup, plus ce qu'on appelle « froidement » dans l'espèce, du moins, sous le rapport littérairetout au moins, de plus loin, de plus haut, si vous voulez bien, mieux, quoi ! Ces pièces sacrifiées valaient très certainement les autres et j*en suis aujourd'hui à me demander pourquoi cet ostracisme... puritain peut être, car autant que je puis me rappeler, non pas les vers que j'ai totalement oubliés, mats V esprit d'eux, jedois avouer qu'il me semble que c'est à cause de leur... vivacité... ô si relative que ce n'est rien que de le dire, qu'ils furent, en ces mien» temps d un tout à-la*joie des délicatesses noni même pas encore conjugales, brutalement et pudiquement, (au fond c'est la même chose et la pudeur, fruit du péché, en a gardé la saveur âcre) rayés, comme on dit, de mes papiers.

Pauvres innocentes prémices intellectuelles, de ce que dans des mois et des mois encore me:

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•donneraient « me prodigueraient, moyennant

telle et telle cérémonie ridicule ou méconnue le Jour céleste et suite... immédiate. De quelle sévérité injuste osait donc vous frapper mon scrupule <<; tutur », scrupule tout neuf, tout "étonné d*être, en ce moi depuis longtemps dé* «accoutumé de ces vénérables choses-là . . .

i^iélas ! ne devais je pas — même après un long Intervalle de sincère repentir aux pieds d*un Dieu en qui je crois encore, mais si mal aujourd'hui, — chanter d autres Chansons desquetles, du moins, la moindre hypocrisie, disons mieux, la moindre retenue est. on croirait, soi- ^neusemeut bannie et à propos desquelles je n'ai nul repentir mats qui, bien au contraire,

bercent pour les réveiller plus ardents, plus lauves, mes désirs tout, ou presque, à la chair maintenant !..

Le temps passait, bien lentement au gré de mon impatience vers un bonheur déiinitif, pen- -saiS'je de toutes les forces de mon sentiment et •de ma raison. Après les mois de pluie et de Beige où patauger non sans un charme comme aventurier (on fait ce qu*on peut : d'ailleurs

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TAventure m*aUendait, infinie !^ vinrent Avrit et les primes jours de Mai, frisquets et coquets,

qui cambraient sous leur piquante caresse mon buste alors svelte et tendaient mes jarrets infatigables en ces temps*Ià, surtout pour de tels pèlerinages que ceux vers le petit hôtel de la rue Nicole t.

Lorsque arriva Tété, le lourd été de 1870 — là cil est parvenu mon rcuit — avtc ses sôirées interminables et la fréquence de ses orages, il commença, lors de mes visites d*après-tlîner, à être enfin question de dates et le milieu de juin fut dès son tout commencement fixé pour l'heureuse cérémonie.

Donc ce sera par un clair jour d'été.

Le grand soleil, complice de ma joie, -Fera parmi le satin et la soie Plus belle encore votre chère beauté.

Et quand le soir viendra, Tair sera doux , Qui se jouera, caressant, dans vos voiles Et les regards paisibles des étoiles

Bienveilianiment souriront aux époux.

Mais il me semble de mise puisque précisément me voici en train de citations miennes, de

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bien, avant de me plonger dans toutes les profondeurs de mon étrange vie privée, préciser ma situation littéraire à ce juste moment. Les Poèmes Saturniens^ contemporains du Reliquatre (les deux recueils parurent le même jour de 1866), avaient eu, comme d'ailleurs, le livre de mon cher ami François Coppée, une fortune diverse : pas mal de revues et de journaux, mortes et morts depuis, leur distribuèrent, quelques-uns à profusion, Téloge incompétent (me semblait*il alors et me parait*il encore) ou

le bldme sans discernement ni grande bonne foi plutôt. D'autres, par l'organe de gens sérieux, Roqueplan, Yrlarte et tutti quanti nous encouragèrent vraiment. Sainte-Beuve, par exemple, prit la peine de m'écrire à plusieurs reprises minutieusement, preuve qii'il s*intéressait, et dans une visite que je lui rendis en compagnie <le Coppée, fut bien intéressant. Je le vois encore, avec sa tête d*où Tembonpolnt de Tâge avait chassé la laideur initiale ; chauve, rasé, aux petits yeux un peu à la chinoise, au rictus fin encore plus que malin, quoique bien malin déjà. Calotté de noir velours, tout de flanelle

Sainte-Beuve, d'après le buste de CheuUlou,

blanche habillé, en raison de rhumatismes {hélas ! je devais connaître cela par la suite), il avait l'air d'un pape hétéroclite dans son immense fauteuil. Avec cela une réelle très latente mélancolie de séminariste plutôt janséniste et d'un amoureux rétrospectif et plein de

-souvenirs soigneusement cachés... C'était à mes yeux, plutôt encore rhomme de Volupté que Técrivain, si savoureux encore, mais non sans des dessous bien étranges, des derniers Lundis ret je me prenais, en contemplant cette figure mi-voltairienne, mi-cléricale et pardessus tout, «t en dépit de tout, poétique à sa manière bien tienne, intime et pénétrante entre toutes, à me redire mentalement, à la face de celui qui les •avait faits, ces vers « libres » attribués à un petit garçon dans Textase d*un prompt destin •d'exilé deux fois et par la politique d'un père et par sa propre chancelante pauvre santé :

Mon Dieu, rcndez-nou* la mer Et la montagne Saint-Pierre £t notre petil jardin Et grand^maman le jasmin.

Il pariait d'une voix dont Tintonation me- •chappe aujourd'hui, mais autant qu*il pourrait

m'en souvenir de si loin, après une seule audition, notez ie bien, claire plutôt que haute, mesurée, pesée, plutôt que lente positivement.

