CHAPITRE SIXIÈME
... On fit à l'histoire de Téramont l'accueil qu'elle méritait, et, comme il était tout échauffé de son succès, il continua :
— J'ai souvent médité sur cette phrase d'un mari que l'ingratitude des amants de sa femme a fait souffrir. J'en ai conclu qu'il y a dans le cocuage une secrète douceur, comme soudain la langue se réjouit du sucre déposé au fond d'une tisane amère. C'est pour le mari trompé, encore amoureux, la certitude que l'objet adoré est vrai-
if)i CONFIDENCES n'iIOMMES
ment digne d'hommages. Beaucoup de gens ont besoin de ces confirmations extérieures pour se sentir tout à fait heureux. Ils goûtent à se nommer les galants de leurs femmes un peu du plaisir qu'ils éprouvent à étaler la généalogie de leurs chevaux, à connaître le poids de leur vaisselle plate. Et aussi bien, ce goût des contrôles a-t-il une origine honnête dans l'esprit : la philosophie nous apprend qu'un des fondements de la certitude est le concensus populi, c'està-dire l'assentiment de nos amis et connaissances. Le grain d'absinthe qui corrompt cette réelle volupté, c'est la pensée du partage. L'esprit de l'homme civilisé est si vigoureusement façonné par le préjugé social que nous en sommes venus à considérer l'amour d'une femme comme un gâteau dont tous ses amants ont une tranche. Nous imaginons que notre part est diminuée de la largesse qu'elle fait aux aulres. Nous oublions que nous sommes ici dans le
domaine du miracle, devant l'amphore intarissable, au banquet où chaque parcelle du mets contient la vertu qui rassasie. Voilà le fond des gens épris. Je crois que l'on doit remiser dans l'armoire aux trucs de théâtre, avec le trémolo à l'orchestre et la cape noire de Bartholo, cette prétendue jalousie qui surveille la coupe des décolletages, l'arrangement des cheveux, le diamètre du tour de taille, la forme des chapeaux, la poudre sur les joues, le petit coup de crayon au coin des yeux, le sachet dans la gorge, l'iris dans les dessous, l'assortiment des bas, des jarretières, du corset et des jupons, — tout ce qui ajoute une pointe de provocation à la
e naturelle. Dans le fait, la plupart des maris poussent bien plutôt leurs femmes sur la pente de la coquetterie. Ils les veulent voir entourées d'hommages masculins J'en sais qui se font les collai (orateurs
hardiesses de Madame. Tenez, pas plus tard que l'été dernier, d'Origny, pour ne
nommer personne, est venu demander à Manette le patron de son corsage noir. Je l'ai surpris à ses genoux, le matin dans notre chambre à coucher. J'étais un peu interloqué de le trouver là, mais Manette m'a ri au nez, elle m'a appelé « cornichon ». II lui prenait mesure! Un mari a-t-il tort de risquer ce jeu-là? Ne s'expose-t-il point à incendier sa maison en approchant lui-même le feu de Tétoupe? Faut-il défendre aux femmes de s'amuser avec le désir de leurs soupirants, comme on interdit aux enfants de jouer avec les allumettes? Je crois volontiers que tous ceux qui entre-bâillent sur la nudité de leurs compagnes la porte de Gandaule auront le sort de ce roi outragé. Et les bonnes âmes ne les plaindront pas dans leur malheur, non point parce qu'ils ont été imprudents (la vanité a sa part dans la joie de l'amour comme dans tous les sentiments de l'homme), mais parce qu'ils étaient maris; parce qu'ils ont exposé à la tentation un
être dont ils se croyaient sûrs, en vertu des contrats et du papier timbré ; parce qu'ils ont fait preuve d'une sotte présomption que Ton est heureux de voir punie. Car si le •monde est plein d'indulgence pour la vanité qu'un amant tire de la beauté de sa maitresse, il est impitoyable pour l'orgueil d'un mari qui fonde sa sécurité sur une estime exagérée de soi-même. Laissons donc la volupté du cocuage à ceux qui veulent être trompés canoniquement. Un sage comme moi, que nul contrat ne lie, peut s'abandonner à son instinct. Il peut obéir à ce cri de la vanité masculine : « Tâche de te faire .limer d'une femme dont toute une génération «riiommes soit éprise, d'une de ces triomphatrices qui n'ont qu'à se montrer pour être acclamées, d'une de ces passionnées qui sèment l'amour dans les foules comme du h ;i la volée, d'une de ces tendres qui récoltent la moisson de l'hommage seulement pour en faire un bouquet à celui qui
leur tient au cœur. » Le cadre de la vie mondaine est trop étroit pour une telle royauté ; on ne la rencontre qu'au théâtre Or, dans le temps où, décidé à contracter avec une actrice une liaison raisonnée comme un mariage, je n'avais pas encore fixé mon choix, je me demandais, je m'en souviens, avec une perplexité pleine d'angoisse:
— Faut-il jeter le mouchoir à une de ces belles infortunées que le drame et la tragédie habillent de longs voiles, que les poignards frappent en scène, que l'on aime dans le sang et dans les pleurs? Ou bien faut-il choisir une de ces rieuses éblouissantes, qui apportent dans les comédies la gaieté d'un rayon de soleil, la promesse des heureux dénouements?
