PREMIÈRE PARTIE
tirai avec une aisance relative, grâce à une rapidité peut-être un peu bredouillante d'élocu-
tion qui ne me trahit qu'aux tous derniers vers, durs à dire vite : essayez donc un peu, vous qui avez l'air de sourire :
Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
Le patron, digne homme dans les cinquante ans, était petit, glabre, avec de longs cheveux
noirs séparés sur le côté droit par une raie, assez
hâlé de teint, front haut, nez droit et gros : une ressemblance sinon parfaite, frappante, avec (es lithographies de Victor Hugo à cette époque, le 1 Victor Hugo-Dante au lieu du Victor Hugo- Ribéra des dernières années. Il s'était marié sur le tard et avait une petite fUle qui mourut pendant le temps que je suivais encore son école, et ce fut une de mes premières fortes émotions i de voir pleurer cet homme robuste, que nous ! redoutions un peu tout en l'aimant beaucoup, ■ bambins de bonne famille et de saine éducation que nous étions, et dont il avait un soin et un 1 «ouci vraiment paternels. Caries des Perrières fut un de mes condisciples de la rue Hélène. Je ne l'ai jamais revu depuis ces temps préhisto- ^ riques. Qu'il reçoive ici mon salut doublement confraternel.
J'avais grandi. Je savais maintenant lire et écrire. Les quatre règles m'entraient à peu près dans la tête et j'avais des notions d'histoire et ^ de géographie. On commença de penser à me < mettre au lycée. Deux circonstances retardèrent quelque peu mes débuts universitaires : une maladie assez grave que je fis... et le Deux
Décembre I ^ j
CHRONOLOGIQUEMENT c'est « le Deux Décembre et la maladie » que j'aurais dû dire pour désigner les deux provisoires obstacles à mon entrée au lycée. La«maiA
•de gloire » qui est celle de tout écrivain un pt-vi digne de ce nom m'a fait écrire à l'inverse et bien à mon insu, étant données la nécessité de îa phrase à arrondir et la fatalité d'une chute à effet. Pitié, n'est-ce pas ? minuties et chinoiseries. Mais l'écriture èn est faite ! Cependant, dans un travail comme celui-ci, qui est surtout ou ne doit être et ne paraître qu'exactitude, ponctualité, littéralité^ indispensablement consciencieux me semble- t-il de revenir, fût-ce sur une « beauté », sur un \< agrément de style » en faveur de l'ordre strict des faits. £t voilà qui est accompli. Je reprends le fil de mon récit.
Depuis quelque temps» tant à Metz qu'à Paris, j'entendais parler autour de moi de choses qui m'ennuyaient fort et dont j*ai su depuis que c'était de la politique. 11 n'était plus guère question, quand il venait des messieurs à la maison, que de T Assemblée Nationale, de Président, de conflit, de Chevau-Iégers, de Montagne, d'£lyséens et de Rouges ! Parfois dç& noms rébarbatifs à Tenvi ou si ennuyeusemeiit longs, Cavaignac, Ledru-Rollin, de qui l'on craignait le retour, monsieur de Montalembert,. dont on attendait beaucoup, mais n*était-il pastrop du parti [)rêtre ? Tout cela finirait par un coup d'Etat dans un sens ou dans un autre,.
Louis-Napoléon à Vincennes ou la Chambre à Mazas, ou aiors, rincoiniu, les clcctions, la Révolution ! Moi, ça m'était bien égal, tous ces beaux discours, et pourtant je me disais, à part ce petit ignorant de moi, qu'il fallait pourtant que ça eût de l'intérêt pour que des grandes personnes, et surtout « papa t> qui m'était un dieu, s'animassent à ainsi pérorer et parfois crier à ce propos. Mais ça m'était bien égal, en vérité, puisque malgré toutes mes ratiocinations
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autour de ces problèmes et en dépit même des réponses brèves et juste à ma portée, obtenues par mes certainement^ très agaçantes questions sur de tels sujets :
— Papa, qu'est-ce que c'est que le Président ? — C'est le chef de l'Etat, petit. — la qu'est-ce que 1 £tat ? — C'est le pays, c'est la France, -r Alors, qu'est-ce qu*un coup d'Etat ? etc , etc.» Je n'y comprenais rien !
