PREMIÈRE PARTIS
glots dont il vient d^étre question furent les
seuls soldats que j 'aie vus à cette date trop militaire, d'après plusieurs témoins, du Quatre- Décembre mil-huit-cent cinquante-et-un.
Napolâon III (dessin inédit de Paul Verlaine}
Paul Verlaine a 5 ans (Voir page 23) (dessin de Paul Verlaine)
JUSQUE là, et depuis lorà, je n'avais et je n ai jamais été ce qu*on peut appeler ma* lade ; car je ne compte pas le rhumatisme et «es suites, qui m embêtent vraiment, m'empê- -chent dans mes affaires et m'ont valu la dëche et tout le bataclan, et depuis près de dix ans font de moi une espèce d'infirme bien portant, souvent rageur et parfois abattu. . . Mais on dit qu'avant !a grande échéance, un chacun doit payer «on tribut, sa dette pour parler plus modernement. Un soir donc, je me sentis pris de fièvre ; Tien de délicieux comme un commencement de fièvre; c'est volatile, les idées (de pensée, on ti*en a plus et quel bon débarras 1) tourbillonnent en sentrelaçant et se désenlaçant sans cesse et toujours. On ne sait plus oh on en est, «inon qu*on s*y en trouve bien et mieux. C'est
un peu comme certain moment de l'ivresse où l'on croit se rappeler qu'on a vécu le moment oh Von est, et le vivre ce moment-là. Seulement, ici, la sensation est si vague qu'elle n'ci> est plus sensation, mais caresse indéfinie, jouissance de néant meilleure que toute plénitude. Je remplirais un chapitre et un volume à vouloir analyser cette sorte d'état que je n'ai jamais éprouvé autant qu*à ce moment de ma vie.
Comme j*avais fait part à mes parents du chan* gement survenu dans le train normal de ma.
santé, qu*une perte soudaine d'appétit et une volubilité inaccoutumée de mes discours qui commençaient à devenir incohérents les renseignaient d'autre part, ainsi que l'ardeur suspecte de mon teint, et quMls se montraient inquiets,, je me crus en péril de mort et je me disais, Louis XIV au petit pied, «que ce n'était pas si pénible que ça de mourir » ; puis ma téte par degrés s'alourdit, les veines me brûlèrent et je m'endormis d'un sommeil aux mille rêves qui continuaient dans mille réveils en sursaut. Bref la maladie, une fièvre muqueuse, se déclara très forte et dangereuse. J eus un délire violent et
PRIMtèEB PARTIS
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multiforme, tantôt riant, tantôt sanglotant, hébété tour à tour et raisonneur. Un épisode
m'en fut raconté qui est assez bizarre : la table de multiplication et Ja liste des départements avec leurs chefs-lieux et sous-préfectures, ces deu^t bêtes noires des petits écoliers, chimères accroupies sur ma poitrine haletante, revenaient souvent dans mes divagations où j'en faisais, avec le système métrique, autre Croquemitaîne , un amalgame qui eût été amusant dans toute autre circonstance. C'est ainsi* qu'entre deux assoupissements entrecoupés de paroles inin* telljgibles, il m'arrivait <!C dédire» par exemple : «cinq fois huit Saint-Brieuc, Lannion, Loudéac; Vendée, La Roche-sur-Yon, décî, centi, milli ; décamètre, dix mètres fois Poitiers, Chàtcllerault, Civray, Loudun, Montmorillon,.. )>
Des soins infinis me sauvèrent, la convalescence t^c fit lentement, d'abord doiiloiireuse, puis pénible, impérieuse, impatiente, puis paisible et câUne en réponse aux gâteries pruden« tes dont me bénissait ma mère pour qui je conçus, de l'avoir vue, ou plutôt perçue, si bonne, tout dévouement, tout veilles, tout
réveils incessants, pendant le fort de la crise, une affection toute nouvelle. Au naïf, presque sinon tout à fait instinctif attachement dont ravaient l'usqu'ici entourée, assiégée ma faiblesse et mon ignorance, succéda dès lors Tamour filial, instinctif aussi et qui est, comme disent si bien les bonnes gens, dans le sang, mais de plus à présent, pour ainsi dire, raisonné tout en restant, pour la vie, déraisonnable, reconnaissant et plus et mieux que cela, conscient d'être à son tour capable de dévouement et susceptible de sacrifice. Et ce sentiment tout- puissant et doux et bon par excellence se manifesta tout d'abord par une soumission sou* riante, au fond attendrie jusqu'à en avoir une envie délicieuse de pleurer. Il n'y eut pas de tisane assez amère, de drogue trop dure pour me tirer, quand offerte par Maman, autre chose qu*un sourire j'oserai dire de béatitude, et» lorsqu 'arriva la gucrison, d'étreintes assez étroites, de baisers assez forts puis assez tendres et mouillés de quelques larmes brûlantes, sur ses joues et sur ses mains, et rafraîchissantes (ô combien !)à mon pauvre cœur d'enfant encore