J'ai eu peur, je l'avoue, des larmes de Chimène. J'ai craint que la rosée de ses yeux, la tiédeur de sa bouche, toujours entr'ouverte par un cri muet, ne me fit germer au fond du cœur cette graine de cruauté
TKOIS COMÉDIENNES lGJ
qui toujours est prête à enlacer son rameau à l'arbre de l'amour. J'ai redouté les sanglots vains, la vibration indéfinie des nerfs après le spasme de la scène — et aussi la comparaison de ma tendresse, méthodique, régulière, ennemie des querelles et des obstacles, avec les éclats héroïques ou fous, des grands amoureux de théâtre. J'ai pensé que, puisque la mort pleure, l'amour devait être : que notre vie est une pièce, dont nous sommes les auteurs; qu'il nous appartient de faire tourner l'intrigue en comédie. J'ai décidé de confier le premier rôle de la mienne à une femme qui sût rire: d'un rire sans méchanceté et sans ironie; d'un rire qui fût un épanouissement de la double saut»'' de l'être; d'un rire où la volupté nichât avec l'émotion; d'un rire qui consolât des soleils disparus, des illusions perdues, de la bêtise des hommes, de la ride qui se creuse, des cheveux qui grisonnent, de la goutte qui guette, de la vie qui galope
lu
et qui se traîne... C'est alors, mes amis, que j'ai rencontré Manette. Vous savez quelle rumeur son apparition a excitée dans le monde des théâtres. Sans beauté, elle plaisait plus que les belles. Sans voix, elle charmait plus que les virtuoses. Elle n'avait qu'un secret: elle riait. Et tous, les amoureux, les philosophes, les cyniques comme toi, Marmonde, les idéalistes comme toi, d'Arcelles, les bons garçons comme moi, tous, nous avons trouvé notre pâture dans ce rire, dans cet écartement spirituel de deux lèvres sur une saine rangée de dents. Pour moi, après six années de ménage, cette bouche ouverte d'enfant de Paris me tente comme les pêches craquantes, à moitié vertes, que l'on roule en charrettes par les rues. Et Manette n'est pas moins neuve que moi dans ses sentiments. Tenez, voilà le petit billet qu'elle m'a fait porter par sa femme de chambre, au moment où le Bon- Bougre appareillait...
De la poche de son veston marin, Téramont sortit un magnifique portefeuille, où il prit un billet plié comme une cocotte. Sa figure de bon enfant s'épanouissait, rien qu'à toucher ce souvenir de la femme aimée. Il ouvrit le poulet et lut :
<( Mon gros loup de mer, » Je te regarde partir de mon balcon ; t'enrhume pas, tiens-toi les pieds chauds, ne mange pas de bouillabaisse, ça te donne l'urticaire, — et, surtout, avertis-moi de ton retour, exactement : je n'aime pas les émotions... »
Mannonde et d'Arcelles échangèrent un regard. On aurait dit qu'ils pensaient:
« ...Ni les surprises. »
Hais Marmonde ne voulait |>a< .îttristerson camarade et il déclara :
— Je crois bien que ceci m'a toujours éloigné des femmes de théâtre: on ne Bail
jamais au juste si on les adore elles-mêmes ou leur rôle, ou leur renommée. Il y a des gens qui, en entrant dans les bonnes grâces d'une tragédienne s'imaginent chasser de son cœur le Cid, Curiace, Hamlet et Roméo. D'autres songent à tous les désirs que ces victorieuses ont soulevés dans les foules, et ils goûtent avec enivrement la joie d'être enviés. Je ne me crois ni orgueilleux ni naïf : l'opinion que les autres ont de mon bonheur ne l'a jamais ni diminué ni accru. Je me suis donc tout naturellement trouvé hors de la route des femmes de théâtre, qui se prisent trop haut pour arrêter longtemps à leurs pieds un homme comme moi. Si bien donc que je dois emprunter à la vie sentimentale d'un camarade le récit que vous réclamez.
Vous savez que mes affaires m'ont rappelé à Paris au milieu du carême. Je ne savais où loger à ce moment-là; car j'avais mis les maçons et les peintres dans ma petite
bicoquede la rue Montchanin, et, tout nomade que je sois, il m'est pénible de loger dans une maison où les meubles ont les pieds à l'envers. Dans cette perplexité, j'acceptai l'hospitalité que m'offrait un vieux camarade, le peintre Ontario. J'avais fait des difficultés, car ce cher garçon vit avec une Romaine que nous avons toujours vue dans ses bagages.