Il nous dit des choses choi inantes dans une langue courante avec du pittoresque, tel un ruis-

seau sur des herbes et des cailloux, des souvenirs sans trop d anecdotes. Ji parlait de Victor Hugo avec une réserve admîrativc que l'auteur des Châtiments plus que celui des Rayons et les Ombres ne professait guère à l'égard de celui des Consolations comme je pouvais dès lors et pus depuis ni'ea convaincre dans maintes* conversations tenues entre le grand homme et ce moijchétif...

Quant à nous et à nos débuts, il nous félicita gentiment ^1 point trop paternellement, plutôt avunculairement (le mot n est pas de moi). Ses critiques bienveillantes s'exerçaient de préférence sur mon abus des grands mots en K et en Y et en Ç, vestige de lectures trop juvénilement convaincues de Leconte de Lisle. Pour-, tant» en dépit des Tchandra et des Çurya qui s'y trouvaient de trop à son avis, et au mien... d'aujourd'hui, il aimait la pièce Çavitry :

Ainsi que Çavitry faisons-nous impassibles

Mats, comme elle, dans Tâme ayons un haut dessein !

L'entretien ayant dérivé légèrement vers la

la vie privée (comment pouvait-il en être autre»

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ment avec Joseph Dclorme ?) et comme je lui parlais de mes projets de mariage, sans enthousiasme ni, je le crois, sans causticité, il « conclut » par ces mots, — ou ce mot :

— C'est à voir, c'est à voir.

J'AI, dans divers livres où je parle un peu»

de tout et de tous, éparpillé de suffisantsdétails à propos du Parnasse Contempo* rain, de son bel effort, et des succès Hnals ainsi que des chers combattants de qui la plupart sont demeurés mes bons amis toujours sur la brèche conquise et prêts aux retours imprévus . d'uQ ennemi multilorine, mauvais goût, platitude ou extravagance, inutile donc de revenir sur ces temps héroïques, mais je le répète, il est : bon de préciser ma situation parmi mes camarades défenseurs, à mes côtés, du même dra* . peau que le mien.

Nous avions presque tous forcé la notoriété, . et quelques-uns déjà la gloire : Coppée avec ses Intimités parues en même temps que mes Fêtes:- Galantes t surtout son Passant qui pour la prc--.

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mière fois lit entendre sur les planches la langue renouvelée que nous apportions, Sully-Pru- •dhomme, sévère et doux, marqué dès ces jours reculés du bon signe vraiment et dûment académique.

Les autres soutenaient dignement la lutte dans la plaine, Dierx et ses Lèvres closes^ -succédant, bien plus parfaites encore et qui marquèrent magnifiquement son apogée, à des Poèmes et poésies qui avaient prorois et tenu ; Valade et Mérat, frères séparés, non désunis^ après avoir donné, dans un duo printanier, Avril, Mai^ J^i^t chacun sa note, chantant l'un ses Chimères y Tldéal et son Idole, la Femme, Tautre flûtant A mi-côie^ de délicieuses et parfois mieux que profondément mélancoliquès ^glogues ; Hérédia avec ses sonnets qui Vont fait sans égal possible dans cette forme qu'il préfère tout en maniant l'épopée superbement «encore, enfin, Mendès, exubérant, enthousiaste, mais déjà sachant dominer, gouverner sa forme et sa pensée et certes alors, par son esprit séduisant mais impérieux de propagande queîqû6 chose comme le maître, tout en restant

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leur bon et fraternel camarade, de ces jeunes

tisprits eux-mêmes exubérants etenthousiastes !

On se réunissait chez Leconte de Lisle, le samedi, chez Banville, le jeudi, eli des^ soirées

toutes à (ie^ conversations d'art et de poésie que Tesprit caustique du premier pimentait de « truculente et portenteuse » sorte, et que salait combien délicatement l'ironie toute plaisante de l'autre maître. Plusieurs d'entre nous fréquentaient chez l'admirable Nina de qui j*ai parlé de-ci de là, insuffisamment : nature d'artiste que son feu dévora prématurément. Gros, Villiers de l*Iste*Adam, deux génies, tôt en proie à la fatalité de leur glorieuse supériorité sur même l'élite, comptèrent parmi les assidus de ces nuits toutes retentissantes de poésie et de musique.

Je cessai presque, dès mon mariage à peu près assuré, de voir beaucoup mes pourtant si chers compagnons. Tout mon temps, comme tout mon cœur et la plus grande part de mon esprit, étaient à Montmartre et à m^s délicieuses visites du soir...

' Un soir que j'arrivai, comme toujours joyeux

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et, dans la poche, pour la glisser comme eni catimini ès- mains de qui de droit, quelque piécette de vers faîte au bureau, entre deux, classements de documents administratifs auxquels je m'intéressais moins qu'aux mouches, qui volaient, symboles fugitifs

De la I ime non attrapée

et, aussi, de la raison qui ne me revenaiw «{uèrequ'en la présence réelle de celle que je vo) is> partout et que j*ai tant aimée et si amèremei t. regretL( e, il n'y a pas encore très longtemps,, quelques pauvres, désolées, misérables années^ tout au plus, solitaires dans la dissipation, veu*> ves p.umi des filles et des filles encore, moroses; en dépit des fêtes )> de la boisson inépuisableet de la chair goulue !... Un beau soir donc quej'arrivai, joyeux comme de coutume, et même plus, puisque je venais de faire tout à nos.

mairies et églises respectives pour, dès le lendemain, la publication de nos bancs civils et. religieux, je fus accueilli de la bonne par ces. paroles murmurées : « Mademoiselle Mathilde^ ^st très indisposée. Je crois que vous ne pour--

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