‹ Confessions poétiquesChapitre 9 sur 38 · CACHETANT UNE LETTRE · texte numérisé non relu

CACHETANT UNE LETTRE

Quand on a de l'amour que la vie est légère ! Comme l'air du matin caresse bien le front î Va , pars , de mon espoir touchante messagère , Des lèvres d'un baiser bientôt te presseront

n4 EN CACHETANT UNE LETTRE.

Si par mon souvenir elle était poursuivie, Si sa bouche soudain te sentait tressaillir, Lettre, si tu gardais quelque peu de ma vie, Si le feu d'un baiser de toi pouvait jaillir !

DESIRS

Oh! je voudrais, glissant sur le lac de Genève, Quand l'aurore s'éveille, indécise clarté, Écouter flot par flot l'eau caresser la grève, Épier les soupirs de ton sein agité, T'animer de l'amour dont mon oeil étincelle El posant sur ton coeur mon cœur si tourmenté,

n8 DESIRS.

Inoculer en toi les flammes qu'il recèle!...

Je voudrais , saluant vos bleuâtres lointains ,

Près d'elle vous gravir, rochers de Meillerie,

Suivre dans les vapeurs vos sommets incertains,

Planer sur les torrens avec ma rêverie,

Et, cherchant de Saint-Preux le douloureux sentier,

Tressaillir, retenu par une main chérie.

Rousseau, dans tes écrits ton cœur est tout entier, Apôtre de l'amour au siècle du scandale , Devant la foi romaine habile mécréant, Ta main des libertés jalonnait le dédale; Quand l'athée au boudoir construisait son néant , Comme si le néant avait droit de construire, Tu proclamais ton dieu, notre âme; mais ta foi, Qu' est-elle? un frein brisé par l'ardeur de détruire. Que tes cris éloquens trouvaient d'échos en moi ï Les chagrins de l'exil, ulcérant ton courage, Jetèrent dans ta vie un immense soupçon , Tu souffris, mais ta voix avait semé l'orage; La voix de Mirabeau tonnant à l'unisson,

DÉSIRS. ug

Sublime j remuant la tempête profonde 9 Pêle-mêle ;i^iia l<^ titres d les droitt; Cet orage a changé l'atmosphère du monde, Mi les trônes tremblatns ont mal porté les rois.

Vevai, douce ClarniN, par lui vous semblez être; Vous aviez des noms morts, il les a faits vivant. De l'air subtil des monts je voudrais m'y repaître,

Y boire du bonheur dans les parfums des vents,

Y boire de l'amour sur ta lèvre embaumée De ce souffle si doux, philtre délicieux!... N'être jamais unis, jamais, ma bien-aimée! Jamais de longs baisers qui nous ouvrent les cieux!

Que je voudrais monter aux sources de la vie, Voir comme elle en découle, à nos corps asservie Mais pour s'en échapper immortelle au moment Où l'àme jette là son mortel vêtement!

i2o DESIRS.

Si l'âme est un néant, ne suis-je pas le maître De me débarrasser du fardeau de mon être? Dans quel étroit abîme obscurément tombé, Le malheur me tient-il d'un bras roideet plombé? Il me prend à la gorge , et si je me soulève Comme pour secouer un implacable rêve, Sous son genou de plomb il me presse, il m'abat, Il m'étouffe en raillant cet impuissant combat. Et la foule circule, on sourit sur ma tête, Des amans, revêtus de leurs habits de fête, S'inclinent à l'autel en se pressant la main; Ils passent enivrés, pâles, le lendemain —

Fort bien! Éloignez-vous de mon destin d'ilote, Dans l'abîme où je suis à quoi sert un pilote? Mais vienne ton baiser ranimer mes efforts, Un bond désespéré peut me lancer aux bords ; Peut-être le malheur lâchera sa victime; Suis-je par son genou cloué dans cet abîme ; Chaque jour un chagrin, chaque jour un affront! Quelle froide sueur ruisselle de mon front!...

DESIRS

La torpeur des ennuis éteint l'âme engourdie . Douze heures de travail!... Dans. ma tète alourdie

Se brise tout ressorti tout hardi mouvement

Enfance, il ;» menti ion beau pressentiment !... En moi je porte un monde, et rien ne m'en délasse; Etre tout mi long jour captif dans une classe ; Entendre desenfans <|ni s'amusent tout bas, Quand, fatigué, je parle et ne me comprends pas , Soulever sans espoir une idée affaissée, Sentir s'appesantir le jeu de la pensée Comme un fer qui se rouille à rester au fourreau , Devenir chaque jour soi-même son bourreau ; Sans cesse regarder dans un espoir immense , Voir briser l'avenir d'un amour qui commence , Avoir trois pieds d'espace et des fers qu'on riva , Quand on est fustigé d'une voix qui dit : Va ï N'entrevoir qu'en passant la femme qui m'est chère, Et par crises d'ennui défaillir dans ma chaire , Quand un petit enfant, d'un air timide et doux , En monte les degrés en disant : Qu'avez-vous ?

Ce que j'ai! L'avenir et m'appelle et me brise ,

i22 DÉSIRS.

Cette soif d'un beau nom ne sera pas comprise.

Élisa nous cherchait un plus humble chemin ;

Mais on me la ravit esclave par l'hymen.