Si jamais vous avez rencontré cette belle fdle dans les cafés-concerts du boulevard extérieur où Ontario la conduit assidûment pour achever son éducation, vous avez passé votre soirée à la contempler, et vous vous lit, dans l'angoisse d'un sacrilège:
— Que fait ici cette madone classique?
la Vierge à la Chaise, la créature de pudeur et de, lait qui sourit, dans toutes les fresques, sur le sommeil de Jésus. Je me suis souvent demandé comment Ontario s'y était pris, pour séduiiv cette candeur virginale, car, entre nous, ai te populaire
ses cheveux crépus, ses larges épaules, ses reins de portefaix, il ne rappelle que de fort loin l'archange Gabriel. Quoi qu'il en fût le ménage était fort uni, et, ma foi, j'étais tenté d'envier leur bonheur tranquille. Par une de ces contradictions où se plaît l'universelle ironie, Ontario n'avait jamais songé à peindre sous un voile cette admirable Paméla. Une se plaisait qu'à représenter des chiffons Louis XV et des capotes Directoire. Paméla, c'était, dans sa maison, le souvenir du pays, une vivante image de toutes les formes de nature et d'art qui font de l'Italie un conservatoire de beauté, quelque chose comme ce paradis où Platon logeait ses Idées Éternelles. Je ne me lassais pas pour ma part de voir cette femme aller et venir dans l'atelier, élever les bras pour mettre des fleurs dans un vase. Je l'admirais sans la désirer; le respect de l'hospitalité me la faisait sacrée, puis la concupiscence se tordait sous ses pieds comme un serpent vaincu.
Nous avions souvent la visite du poète Rebel. Il venait d'écrire un scénario de la Passion pour un théâtre de pantomime. Tous les grands clubs et toutes les grandes dames patronaient cette représentation de gala. La Maîtrise de Saint-Gervais avait promis son concours ; bref, ce devait être une fête mystico-mondaine où éclaterait la pitié des néochrétiens.
Or, le brave Rebel nous vint un soir dans un grand désarroi :
— Imaginez cela ! dit-il. Notre Vierge Marie nous fait faux bond ! Elle est partie pour Monaco en compagnie d'un Anglais.
Nous sommes perdus si Paméla refuse le rôle. Décide-la, Ontario ! Par ma bouche toute notre compagnie te conjure.
Ontario répondit fort honnêtement que Paméla était libre. Mais la belle fille levait au cul ses yeux pore, elle joignait les mains, elle demandait grâce ; dans cette attitml»' elle était si virginal»' que Rebel se prit
les cheveux à pleines mains et s'écria dans un accès de désespoir:
— Paméla ! si vous refusez , je me suicide et je vous impute mon péché mortel.
Il est écrit que les désespérés ne se sont jamais vainement adressés à la Mère de Dieu. Paméla jugea qu'elle devait imiter l'abnégation de Celle dont elle était ici bas une image terrestre et elle répondit avec douceur :
— Je suis à votre service; mais il faudra que vous me guidiez en toutes choses.
Ontario ne m'a rien appris et je ne sais pas poser.
Il avait été décidé que nous accompagnerions notre Vierge à la première répétition. Ce fut le plus divertissant spectacle du monde. Jésus-Christ était venu en « complet mastic», Marie-Madeleine avec une voilette, une toque de fourrure et un petit manchon ; les douze apôtres me parurent de joyeux
garçons qui profitaient du désarroi pour turlupiner les saintes femmes. Dans cette bagarre Paméla semblait fourvoyée avec sa belle figure douloureuse. Nous eûmes le tort de la plaisanter sur les familiarités que saint Joseph d'Arimathie avait prises avec elle. Elle était humiliée de notre gaieté.
Elle dit mélancoliquement :
— Si je n'avais pas donné ma parole je ne retournerais pas à ces répétitions. Je n'aime pas que les gens s'amusent avec les choses de la saintetr-.
Le lendemain, Ontario me conta que Paméla avait longuement récité des litanies avanl de se mettre an lit: moi-même, à quelques jours de là, je la vis sortirde cette petite chapelle que des religieuses ont bâtie au coin de la rue de Douai. Elle tenait à la main le panier avec lequel elle sortait, tous les jours, pour se rendre au marché.
A mi me, elle se troubla:
— Je vous en prie, fit-elle, ne dites pas à Ontario que vous m'avez vue sortir de l'église. Il me plaisanterait et cela me ferait du chagrin.
Elle ajouta en rougissant :
— Une femme qui vit comme moi a plus besoin qu'une autre de prier Dieu.
Je l'accompagnai jusqu'à la maison où Rebel et Ontario nous attendaient pour se mettre à table.
Le premier plat qu'on servit fut des maccaroni à l'italienne. Ontario remarqua toutefois qu'on avait omis de les lier avec ce jus de viande qui les rend si succulents. Puis le poisson parut sous deux formes : en court-bouillon et à la broche. Les légumes suivirent; aucune viande ne se montra. A l'entrée de la salade Ontario demanda avec brusquerie :
— Et la viande?