Ah ! certainement oui, que non, je n'y comprenais rien, quand, un matin d*hiver« vers dix heures, mon père, des journaux à la main, rentra d'une promenade, tout animé, lui si calme quoique nerveux, tout excité, disant: « C*est fini. Ça y est ! — Quoi donc, pour Dieu ? fit ma mère un peu inquiète du ton exalté. — -Et parbleu, le coup d'Etat. Aujourd'hui la Cham* brc a Mazas. Domain le Président aux Tuileries. «C'est très ^rave, mais ça a l'air très calme. ».
Ce mot coup d'Etat que je necomprenais pas, et sur lequel mon père interrogé maintes fois par moi n'avait pu s'expliquer, naturellement, à un galopin de sept ans, et que le résumé qu'il
venait d'en donner n'éclaircissait pas, quoique bien topique et juste au poiat pour une intelli " gence toute au fait sî j'avais seulement su ce •que c'étaient que les Tuileries et que Mazas et surtout que la Chambre. (Le Président, que f avais déjà vu à cheval, en général de la garde nationale, je me doutais vaguement que c'était une espèce de militaire à qui on faisait attention beaucoup quand il passait). — Ce mot de coup d'Etat, maintenant que \dL chose éidÀl faite, m'intrigua soudain par son actualité même, et je formulai, pour la quantième fois donc ? ma lancinante question, aggravée aujourd'hui d*un adverbe de temps sous forme à la fois de conjonction et d'exclamation : <k Alors, papa, dîsmoi ce que c'est qu'un coup d'Etat ? — 11 me tut très judicieusement répondu : « Tu m'ennuies. Ça ne te regarde pas, va jouer plus loin. » Le lendemain il fut bien un peu question de « résistance », d'émeutes partielles à Paris, vite réprimées, de mouvements insurrectionnels en province, dans quelques départements, le Rhône, la Nièvre (le Rhône, pensais-je, ne perdant pas l'occasion de me foncer en géographie»
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cheMîeu Lyon, sous-préfectures... ah voilà ! la
Nièvre, chef-îieu Ncvcrs, sous- préfectures, hem, je les ai oubliées 1) mais tout ça plutôt artificiel : on tient les meneurs, etc. Demain le calme sera revenu et les affaires vont enfin reprendre. Le lendemain, 4 décembre, le temps était au sec bien qu'au doux, ma mére, après déjeuner, m'emmena faire un tour de boulevards. Rien dans les rues de Batignolies jusqu'à la barrière alors située entre les rues d'Amsterdam et de Clichy (un peu en deçà de l'emplacement actuel des grands mac^asins de la place Clichy) ne parlait de révolution, ni même de la moindre émotion populaire. La circulation sur les trottoirs et sur la chaussée était la même, ni plus ni moins que les autres jours. Des affiches collées de la veille aux murs de la caserne, attiraient quelques lecteurs des moins démonstratifs ; les rues de CUchy et de la Chaussée d'Antin ne présentaient aucune trace d'agitation quelcon* que. Chacun visiblement allait à ?cs allaucs, revenait de son plaisir. Nul même de ces groupes qui se forment d'ordinaire dans le Paris fié* vreux et avide de nouvelles. Sur le boulevard
des Italiens, un concours de curieux plutôt que
de mauitestants encombre à moitié le passage €t jusque sur la chaussée déborde en cohue plus facétieuse qu'autrement. Le grand trait un peu mémorable de cette journée qui commence consiste en, de-ci de-là, d*assez longs monômes de gens généralement bien mis allant en sens divers et scandant sur l'air des lampions ce mot que j'entends pour la première fois : « Ratapoil, rat-à'poil î » et qui m'amuse au point de le répéter de ma voix criarde de gamin. Ma mère, qui s'amuse aussi, néanmoins me fait taire bien vite se doutant que <c Ratapoil ii> est un cri séditieux. Nous remontons le boulevard Montmartre où les mêmes scènes à peu près se renouvellent.
Comme précédemment, l'attitude de la foule
n".i rien de foncièrement liostile et mcnic les gouailleries ayant quelque signification nettement anti-Louis-Napoléonnienne sont rares* Plus loin, à l'entrée du boulevard Poissonnière, le tumulte se hausse de plusieurs tons, on chante la. Marseillaise, les Girondins, on siffle, des Blouses clairsemées se mêlent aux « tàlmas >