‹ Confessions notes autobiographiquesChapitre 43 sur 52 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

mariage ~ cette fois, le soir même de cette avant-veille si^ tristement mémorable, j'avais expliqué mon étrange tenue du soir précédent/

et l*on ne m'avait pas su mauvais gré de Texplication, tout au contraire, plutôt — après renvoi simultané à mon bureau d'une nouvelle

excuse d'absence et de diverses invitations à la cérémonie du jour s'ensuivant, j*a$sistai, en compagnie du seul M. Anatole France, mon ami depuis longtemps et toujours, depuis resté tel bien affectueusement (pourtant de nombreux ses lettres de part avaient été envoyées par mes soins), aux courtes prières d'après-midi, dernier adieu à celui qui n'avait pu davantage lutter contre cette cruelle vie...

Dans quel état d'éncrvcmcnt je rentrai dans Paris proprement dit, Tincident suivant en fera preuve mieux que toute analyse psvchologiquc.

La vérité venait d'éclater la veille, place Vendôme. Au Heu de la fausse victoire de Mar-iMahon qui avait fait, deux jours auparavant^ se pavoiser follement toutes les fenêtresdu quartier, hélas ! de la Bourse ! on apprenait la triple défaite et la retraite « en bon ordre »

deTarméedu Rhîn. Une extraordinaire surexcitation termentait menaçante, et d'ailleurs absurde» comme la suite devait le démontrer. On s'arrachait les journaux autour des marchandes. J'en achetai un qui mit le comble à l'état d'esprit horriblement fiévreux où je me trouvais depuis la veille, et, je n'étais pas plutôt installé de quelques instants sur la terrasse du café de Madrid, où je trouvai nombre de camarades»

littérateurs et ce qu'on n'appelait pas encore politiciens, qu'un régiment venant à passer, Marseillaise en tête, un formidable cri de «Vive la République ! » s'élança de toutes les poitrines — de presque toutes du moins ; car comme je m'étais un peu levé et approché du bord du trottoir pour mieux iaiie ma manifeitatioa apparente, ô de pur instinct, çà croyez-le bien, et sans espoir d'une sous^préfecture après « la Glorieuse ^> imminente, un monsieur, chapeau rond, l'air d un calicot en délire m'apostropha : « C'est vive la France qu'il faut crier, citoyen ! En u:i pareil jour il n'y a plus de partis, il n'y a plus que le drapeau », etc.. — et pour me prouver la vérité de son dire, me désigna à des

DBUXIÈMB PARTIE 231

-agents qui s'approchèrent et firent mine de

m*empoΣ:^ner- A cette vue, et comme je gesticuiais comme un beau diable, proclamant

«encore et encore la République de toutes mes forces, et ma foi I de tout mon cœur, les cama-

:rades de la terrasse et quelque public m'arra-

•chèrent aux agents qui d'ailleurs me tenaient assez mollement, et je me dérobai aux ovations par le passage Jouifroy. En voilà une affaire 1

•on allait en apprendre de belles rue Nicolet ce soir I Et harassé, plein de soif et dans un désordre de toilette qui réclamait quelque soin de ma

•cravate et autres accessoires, j'entrai au café de Muliiouse qui depuis fut un bouillon et sur l'emplacement duquel, jardin compris, s*est installé le Musée Grévin. Là, je demandai la dernière absinthe que je dusse prendre de longtemps, de pas assez longtemps, et le journal du soir le mieux informé qui était alors, la Patrie^ sous la forme patriarcale et trapue qu*elle a perdue depuis, est-ce pour un bien ? La première chose qui y frappa mes yeux était ceci, à peu près textuel et cruellement exact dans sa teneur : « Eugénie, régente à tous présents et à.

venir salut, promulguons, le Conseil d(is ministreâ entendu, le Corps législatif a voté, le Sénat a adopté. Article unique : Tous les hommes non mariés, des classes 1844, '^45i etc., qui ne font pas partie du contingent, sont appelés sous, les drapeaux ».

Ça y était ! Mon mariage /l'aurait pas lieu L

ET dès après avoir, car je ne manquais ja* mais à ce devoir, embrassé ma mère chez qui j'étais rcritré, comme un fou mais affectant le calme qu il fallait, et dîné vite, je la quittai dans une étreinte qu'elle dut surtout attribuer à mon bonheur que ce fût ma dernière soirée avant la suprême nuit, pt courus d'un trait jusqu'à mon paradis cru perdu 1

Là, en attendant que «Mademoiselle» descendît au petit salon coutumier, j'essayai de me remettre un peu et de me composer un maintien, en même temps que par une toux discrète dans le creux de ma main, je me préparais une voix appropriée. Je croyais y avoir réussi, au moins en partie, mais dès l'entrée d'Elle tout mon échafaudage de sang-froid et de calme s'écroula dans une émotion sans pareille dont Tex-

pression soudaine hacha d'illogiques exclamations et presque de sanglots le discours, prémédité que j'avais en tête. Mon histoire, racontée de cette façon-là, commença par l'abasourdir, elle me la fit répéter et répéter, et sa conclusion, après d'évidentes alarmes qu'elle partageait de plus en plus à mesure que s'élucidait mon récit réitéré, et qu'elle me cachait niai, d'ailleurs, fut ce que murmurait encore quelque chose, ô de si faible, en mon agité, ea mon tumultuairement contradictoire for intérieur :

— « C'est impossible, c'est tout à fait impossible ! »

Impossible, évidemment. Mais sûr, ô qu'oui, , hélas 1 et je lui montrai un journal que j'avais, acheté en route.

Alors elle s'attrista, le dirai-je, , jusqu'aux larmes, ce qui me fit pleurer à mon tour. J'entrai dans la plus grande exaltation et ce fut,, après d'infinies lamentations réciproques, que tombant à genoux et la tête presque sur la jupe de son peignoir blanc tout simple qui grandissait un peu sa petite taille et, un peu aussi, an*^

Page 1