Paméla le regarda avec ses yeux purs :
— Il n'y en a pas, mon ami.
Parce que?
C'est le mercredi saint?
Le mercredi saint?...
... Un jour maigre.
Il y a dans le patois italien des jurons tels que peut les inventer, tout seul, un peuple dévot; — notre indifférence religieuse n'en a pas d'idée.
Paméla devint pale comme si elle allait défaillir; puis ses larmes parurent et le repas s'acheva dans la contrainte.
bons amis, un homme qui blesse une femme est toujours un sot. Ontario devait rapprendre à ses dépens.
Le soir de la représentation il y avait souper à l'atelier et pois musique e! tour de valse. Paméla était rentrée chez elle avec Bon bandeau et Bes voiles. L'ombre que le maquillage avait posée sous n s yeux faisait sa beauté plu- divine. Vraiment, c'était la
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Femme des Douleurs que nous avions contemplée en elle.
Ontario, égayé par le Champagne, entra brusquement dans la chambre où elle commençait de se dévêtir.
— Paméla, dit-il, n'ôte pas ton voile. Tes invités veulent que tu soupes avec ton costume.
Elle se retourna comme si un basilic venait de lui piquer le talon:
— Es- tu fou, Toto?
11 rit, il lui saisit le bras. 11 s'eiïorçait de l'entraîner :
— Allons, voyons, la comédie est finie. Est-ce que tu te prendrais, tout de bon, pour la Sainte Vierge?
Mais elle se dégagea d'un mouvement de révolte :
— Ontario, dit-elle, tu as fait de mon corps ce que tu as voulu, mais mon âme est à moi. Je ne permettrai pas que tu la perdes. Tout est fini entre nous.
— Va-t'en au diable!
Il sortit, jeta la porte derrière ses talons et vint nous dire que Paméla s'excusait sur une migraine.
Elle quitta la maison la nuit même. Le surlendemain un billet qui portait le cachet des sœurs italiennes de la rue de Turin nous apprit où elle s'était réfugiée. Paméla demandait pardon à son ami d'avoir été pour lui une occasion de péché. Elle contait que la grâce l'avait touchée. Elle voulait obtenir le pardon du passé dans les prières.
« Ne crois pas, disait-elle en finissant, que je t'ai trahi : j'aimerai toujours ton âme. »
Ontario avait du caractère. Il jeta la lettre au feu et dit en riant:
— Paméla est entrée au couvent pour faire ses Pâques. Nous la reverrons à la Trinité.
Il l'attend encore.
1N2 CONFIDENCES D'ilOMMES
— Pour moi, dit d'Àrcelles, je me suis toujours garé de la comédienne comme du poison, et c'est en vain que je chercherais dans les mémoires de mon cœur une page où soit écrit le nom d'une femme de théâtre : toutes, tant qu'elles sont, éplorées ou rieuses, je les tiens pour les meurtrières de l'amour. Aussi bien ont-elles été cause, entre ma femme et moi, de l'unique explication dont notre tendresse ait eu à souffrir. J'ai senti gravement par elles le rôle inférieur de l'homme dans ce duo de l'amour, où, de bonne foi, les deux épris réclament, chacun pour soi, les notes sublimes.
Je vous ai parlé déjà d'un séjour que je fis à Copenhague, en garçon. Ma femme vint m'y rejoindre au début de l'hiver. Sa beauté exotique attirait tous les regards, et de ce fait, mon amour-propre fut rassasié des joies de vanité dont Téramont nous entretenait tout à l'heure ; mais, la vanité ajoute bien peu de force à l'amour quand il est sin-
cère. J'en fis à mes dépens l'épreuve cruelle. Nous avions, l'an dernier, à Copenhague une chanteuse qui, du jour au lendemain, devint célèbre. Elle s'était révélée dans un opéra d'Enna, F 'Aînée, où elle tenait l'emploi d'une jeune fille des temps chevaleresques, qui se prend à aimer le fiancé de sa sœur. Peut-être avez-vous eu dans nos journaux un écho des succès de mademoiselle liaivorsen ? Et sans doute elle méritait l'enthousiasme dont tout le monde Scandinave s'éprit pour son talent. Elle donna à ces gens du Nord l'exacte représentation de la .vierge, tout ensemble passionnée et pure, que les légendes locales destinent aux guerriers. A peine les détracteurs de toute gloire levante osèrent- ils insinuer, parmi beaucoup d'éloges, qu'un pareil triomphe épuisait probablement la nature de mademoiselle Halrorsen et que, sous <les masques différents, elle jouerai! toute, sa vie le rôle d'Almuth. L'événement leur donna tort; le snecèa per-
sistant de la chanteuse fit pousser des cris de triomphe à ceux qui avaient prédit l'issue de l'aventure. J'étais de ceux-là et l'origine de mon émotion me semblait tout intellectuelle. J'étais stupéfait du caractère brusque, radical de ces transformations. Il semblait qu'avec une perruque et un costume nouveau, mademoiselle Halvorsen revêtit une personnalité nouvelle. Sa souplesse d'âme s'accommodait des contrastes les plus violents.
