‹ Confessions notes autobiographiquesChapitre 5 sur 52 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

coucha à Lyon dans un hôtel sur uti quai, et je voyais de mon lit, à mon réveil, se balancer une longue voile ]noire à travers les fins rideaux

ramagés de la fenêtre...

Dessin de Paul Verlaine

(Leiirû à Ernest Delahaye, iSS$J

RETOUR, donc, à Metz, où le régiment de mon père était mandé à nouveau»

J'ai déjà décrit quelque peu de mon Metz enfantin. Ce que je m'en suis laissé à raconter n'a guère rien de bien frappant : c'est l'aujoar-le-jour de l'existence, de la croissance plutôt, d*un petit qui devient grandelet.« Le petit», c'est ainsi qu'on me désignait dans la maison et que Ton continua de me désigner bien long* temps, même quand j'eus poussé en un grand flandrin qu'exaspérait alors ce mot de «petit », si doux aujourd'hui à mes vieilles oreilles orphelines qui ne l'entendent plus qu'en rêve» parfois, rêve aux tristes, bien tristes sursauts I Ce petit donc que j*étais, et qui ne grandissait pas trop, ni même assez, en sagesse, néanmoins s'éveillait aux choses d'alentour. Lesyeux

surtout chez moi furent précoces : je fixais tout> rien ne m'échappait des aspects, j'étais sans cesse en chasse de formes, de couleurs, d*ombres. Le jour me fascinait et bien que je fusse poltron dans Tobscurité, la nuit m'attirait, une curiosité m'y poussait, j'y cherchais je ne sais quoi, du blanc, du gris, des nuances peut-être^ C'est sans doute à ces dispositions que je dus^ si devoir il y avait là ! d*avoir un goût des plus précoces et très réel pour le gribouillage d'encre et de crayon et Je délayage de laque carminée, de bleu de Prusse et de gomme-gutte sur tous les bouts de papier me tombant sous la main, qui est proprement ce que l'on baptiser d*ordinaire vocation vers la peinture. Je dessi-» nais d'épileptiqiies bonshommes que j'enluminais férocement ; mes bonshommes étaient prin-; cîpalement des soldats dont Tanatomie consistait en 8 superposés à des ii, et des dames en grands falbalas tigurés par d'incohérents para-^ phes, le tout apparaissant sans buts] autres que d^être là, très violemment. Le tout en deux traits et trois coups de plume, de crayon et d^ pinceau. Le doigt se chargeait le plus souvent

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d'effacer brutalement les « dessios » dont je

n'étais pas content, quand ce n*étaît pas la langue qui se chargeait de l exécutioii. J'ai gardé de ces « essais » la manie de noircir les mar« ges de mes manuscrits et le corps de mes lettres intimes d'illustrations infornies que de vils flatteurs font semblant de trouver drôles. Qui sait? j'eusse pu être un grand peintre en place de ce poète-ci. L'Institut au lieu de l'hôpital, un petit hôtel aux Champs-Elysées et ses accessoires et non pas la chambre en garni et ses conséquen* ces, une brochette à la boutonnière gauche au. lieu de ce tas de croix sur les deux épaules !

Voilà pourtant ce que c'est que de manquer à sa véritable vocation !

Car de vocation vers la poésie^ je ne croispas que j*en eusse la moindre à ce moment. J^étais le plus pratique des êtres de ma taille, gourmand pas trop, paresseux juste au point,, assez joueur, et qui dormait bien quand il n'avait pas trop gambadé ni bavardé dans la journée. Je n'ai jamais été mélancolique de ma vie. Ce n'était pas pour être taciturne d'habitude non plus que coutumiérement expansif tu illo-

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tempore. Bref un parfait petit bourgeois, un -« équilibré ^ s'il eh fut. On change.

Faut-il toutefois mettre au rang des symptômes qu'un psychologue pourrait découvrir dans 'l'espèce, une tendance à i'amativité que j'avais dès lors? Il me semble que non, car le poète, même dans le sens le plus banal du mot, peut ^rès bien n'avoir pas cette tendance là. Sa lyre ji'a pas sept cordes à son arc précisément pour rien. Donc, sans le moins du monde vouloir tirer aucune conclusion de ia manière de petite 4dyUe très authentique qui va suivre, je vais, tout bonnement pour m'amuser du ramentevoir •et tâcher de vous y intéresser, vous la raconter par le menu. Ce n'est pas la seule « histoire d'aïuour » que pourraient contenir ces Confessions (puisque Ton a empanaché mes simples •« notes » d'un tel redoutable sur titre) où Ton -en lirait bien d*autres et de bien autres, pour ma confusion ! Celle-ci du moins a le mérite d'être innocente s'il en fut jamais !

