LA BRANCHE DE JASMLV
Breuvage qui séduit mollement parfumé , Et sans le rafraichir court au sein enflammé. — Dans la jeunesse on va toujours à ce qui brille r Répondait en rêvant l'aimable jeune fille ; Je croyais le bonheur au travail attaché, Comme la violette humble , pur et caché. Adieu ! . . . J'ai votre nom. . . — -Et le vôtre? — Marie. . .
Ma mère gronderait Adieu; je vous en prie,
Ne me retenez plus. — Elle se lève et part; Je suis ses mouveinens, son gracieux départ ; Trois fois son front vers moi se retourne et se penche ; Je vois, quelques instans, flotter sa robe blanche Dans les maigres buissons qui bordaient le chemin. . . Elle avait oublié sa branche de jasmin.
Heure d'enchantement , fugitive entrevue î Jeune fille , depuis je ne t'ai pas revue ; Tu me semblais émue en ton rapide adieu : Le reste est un secret entre ton âme et Dieu. Du nom de tes parens tu me fis un mystère ; Avais-tu dans ton cœur un motif pour le taire?
LA BJR kNCHE 1)1 l \.s\ll\. s.
Ou dois-je «'•! accu* t, a ton brusque dépari , Via fascination sous ton charmant regard! .le me sui>>, par momens, réré ta destinéV Des Qeurs de l'oranger sans doute couronnée; Devanl un prié-dieu tu Béchis les genoux ) Et ton mol embarras lit un heureux époux; Tes enfans de doux soins vinrent peupler ta \i*':
Leurs baisers délassaient ta fatigue ravie
Tu me parus bien pale, et ta moite rougeur
Parfois trahissait-elle un mal lent et rongeur!
Du pur bonheur des champs l'indicible rosée
A-t-elle vu fleurir ta santé reposée ?
Si par hasard mon nom est venu jusqu'à toi ,
Ton coeur s'est-il ému d'un souvenir de moi?
As-tu lu mes écrits? ont-ils, à la veillée,
Attendri ta pensée a demi réveillée?
Mais non, ce souvenir eut le sort du jasmin;
Il a dû comme lui mourir le lendemain.
vu
Qu'elle est belle, Océan, ta majesté sauvage ! Quelquefois , dédaigneux , tu laisses un rivage Où, comme un jeune amant par l'obstacle irrité, Tu courtises d'un roc la hautaine âpreté ; Et posant à ses flancs l'algue qui les décore , Tu caresses , flatteur ; mais ton amour dévore.
go AL <J^£/iiN .
Jetant autour de lui tes bras souples et mous , Frémissant , tu séduis ou tu grondes , jaloux ; Si tu parais dormir ton sommeil même ronge , Et dans les flots un jour le roc descend et plonge ; Tu t'émeus un instant , puis , tranquille , aplani , Tu t'avances en cor , conquérant impuni.
Me voici de retour, Océan : que je t'aime ! Que de fois j'ai bravé les vents , l'orage même , La pluie à flots aigus tombant sur mes cheveux, Pour m'enivi er de toi , de tes terribles jeux ! Debout , les bras croisés , j'aspirais la tempête.
D'autres pleuraient Pour moi c'était un jour de fête ;
Etudiant les bruits , fasciné par le vent,
J'admirais les fureurs de l'abîme mouvant
Et les longs hurlemens des houles sur les grèves ;
Ou bien, par un beau temps, cherchant de plus doux rêves
Et l'humide fraîcheur de tes eaux , pur miroir ,
Où l'étoile au lointain semblait nager le soir,
Me berçant de loisir et du flux monotone
De ce flot expirant qui dans l'algue frissonne ,
A LOUA v 91
J'allais sur les rochers m'asseoir oonchakmmenl , Charmé d'un ciel d'azur contemplé par moment , Négligeant de penser , plein du repos (pic j'aime , Calme, heureux, recueilli, dans l'oubli de moi-même.
Là je me sentais vivre et méditais le temps, Dont la foule au hasard dépense les instans ; J'étudiais mon âme, être indéfinissable; D'un doigt inattentif je traçais sur le sable Quelques vers par la vague en passant effacés , Et songeant aux mortels , je disais : « Insensés ! » Solitaire , j'allais, ivre de poésie ; Mais pour de noirs chagrins ma jeunesse choisie S'épura lentement en d'arides travaux ; J'ai vu dans leurs succès s'exalter mes rivaux , Et moi j'ai mis un frein à mon instinct suprême; Je portais en mon cœur le secret de moi-même.
Un jeune homme , toujours comme toi mon ami , S'effrayait de m'en tendre , ardent, mais affermi ,
9i A L'OCEAN.
Créer de longs projets ; plus heureux et plus sage, 11 a choisi le port; moi, j'ai choisi l'orage. D'un oeil accoutumé nous parcourions ce lieu Où la mer a subi le joug de Richelieu , Où, sous le feu grondant de nos créneaux antiques, Malherbe nous lança des foudres poétiques ; Où , fuyant des marquis les travers et le ton , Descartes préparait la gloire de Newton.
0 charmes toujours frais des jours de la jeunesse ! Qu'alors le monde est beau î que d'espoir ! quel ivresse ! Que ma vive pensée ornait son avenir ! Océan , berce-moi dans ce doux souvenir ; Jeunes illusions , rêves brillans de vie , Noble ardeur de créer toujours inasouvie; Hé quoi ! par le réel chaque jour accablé , Me verrai-je mourir sans m' être révélé ?
Et puis ce coeur qui bat ! . . et mon âme à connaître ! Ne saurai-je jamais pourquoi j'ai reçu l'être ,
Pourquoi j'erre , en <<• monde un instant arrêté ,
Traînant le \ <•!• rongeur dont je suis tourmenté?