A quelques semaines de distance, elle nous donna une merveilleuse Carmen et une fiancée du Nord. Bien entendu, je ne m'étais pas fait présenter à cette chanteuse ; je m'en tenais à mes impressions de spectateur. Je m'imaginais goûter par elle un plaisir purement philosophique. Mais, comme je suis toujours sincère avec moi-même, je dus m'avouer assez vite qu'il en fallait rabattre. Ce don des multiples transformations n'amusait pas seulement mon esprit, il remuait mon désir. Et je me surpris à songer : .
— Voici, peut-être, l'idéale maîtresse, la femme-protée qui jamais n'engourdirait les sens dans la monotonie. Un amant lui serait aussi aisément fidèle qu'un sultan l'est à son sérail.
Pas une minute, je ne songeai à devenir cet amant-là : je n'étais pas amoureux de mademoiselle Halvorsen, de l'unité personnelle qui servait de lien à ses métamorphoses. C'était le don merveilleux, non la comédienne elle-même qui m'avait conquis. Je songeai donc à loger ailleurs le rêve qu'elle avait fait naître, et — nous sommes ici pour tout avouer — j'apportai ce regain d'amour dans ma maison.
— Pourquoi, pensais-je, une femme honnête et amoureuse n'essaierait-elle point de cet artifice qui donne tant de puissance à une menteuse d'estrade? Il n'y faut qu'un peu de bon vouloir et la collaboration d'un couturier habile. El te résultat espéré vaut qu'on tente l'épreuve: il s'agit, ni plus ni
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moins, de fixer le désir. Il ne demande, j'en suis sûr, qu'à vivre en bonne amitié avec l'amour, même avec l'amour conjugal. Il donne à entendre qu'il se laissera volontiers duper. Il est prêt à se faire complice de toutes les illusions où l'on recourra pour lui plaire. Il veut seulement qu'on ne l'expulse pas du logis sous prétexte que l'amour y habite.
J'étais intimement convaincu de l'excellence de mon raisonnement; pourtant je ne savais en quels termes le présenter à ma femme afin de ne point effaroucher sa délicatesse. Je renonçai à la convaincre directement, et je me promis d'user d'un subterfuge. On avait annoncé un bal au profit d'une œuvre de charité. J'avertis Lola, que les dames patronnesses y viendraient costumées et qu'on lui demandait d'en faire autant. Le secret devait être, jusqu'à la dernière minute, exactement gardé.
Lola sourit avec une joie d'enfant. Elle me demanda :
— En quoi voulez-vous que je me déguise ? Je dis, comme si l'inspiration m'en venait
sur place :
— Prenez le costume de mademoiselle Ilalvorsen dans son rôle d'Almuth.
Mais elle fronça les sourcils:
— Quoi ? dit-elle, moi, une Andalouse, vous voulez que je m'habille en fiancée danoise ? Avez-vous honte de mes cheveux noirs et de ma figure couleur d'orange?
On persuade aisément ce qu'on aime. Je triomphai de ses superficielles résistances. J'obtins qu'elle se coifferait d'une perruque blonde et légère comme les brouillards du Si md. Je m'efforçai de mettre son âme au point comme sa beauté. Bien qu'elle ne me découvre jamais ses regrets intimes, Lola souffre, je le sais, de toutes les soii perdues pour nos tête-à-lèle. Pendant dix jours, je lui donnai la joie de la perpétuelle présence. J'avais imaginé que l'effort qu'elle rerail pour chanter le rôle d'Almuth la
préparerait mieux que tout le reste à endosser le personnage. Je l'accompagnai moi-même au piano. Vraiment, je demeurai émerveillé de cette flexibilité qui est dans toute femme! Celle-ci étouffait son ardeur de race, elle noyait sa tendresse dans la mélancolie, et, presque sans effort, fondait son sourire dans les larmes. Il semblait, d'ailleurs, qu'elle fût maîtresse de son corps comme de son âme. Ses hanches d'Espagne, que la danse a développées, s'effacèrent sous la robe de satin blanc qui émacie Almuth comme une sainte de vitrail. Cette gorge qu'une pensée soulève, se fit virginale dans le corsage sans plis ; ses yeux mêmes, que j'ai toujours vus de velours, pâlirent au rapprochement des cheveux blonds. Ils n'étaient plus noirs, mais seulement sombres, comme la mer aux places d'abîmes. Je jouissais tant de la trouver si souple entre mes mains que j'oubliais tout à fait mon mensonge. Ma conscience ne se réveilla qu'au dernier
moment, à la seconde du départ. Lola était assise au pied de sa chaise-longue. Et, heureuse de se sentir si belle, elle s'éventait à grands coups, pour chasser de son teint la chaleur du plaisir. Moi, je savais qu'il n'y avait point de voiture devant la porte, que nous n'allions point au bal.