Metz possédait et doit encore posséder une très belle promenade appelée « TEsplanade nlonnant en terrasse sur la Moselle qui s'y étale,

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large et pure, au pied de collines fertiles en»

raisins et d'un aspect des plus agréables. Sur la droite de ce paysage, en retrait vers la viUe|. la cathédrale profile à une bonne distance pano-^ ramique son architecture dentelée à l'infini. Vers la nuit tombante» des nuées de corbeaux reviennent en croassant, faut-il dire joyeusement? reposer devers les innombrables tourelles et tourillons qui se dressent sur îe ciel violet Au centre de la promenade s*élevait, et doit encore s'élever, une élégante estrade destinée aux concerts militaires qui avaient lieu les jeudis après-midi et les dimanches d'ensuite de vé* près. Le « tout- Metz y> flâneur ou désœuvré s'y donnait ces jours-là, à ces heures- là, rendezvous. Toilettes, grands et petits saluts, conver* sations, flirts probablement, agitations d*éventails, brandissage et usage du lorgnon, alors tin monocle carré, ou du face-à-l'œil de nacre ou d'écaillé, déjà mentionné, ce face-à-l'œil qui a essayé de ressusciter ces temps derniers entre tant de modes du passé, toutes ces choses intéressaient "à l'extrême mon attention gamine et parfois malicieuse plu lut en dedans, bien que

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parfois des mots d'enfant terrible m*échappas*

sent sur les gants un peu passés de Madame Uae-telle ou sur le trop court ou trop collant nankin du pantalon de Monsieur Chose, tandis que ma puérile mélomanie s'enivrait des airs de danse de Filodo ou de solos de clarinette ou •de la mosaïque sur le dernier opéra-comique d'Auber ou de Grisar...

il se trouva que parmi les nontibreuK enfants qu^amenaient là les gens mariés de la société, il y avait la plus jeune des filles de M. le Président du Tribunal de i'" instance à moins que ce ne fût celle de M. le Procureur de la République^

qui s'appelait L , et la petite demoiselle s'ap»

pelait Mathilde. £lle pouvait avoir huit ans, moi je courais sur ma septième année. £lle n*était pas jolie de la joliesse qu'on veut chez les fillettes de cette âge. Blond-ardent très près d'être fauve, ses cheveux en courtes papillotes faisaient à sa face très vive aux yeux d*or brun parmi le teint mouciieté de taches de rousseur -comme autant, me semblait-il, (et je le sentais ou plutôt ressentais ainsi,) â*étinceUes allant et venant dans cette physionomie de feu vraiment,

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des grosses lèvres de bonté et de santé, et, dans

la démarche, un bondissement, un incessant «élan, — tout cela m'avait saisi, m'aliait au cœur, dîraî-je aux sens, déjà? Tout de suite,

nous étions devenus amis. Que pouvions-nous nous dire ? je ne sais, mais le fait est que nous causions toujours ensemble, quand nous ne

jouions pas, ce qui nous arrivait souvent, Quand Tun de nous n'était pas encore là (car je 4uî plaisais, je dois l'avouer, autant, ma foi, •qu'elle me plaisait de son côté), c'était une attente, une impatience, et quelle joie, quelle •course l'un vers l'autre, quels bons et forts et retentissants et renouvelés baisers sur \c.s joues ! Parfois il y avait des reproches à propos du Têtard, des miniatures de scènes, des ombres peut-être de jalousie quand uii garçon ou une fille mêlé à nos jeux, trouvait trop d'accueil <l'une part ou d'une autre. Notre amitié si démonstrative avait été remarquée et l'on s'y intéressait; elle amusait fort, entre autres gens, les officiers qui formaient une bonne part du public de ces concerts. « Paul et Virginie », -disaient les commandants et les capitaines, res-

tés classiques immédiats tandis que les lieute* nants et sous-lieutenants, plus lettrés et dUns-

tiiict plus vif, insinuaient en souriant : « Daphnis et Chloé ! » Le colonel lui-même de mon . père, qui devait être plus tard le maréchal NieU se divertissait tout le premier à ces jeunes ar* deurs, et nos parènts, n*y voyant que ce qui y était foncièrement, naïveté et candeur, admettaient volontiers de tels gentils rapports.

•..Madame, de qui, depuis si longtemps, j'i^ gnore tout, jusqu'à votre nom actuel, si jamais ces lignes vous tombent sous les yeux, et, attendu que je suis sûr que mon nom à moi ne vous est pas plus étranger que ne me Test celui de votre père le magistrat, vous sourirez complaisamment, n'est-ce pas ? comme faisaient les témoins de nos pures amours d'enfance et comme il m'arrive de le faire moi-même, à ces^ souvenirs tout frais, tout parfumés encore d'innocence et de primesaut soudain éclos dans la mémoire, tout étonnée d'un charme exquis, du poète qui voudrait, hélas î n'avoir que de pa;^ reilles choses douces et sincères à raconter.