On me <lii quelquefois : « \ ;i , l'homme est on problème ;
« Sfl fragile raison se luise dans lui-même.
« Nos systèmes fameux, à grand bruit enseignés,
« Se sont, en nous trompant, l'un l'autre détrônés,
<( Et nous prouvent enfin quelle erreur est la notre,
« Car le sage d'un siècle est un fou dans un autre ;
(< Et les hommes alors cherchant la vérité ,
(( Honteux de leur savoir, d'eux-mêmes ont douté;
« Impuissans à saisir le secret de la vie,
« Jusque dans le bonheur, d'amertume suivie,
<( Ils ont , désenchantant nos* désirs , nos amours,
« Renfermé l'avenir au cercle de nos jours. »
Malheureux ! que je plains votre aveugle démence !
Ne pas trouver un Dieu dans l'océan immense ,
Dans ce vaste univers où rien n'est désuni, (i)
Dans les cieux étoiles, portes de l'infini,
Dans l'homme au front sublime et dans l'insecte immonde,
Dans le corps d'un ciron , où Pascal vit un monde;
Dans l'espoir des mourons pressentant leur réveil ! Oui , c'est fermer les yeux et nier le soleil !
Pourquoi ne consulter que vos tristes sciences ! N'entendez-vous jamais crier vos consciences? N'est-il pas des remords terribles aux méchans , Des malheurs résignés, des amours si touchans, Des désirs inconnus qui nous portent à croire, Des élans enflammés et l'amour de la gloire, Ce sentiment qu'en nous Dieu lui-même a jeté Comme un instinct mortel de l'immortalité?
Est-ce l'intérêt seul qui de nos coeurs réclame Ces liens mutuels , tendres besoins de l'âme? Que de fois on aima sans espoir de retour ï Ah! l'intérêt glacé n'a pas créé l'amour! Peut-il nous inspirer l'amour de la patrie? Si nous aimons les bords où l'âme fut nourrie D'exemples paternels et de sages leçons , Notre œil est-il épris des bords où nous naissons ?
Non; (oui homme a noiixciiI I rou\c dans ses \m De pins rians aspects , i\c j > 1 1 1 > fiai> pacages,
Dea l)ois plus imposant , <l«- pliu ricln-s ooteatu Qu'un lleuveaux cent détoumréfléchjtdan* se*eauj ;
Oui, mais ce n'est point là que, m>ii.> les \ eu \ d'un père,
Il xntit la douceur des baisers de sa mère;
Oui, mais ce n'est point Jà que, variant ses jeux,
11 essaya la vie en s'étonnant des ci eux ;
Que la première fois , ému près d'une femme ,
L'attrait de la beauté lui révéla son âme ,
Et qu'il a, sans témoins, en présence des mers ,
De lui-même surpris, rêvé ses premiers vers.
Ce génie enivré, dévoré par lui-même , Rejetant aux railleurs leur stupide anathème, Byron, aigle du nord, loin d'Ecosse emporté, Qui criait dans les airs : « Aide à la liberté » , Exilé du pays de sa froide campagne , Il chante en vers brûlans comme le ciel d'Espagne La fille aux yeux* de feu du pays andaloux , Rit des pâles beautés dont l'Anglais est jaloux ;
Mais il pleure à chanter les monts de sa patrie,
Son Océan, Newstead, vieille et sombre abbaye
Où ses aïeux sont morts , où , durant les hivers ,
Il écoutait l'orage et modulait des vers.
Il saluait un jour les vieux marbres de Rome ,
Ville des temps passés et qui n'a pas un homme,
Vivante Pompéi dont le ciel est si beau;
Mais il s'arrête en Grèce, il y cherche. . .un tombeau !
Un tombeau de soldat près de ton harmonie
Vaste et qui doit bercer le repos du génie.
Devant ton mouvement et ton immensité, Océan, je crois mieux a notre éternité; Et lorsque l'infini les rejette insensées, Ton horizon sans borne accueille mes pensées.
Mais déjà vers le doute entraîné par moment , Et jetant là Rousseau, médité vainement, Je me suis dit : «La vie est une coupe amère, L'avenir le néant, notre âme une chimère. »
— l'in.s , saisi des beautés que in me déployais , Je regardais tes Ilots , le ciel , ci je croyais î
Ah ! que de poésie à décrire les scènes ,
Tes verdoyantes eaux se prolongeant en plaines?;
A SUN re n aguement un navire lointain,
Qui , comme un point, décroît et s'efface incertain !
A dire les accens du pécheur sur la rive , Quand des iilets remplis le liège enfin dérive ; Le brick léger sous voile inclinant ses sabords , Son pavillon au mat, s'échappant de nos bords ! A me sentir encor, moi , nageur intrépide, Descendre dans ton sein par un élan rapide , Monter à la surface, et d'un souffle vainqueur Chasser le flot brisé qui gronde sur mon cœur ! Ou, quand l'onde sommeille et que la lune y brille, Dans ton réseau d'argent qui sous mes doigts scintille , J'ai quelquefois songé que, lassé de souffrir, Je n'aurais qu'à croiser les deux bras pour mourir.
Me rappelleras-tu par ta force secrète ? Sur tes bords , Océan , aurai-je une retraite
Où ton mobile aspect se déroule à mes yeux, Riche de tes vaisseaux et de l'azur des deux?... Que j'y retrouve un jour mes jeunes rêveries , Tes flots me les rendront fraîches et refleuries. Souris-moi , que mon coeur , avant l'âge abattu , N'ait plus son repentir de croire à la vertu; Que je sente, en mourant les yeux sur ton rivage, Ta subtile fraîcheur caresser mon visage , Et que mon âme y monte , aspirant au réveil, Ainsi que tes vapeurs aux rayons du soleil !