Je me jetai à l'eau, c'est-à-dire aux genoux de ma femme :
— Lola ! lui dis-je, j'ai menti : vous ne pouvez aller à cette réunion dans la toilette où vous êtes. Personne n'y viendra costumé.
Elle ne comprenait pas. J'appuyai mon front sur ses mains, et, sans lever les yeux, je confessai ma supercherie. Elle m'écouta •ment. Certainement, elle ne regrettait ni la peine qu'elle avait prise, ni les hommages qu'elle avait espérée. Mais, à travers mes explications balbutiées, elle n'apercevait pas clairement le motif de cette fantaisie.
— .le vous en prie, dit-elle, paries-moi
190 CONFIDENCES D'iIOMMES
sincèrement. Je puis tout entendre, puisque je vous aime.
Alors, toujours sans lever les yeux, je lui contai ma fantaisie d'homme. Je lui baisai les mains avec ardeur. Je confessai les motifs de mon subterfuge.
Elle soupira.
— Lola ! lui dis-je. Aurais-je eu le malheur de vous blesser?
Je relevai les yeux vers elle, et je m'aperçus qu'elle me contemplait avec beaucoup de mélancolie.
— Je ne sais, répondit-elle; mais, sûrement, vous me faites souffrir, car je viens de toucher du doigt le malentendu de notre amour, de tous les amours qui départagent les femmes et les hommes : dans la tendresse vous aimez ce qui change; nous, ce qui dure...
CÏIAPITUF. SEPTIÈME
TI'.OI S PROFESS I i'\.\ ! ! LES
Et d'Arcelles continua :
— Je suis sûr que ce goût de fixité dans l'amour est au fond de toutes lea femmes de la terre, — y compris les sultanes que des muets gardent dans des sérails, — et ces courtisanes qui bâtissent leurs hôtels avec les ruines <1>' vingl amants...
— C'est-à-dire, lit Marmonde, qu'après avoir entendu dans ta bouche l'éloge sentimental de lentes les pécheresses, nous allons assister à la LransGguralion du demi-castor?
Et Téramont qui (en dehors de Manette) croyait toutes les femmes perverses s'esclaffa bruyamment dans son double menton.
— Vous ne me découragerez pas, reprit d'Arcelles avec son aimable sourire, de louer les femmes comme elles le méritent — voire celles que vous détestez le plus, parce qu'elles vous vendent l'amour plus cher que leurs compagnes, et parce que vous êtes persuadés qu'elles vous trompent sur la qualité de leurs sourires. Pour moi, un des rares contacts que j'ai eus avec ces demimondaines adorées et huées, m'a prouvé que la pudeur, toutes les délicatesses féminines peuvent pousser à l'occasion sur ce fumier d'or. Bien plus, je crois que la racine de ces sentiments-là ne se dessèche jamais chez aucune. C'est vous autres, les sceptiques, qui, chaque fois qu'un germe sain est prêt d'éclore, l'écrasez à coup de talon. Et après cela, vous vous plaignez que l'on vous traite en corsaires!
Doue, il y a six ans, — je n'étais pas marié encore, — je passais une partie de l'automne chez mes grands-parents, au Chàteau-de-Try. La campagne y est belle, la chasse excellente. Je me refaisais de toutes les manières, car mon grand-père avait conservé l'habitude de me remettre, chaque dimanche, ce qu'il appelait « une petite pièce », et ma grand'mère s'entourait de chambrières si vertueusement laides, qu'elles auraient rebuté un capucin. Je vivais de plein air et de souvenirs. Quand le diable avait le dessus, j'écrivais à un camarade de incnvoyer, « port payé », quelque jolie lille. Je passais avec elle une bonne soirée au Grand-Hôtel de Gisors. Je la renvoyais le lendemain avec autant de plaisir que je lavais reçue. Or, il advint qu'une fois, au lien de m'en remettra au hasard et au bon t de mes vizirs, j'eus une fantaisie per- Bonnelle.
Chaque malin, je lisais dans les échos
194 CONFIDENCES D'iIOMMES
d'un journal galant cette phrase monotone comme un coup de timbre : « Hier, rencontré au Bois Liliale Liseron », ou bien : « Demain, pendaison de crémaillère chez la belle Liliale Liseron... » Cette épithète de « liliale » accrochée à une inconnue par quelque échotier poète s'était, je ne sais pourquoi, installée dans ma cervelle. Le matin, par les chemins d'aurore que je suivais solitairement, je n'aurais pas été trop surpris de la voir se dresser de l'herbe, à la tète de mon cheval, cette femme qui avait sur elle la magie de deux fleurs; et tantôt je rêvais de sa fermeté blanche, tantôt de son étreinte de volubilis.
