‹ Confessions poétiquesChapitre 5 sur 38 · LA BRANCHE DE JASMIN · texte numérisé non relu

LA BRANCHE DE JASMIN

Ont-elles d'un regard inspiré Raphaël ,

Quand il peignait la Vierge et le Dieu d'Israël ?

Au creuset de la mort natures épurées

Traînent-elles dans l'air leurs robes azurées ,

Lorsque le jour s'efface au vaporeux lointain?

Ces inspirations qui planent le matin

Dans les cieux imprégnés de voluptés sereines ,

Sont-ce les purs amours de ces limpides reines?

Magiques déités , sylphides ou péris ,

Leur séjour est aux cœurs soufFrans ou mal guéris ;

De principes divers ineffables mélanges,

L'église les bénit sous la forme des anges ;

Si leur bouche, la nuit, d'un baiser parfumé

A déposé le feu sur un front bien aimé ,

Cet homme sent en lui descendre une ambroisie ,

Aliment qui nourrit la forte poésie,

Les inspirations , les élans vers le beau ;

Et son coeur brûlera comme un sacré flambeau.

Où Shakspeare a-t-il vu ces belles Titanies Qui , de sa nuit d'été vivantes harmonies ,

LA BRANCHE DE jasmin . 7g

Perle* et douces fleurs, chantent si tendrement , Brillent « 1«^ tant d'amour, decharmeel d'ehjoûmenl ? Où rivait Juliette? où pleurait Orphélie? Rousseau, qui te montra ht rêveuse Julie? Byron vous voyait-il quand il nous dessina. Fraîches créations, Iriez, Parisina, Ardente Gulleyas , toi, naïve Haïdée, Du démon de ton cœur mollement possédée?

Grands poètes, épris de l'idéalité, \ ous lui prêtiez votre àme et l'immortalité , Si le soufïle de Aie anime encor ces têtes , Sur ce qui n'était pas séduisantes conquêtes, C'est que, dans une nuit, présent inattendu, Le céleste baiser sur vous est descendu.

Mais moi, qui dans mes jours chemine à l'aventure, Charmé du vrai , du beau , de la simple nature, Moi qui du saint baiser n'ai pas reçu le don , Parmi mes souvenirs je reste à l'abandon ;

8o LA BRANCHE DE JASMIN.

De vingt réalités je compose une femme ; Afin qu'elle aime bien , je lui donne mon âme : Je peins; et le passé ressuscite à ma voix ; Tout ce que j'ai senti , je le sens, je le vois : On dirait un écho qui dans mon cœur sommeille, Qu'on lui parle, et soudain il tressaille, il s'éveille; Il prend vie , il prend voix , le jeune souvenir, Et jette des accens qu'entendra l'avenir.

Depuis que je suis né j'ai vu bien des tristesses, J'ai vu s'évanouir bien de fausses sagesses , Bien des illusions , fleurs qui tombent toujours , Quand l'une périssait, se greffer sur nos jours : D'un souffle de bonheur j'ai l'âme réjouie , Nulle espérance en moi ne s'est épanouie ; Toutes, sans porter fruit, meurent avant le temps : Mais mon cœur bat encore, il espère, et j'attends.

Vous saviez mon espoir, pensives promenades, Où je rêvais la Suisse et ses fraîches cascades ,

LA MANCHE DK JASMIN. Ki

Eli parcourant des bonis attristés comme moi , Vfaîfl on mon oréan M déployait en roi.

Tel qu'un ami , j'allai* au grèves solitaires Étudier ses bruits, tes calmes, ses mystères , Ses mirages du soir , son flux , ses accident; Et lui berçait mes jeux quelquefois imprudens. Je me soui iens qu'un jour j'errais sous une allée Qui semblait l'oasis d'une aride vallée, Voisine d'une baie où les flots affranchis Roulent dans les galets que les sels ont blanchis; Le gazon tout jauni , la monotone plage Et cette immensité rayonnant au rivage , Et la vague tombant toujours d'un bruit pareil , Et ces rayons pesans que dardait le soleil ,

Me poursuivaient encor Assise sur la mousse,

Une charmante enfant m' apparaît, blonde et douce; Son âme souriait à travers sa pâleur , Douteuse expression entre joie et douleur !... Comme le fin tissu de son écharpe rose , Près de sa blanche robe avec grâce repose ! Préparée à l'amour sa craintive beauté De son enfance encore a la naïveté.

8a LA BRANCHE DE JASMIN.

Les suaves parfums que l'aubépine exhale Embaument cette tête élégamment ovale, Où la virginité se voilant de candeur Commence à s'émouvoir , et connaît la pudeur ; Dès cet âge où le sein déjà couve une flamme , La physionomie est le reflet de l'âme.

Une ombrelle repose à ses côtés; sa main Froisse avec embarras un rameau de jasmin ; Une vieille servante à son fuseau mobile Tourne ce lin grossier que la pauvreté file. Je me sentis charmé d'un sourire attrayant :

— Mon Dieu ! que l'air est chaud ! lui dis-je en m'asseyant Elle de s'incliner et la vieille de rire ;

Il se fit un silence impossible à décrire.

— Ici quelle fraîcheur ! comme l'air attiédi , Lui dis-je encouragé, du soleil de midi

Se dégage léger et semble être l'haleine Des fleurs de ces vergers clair-semés dans la plaine ; Elle est bien monotone et triste ! mais les eaux La couronnent an loin de scintillans réseaux.

LA MANCHE DE JASM1JV 33

— Y M'iicz-voiis souvent? — J'y passe des soirées

A voir des Ilots émus les langues acérées

Lécher le roc miné de moment en moment, Ou, calme, réfléchir les feux du firmament.

— Vous êtes bien heureux! J'habite la Saintonge; Mais j'aime les rochers que le flot baigne et ronge: Ma mère m'a permis d'aller m'y promener; Elle m'attend.... — Déjà î quoi ! déjà retourner! A quelques pas d'ici vous n'aurez plus d'ombrage ; Ne partez pas encore , attendez qu'un nuage

Ait voilé le soleil : l'air est lourd et brûlant ! La chaleur baierait ce front si pur , si blanc ! C'est l'heure du repos ; au chemin , la poussière Brille comme un ruisseau d'immobile lumière; Je voudrais voir le ciel doucement obscurci : Ne partez pas encore ; on est si bien ici !

— La servante en filant écoutait ces paroles , Confiantes , sans art , intimement frivoles ;

Le plaisir d'être ensemble inspirait nos propos , Et je disais , ravi d'un suave repos , Mes désirs inquiets , mon amour de la gloire , Opium idéal qu'il est fatal de boire,

Page 1