Un vent impétueux fait tournoyer mon âme,

Comme un brasier trop vif dont s'agite la flamme,

Qui se tord, se replie et n'a plus d'aliment,

L'amour trahi n'est plus qu'un odieux tourment;

Au désert de la vie étincelant mirage ,

Il se dessine , source , oasis , mol ombrage ,

Et quand, brûlé de soif, on accourt; sous les cieux,

On n'a plus que du sable et du feu dans les yeux.

J'imposerais un terme à la longue ironie ,

Si j'avais le néant au bout d'une agonie;

Mais l'âme ne meurt pas ; quand un chagrin l'abat ,

Doit-elle lâchement déserter du combat ?

Dieu punirait mon âme avant l'ordre montée!...

Oh î pour m'anéantir je voudrais être athée î

Dl suis ,.:

Oh î je voudrais de plus douces pensées , Car an ami me reste en mon malheur; Dans les chagrins les âmes affaissées

\ » î sent l'ennui toujours par leur douleur.

Oh! je voudrais l'élégante chaumière Qu'au bord des flots notre amitié ré\a, Bonheur sans luxe, ombre, pure lumière Il la construit; moi, mon rêve s'en va.

Là, des loisirs près de nos jeunes femmes; Là, des travaux utiles, honorés; Là, des enfans, parcelles de nos âmes, Parmi les fleurs se jouant dans les prés;

Là, des récits dans l'herbe des ombrages, Aux bruits du soir dans le haut peuplier,

i24 DÉSIRS.

Sans que le soin d'impérieux ouvrages De ces momens tourne le sablier;

Là, je voudrais, tapissé d'une treille, Un pavillon au bord d'un courant d'eau, Et les rayons de l'aurore vermeille Dorant mon bois, harmonieux rideau.

D'amour, de fleurs, j'embaumerais ma vie, Portant un cœur heureux de se livrer ; Mon Élisa, soucieuse ou ravie, Viendrait à moi pour sourire ou pleurer.

Là, je voudrais des dîners en famille, Parfois des chants, des plaisirs purs et vrais; Là, des adieux où l'œil s'humecte et brille, Le cœur toujours invente. . . Oh ï je voudrais ! . .

DÉSIRS

Oh! je voudrais, errant de voyage en voyage*

Demander aux débris ce qu'ils savent du sort , Kl s'il est doux et bon, nuit du pèlerinage, Ton caravansérail où tout mortel s'endort; J'irais à l'Orient réclamer les supplices Du Simoun promenant les sables des déserts, Des voluptés de mort, l'extase, les délices Dont l'opium est prompt à parsemer les airs...

Mais non, pour affermir une foi qui chancelle J'élèverais mon Ame au Dieu qui donne appui , J'irais à pied dans Rome attendre une étincelle Du mystique soleil qui sur le monde a lui ; J'irais où Michel-Ange a lancé sa coupole, Où Raphaël mourut de génie et d'amour; Mais Rome ne dit plus de puissante parole, Et son soleil vieilli ne lance plus le jour, (i)

i^G DÉSIRS.

J'irais vous saluer, murs de la grande ville, Où les arts ont formé leur multiple faisceau; J'irais vous demander, bosquets d'Ermenonville, Le mystère sanglant de la mort de Rousseau, Et si ma Galathée, immobile espérance, Au souffle de mon coeur se pourrait animer, Si le talent n'est rien qu'une avide souffrance, Et si l'on meurt de peindre ainsi qu'on meurt d'aimer

Sort, à quand le bonheur dont toujours tu me sèvres, Elisa viendra-t-elle en mes bras caressans ? Qui l'aime ne saurait l'aimer du bout des lèvres ; L'amour qui part du cœur doit ennoblir les sens. Comment la mériter ? Un jour la renommée

Peut m'ouvrir auprès d'elle une immortalité

Eteins cette espérance inquiète, enflammée

La tombe du génie a pour nom Pauvreté.

La pauvreté, cancer qui ronge le courage, Blessure ouverte au cœur et qui saigne au dehors,

DESIRS. ,97

Moi qu'on vous jette ail front comme un hideux outrage, Chaîne dont le bruit aeul a brise tant d'efforts!*.. On dit qu'elle rsi parfois un aiguillon sublime Oui pousse noire audace aux régions <le l'art; M ; i i s aussi , déchirant plus d'un sein magnanime, L'implacable aiguillon est devenu poignard.

Je pourrais, choisissant une vulgaire vie , M'atteler à ces jours qu'on traîne sans désir

Dans la rouie battue, à la file suivie

Par l'esclave troupeau qui broute le plaisir!

Ehl pourquoi mélancer vers ce bonheur suprême

Que le réel étroit ne saurait contenir?

Il vaut mieux s'enfermer clans un cœur qui nous aime,

Et regarder à deux l'espoir de l'avenir.

Je n'en ai pas le choix!... Paris est une arène Où les jeunes talens s'élançant tout armés , Devant l'opinion, mobile souveraine, Pour un morceau de pain combattent affamés;

îa8 DESIRS.

Inquiet, quelquefois le riche les regarde, Et voyant ces rivaux l'un sur l'autre courir, Il siffle ou bat des mains en payant bien sa garde; Pour ses délassemens il faut savoir mourir.

Je n'en ai pas le choix!... Eh bien! ouvrez la lice; Demi-nu comme vous, jeunes gladiateurs, J'y descends dans l'espoir d'illustrer mon supplice. Allons! suivez mes coups, riches, grands, spectateurs» Oisifs sur vos gradins; vous voyez, mon sang coule ; Je sais que votre ennui de courage est friand, Je m'ouvre avec audace un chemin dans la foule, Et vous m'applaudirez si je meurs en riant.

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