— Parbleu ! me dis-je à la fin, débarrassons-nous de cette obsession. Si le remède coûte cher, la guérison est au bout de la dépense...
Mes marchands d'esclaves, assaillis par des lettres pressantes, me répondirent que j'avais de l'ambition. Liliale Liseron — voyez
TROIS professioxnem.es 19o
l'inconséquence! — détestait la campagne. Enfin, c'était une affaire de cinquante louis. J'étais bien pris, décidément, plus que je ne me l'avouais à moi-même, car je répondis par dépèche : < Expédiez le pot de fleurs. » La fatalité voulut que le jour même où j'attendais cette créature tant désirée, ma grand'mère m'envoyât porter de sa part un message à la préfète. Je courus à l'Hôtel de Gisors. Je laissai un mot à l'adresse de Liliale. Je la suppliais de ne point se fâcher de ce qu'elle ne me trouverait pas là pour la recevoir. Je la rejoindrais dans la soirée. Puis, mélancoliquement, je pria le train de Pontoise.
Je fus libre bien plus tôt que je ne l'espérais. D'un saut, je m'élançai sur le quai de la gare. J'arrivai juste à temps pour monter dans l'express qui venait de Paris. Comme les femmes sont inexactes, je réllécfais que Liliale avail bien pu manquer le
train du malin, H je donnai un OOUp dVil
dans toutes les voitures. Dans ce tas de wagons, personne ne correspondait au signalement de mes imaginations ; mais comme il est toujours plaisant de voyager avec une jolie femme, je montai, en m'excusant, dans un compartiment occupé déjà par un jeune ménage. Le mari semblait un officier. Sa compagne était une des plus séduisantes créatures que j'aie vues de ma vie. Un petit chapeau fermé donnait une grâce distinguée, presque sévère, à son visage tout ensemble virginal et mutin. Une jaquette bleu-marine, du même drap que la jupe, moulait sobrement une de ces tailles qu'on rôve d'envelopper ,de son bras. Un charme frais sortait d'elle, qui, sur la fin de ce jour d'été, avait quelque chose de mystérieux. Et, en dedans de moi, je pensais :
— N'a-t-elle point raison ta chère grand'mère, quand elle te presse de prendre femme? Ah! si seulement on pouvait m'en découvrir une comme celle-là, pareille, toute
pareille, comme je l'aimerais et combien auprès d'elle je serais attentif !
J'étais choqué du silence boudeur du mari. Je ne pensais plus du tout à Liliale. Or, à la première station, l'officier descendit. Je m'attendais à le voir reparaître, mais L'employé ferma la porte, le train siffla. La jeune femme et moi nous demeurions en tête à tète.
Vous connaissez ma réserve. La crainte de blesser un être, même inconnu, dont la forme m'a charmé, me plonge à l'ordinaire dans des timidités douloureuses. Cette fois, je dis irrésistiblement :
— Gomment, madame, ce monsieur n'esl pas votre mari ?
Il y avait tant d'étonnement, tant de soulagement dans ce cri, que ma voisine im
put s'empêcher de sourire. Mais en mè
temps, elle jeta vers la sonnette d'alarme un coup d'œil d'inquiétude. Je sentis mon inconvenance el je balbutiai :
— Excusez-moi, madame, j'ai pensé tout haut... Ne me croyez point fou...
Elle sourit encore et dit avec une nuance de distinction exquise :
— Je crois, monsieur, que vous êtes un homme bien élevé... un peu original.
Combien dura cette causerie. L'itinéraire dit : une heure. Je sais, moi, qu'il ment : cette heure me lit l'effet d'une seconde et d'une éternité. Si pratique que tu sois, Téramont, si vaurien que tu te prétendes, Marmonde, je ne puis croire que jamais vous n'avez connu cet oubli du temps, qui nous fait toucher du doigt l'erreur où sont les femmes quand elles jugent l'amour d'un amant sur sa durée. Il n'y a en cette matière que la sincérité qui compte. Une inconnue, rencontrée entre deux gares, dans un train express, une voyageuse à qui vous n'avez rien demandé, à qui, même, vous n'avez point adressé la parole, est plus sûre d'avoir été aimée, dans un coup d'œil,
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que tant de maîtresses où de légales épouses auxquelles on garde cinquante ans de suite la fidélité matérielle, par habitude ou par satiété.
Ce que je dis à cette inconnne, vous n'attendez point, mes amis, que je vous le répète, ni que je vous donne ici une formule pour séduire les honnêtes femmes que l'on rencontre en wagon. Il en est de ces déclarations-là comme des vers impromptus. Ils valent par l'adaptation merveilleuse aux sâtés et aux désirs de l'heure, par un tact qui, un instant, égale le génie. 11 me souvient seulement que dans la poé.-ic de mon amour nouveau-né, sans lendemain, j<* ne demandai point celte possession totale que te Génie de L'Espèce désire plus que les amants. Notre rencontre était trop fugitive, pour que cette grossièreté anonyme de la nature pût »ntre nous élever la voix. Je dis comme je le sentais *\iu- le don individuel gtl dans le baiser, toul pur; que celle qui tend
200 CONFIDENCES D'iIOMMES
lèvres a tout octroyé, parce que c'est sur la bouche que l'âme touche l'âme, et que les tendresses s'épousent.