UOl de plus à Metz ? Ma foi, plus grand*chose, en fin de compte. Mon père donna sa démission et eo dépit d*uneTettre très flatteuse du colonel Nîel, la maintint, et, dès elle acceptée, le départ pour Paris de la famille fut décidé. Nous débarquâmes tous trois rue des Petites*Ecuries, dans un appartement meublé pour y attendre l'expédition par le roulage, du mobilier assez considérable laissé à Metz. Le trajet en fîacre, depuis la gare de l'Est, telle à peu près qu'elle est aujourd'hui ; en face, par exemple, au lieu de la longue et large perspective actuelle, une assez sordide vue de maisons lépreuses et d'abominables terrains vagues que continuait jusqu'à la Seine et au-delà un dédale de rues étroites et terriblement encombrées me parut morose vraiment. Moi qui me figurais un Paris tout en or et

en perles fines, qui m'en étais créé une Bagdad et un Visapour tels que ces cités mêmes n'ont jamais été, évidemment, car l'imagination des enfants est infinie quand elle s*y met et il y a entre comme de la folie ! Et je voyais, moi sortant d'une ville froidement belle et d'une régu* larité frappante dans les parties que je pouvais en connaître, ce lacis de trop hautes maisons, aux lourds volets gris sales sur des façades de plâtre verni où la pluie avait dilué la poussière en taches verdàtros sur du jaune pisseux. Les vitres de l'étroit <; sapin » malodorant de drap crasseux et de foin moisi sonnaient brutalement * et les roues sursaui. lient, sur ce pavé énorme, irrégulier, habitué plutôt à 1 entassement pour les barricades de plusieurs émeutes qu'au nivellement normal des Ponts-ct-Chaussées. Déçu crn( llement, je me mis à pleurer, et comme on m'interrogeait, n*étant plus aussi naïf, croyatsje, qu'auparavant, maintenant qu'il m'avait été affirmé que j'étais dans l'âge de discrétion, comprenant littéralement le mot et peut-être aussi par une pudeur (trouver Paris laid, fi, monsieur que c'est vilain de la part d*un grand garçon !)

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je répondis que j 'avais mal aux dents, — ce qui peut-être se trouvait vrai, puisque j'avais sept ans, sept ans passés, période où tombent les *dents de lait et où en poussent d'autres ! Mais la vérité, c'est que ma première impression de Faris fut laideur, boue et jour sale, — et lodeur fade qui flotte en son atmospiicre, pour des narines habituées aux fortes et simples bises de TEst lorrain et aux salubres courants d'air d*une ville en échi(]uier.

' Le lendemain, je dois Ta vouer me récompensa du mécompte si véhémentement subi dès en

arrivant 1/impressionnante promciiade, en vérité, sur les Boulevards, de la porte Saint- Denis ^u Saint Martin, (excusez, il y a cinquante-trois ans de ça) jusqu'à la Madeleine ! Peu d'embellissements ont altéré la physionomie du si absolument varié, amusant encore plus que grandiose — de clair fourmillement humain et de -richesse et de luxe, et de philosophie et de gaîté, faux ou vrais, vrais et faux, mais intenses ^t légers ensemble et libres, — Boulevard de Paris. En 1851, je n y vis, si je n'eu perçus pas, 4ntuitiyement, davantage que Famusement^vrai-

ment grisant pour un gamin. Les voitures, si nombreuses, sans grand bruit là, les passants, les trois quarts du temps bien mis et volontiers, de bonne humeur, flânant, fumant, causant tout haut — ia piupart des gens en province, se parlent comme à l'oreille, — les boutiques : ô ce duel de grenouilles empaillées chez un « natura> liste » de Bonne-Nouvelle I les enseignes : ô ce quatrain d'un perruquier de la Porte Saint* Martin, en face de remplacement où quarante ans après devait s'élever le théâtre de la Renaissance :

Passants, contemplez la douleur D'Absalon pendu par la nuque ; Il eût évité ce malheur S'il eût porté perruque {

Ces « vers » écrits en dessous d'un tableau un peu sommairement peint mais non des moinsimpressionnants pour des yeux sans préjugés comme les miens d'alors, sont, je crois, les premiers que j'aie sus par cœur. Au fond, ils en valent bien d*autres qui ont fait et font ^^encore plus de bruit.

Au bout d'une huitaine de jours, le mobilier

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