Tandis que je parlais, ma compagne tenait ses yeux ardemment fixés sur le petit sac de voyage qui portait en vedette mon nom et mon adresse. Je l'avais, à dessein, étalé devant elle afin que ma franchise la rassurât.
Elle prit un grand temps, comme si ma prière parcourait beaucoup de route pour arriver de ses mignonnes oreilles, jusqu'à ce carrefour où la Volonté règne et décide.
Enfin, elle dit :
— Jurez-moi que vous descendrez à la station prochaine ?
— Je le jure...
— Jurez-moi que jamais vous ne chercherez ni à me connaître, ni à me revoir ?
— Je jure...
— Alors...
Elle releva sa voilette et, tendant sa bouche fraîche :
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— Prenez...
C'était bien de l'amour que j'avais bu dans ce baiser sans équivoque, car j'eus presque un soulagement, une heure plus tard, quand le patron du Grand-Hôtel me dit, d'un ton un peu goguenard :
— Nous n'avons vu personne au train, monsieur le baron.
Cela m'aurait coûté beaucoup de superposer dans un délai si court le désir tout brutal à cet embaumant souvenir. D'ailleurs. Liliale Liseron agit galamment avec moi. Elle me renvoya mes cinquante louis avec une carte d'excuses.
rétais rentré à Taris, depuis des mois, et je ne pensais plus guère à cette aventure, quand le hasard me remit en face de mon inconnue. Je traitais au restaurant un ami de collège et sa maltresse. Nous avions pour \'>i<ïns de cabinet des compagnons qui faisaient un assourdissant tapage. Une wrixde femme dominait tout le bruit. J'éprouvai-
à l'écouter une sensation étrange : il me semblait que je connaissais cette voix et aussi que je l'entendais pour la première fois. Je demandai au garçon :
— Quelle est donc cette demoiselle qui parle si fort ?
Il me glissa dans l'oreille :
— Monsieur la connaît?... Liliale Liseron. Comme nous sortions du salon, je jetai
un coup d'œil chez nos voisins, un regard entre deux battements de porte. Oh! mon Dieu! cette fille qui était là, assise sur les genoux d'un niais, et qui, à coups de dents, lui volait du raisin sur la bouche, c'était elle, mon inconnue du train de Gisors... Je crois bien que j'eus un éclair de jalousie et de douleur. Toute la nuit je cherchai comment je me vengerais. Je m'imaginais sottement que Liliale m'avait dupé, que j'avais une revanche à prendre sur elle. Et voici ce que j'imaginai. Au matin, je décrochai d'une panoplie une ceinture en filigrane
TROIS r&OFESSIONNELI, ES
d'or, que j'avais achetée à Biskra à des Ouled-Nails. Une serrure symbolique pondait à la place de la boucle. J'y joignis ma carte et cette ligne : « Honoraires du baiser de Gisors. »
Une heure après, on me rapportait le bijou avec un billet. Elle m'est restée dans la mémoire, cette réponse de Liliale, comme une leçon que méritait ma grossièreté d'homme, comme le remords qui suit toute cruauté :
t Reprenez votre cadeau et laissez-moi mon souvenir. Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée... »
... Les lèvres bien portantes de Téramont ulcèrent dans une moue enfantine, un peu goulue :
— Parbleu! dit-il, voilà une histoire admirable el qui met le caractère dad'ArceUea dans mi complet relief. Etonnez-loi l'étoile qu'il vous plaira, il la brodera de déhca-
tesses. Pour moi, si je cherche le vrai fond de ma nature, je crois bien que je trouverai la gourmandise au bout de mon sondage.
Vous n'avez pas pu oublier quel client j'étais au collège pour les marchands de chocolat et de petits bâtons à la crème. J'avais, en ce temps-là, une façon de poser les bonbons sur ma langue et de les laisser fondre, sans pression, sans secousse, dans une abondance de salive, qui, je le crains, confinait à la volupté. Les prêtres excellents à qui notre éducation était confiée, ne se trompaient pas sur l'origine de ce penchant. Ils m'apprirent que l'âme entière pouvait être corrompue par l'acclimatation d'un seul péché capital ; ils m'affirmèrent que la gourmandise était enchâssée dans « le cercle des sept tares », entre l'envie et la colère; qu'elle occupait une haute place dans la hiérarchie salanique; qu'elle avait, dès icibas, son châtiment dans le mal de dents et les indigestions, plus tard dans la gastrite
et la goutte. Le bon Père Supérieur m'expliquait cela avec une mâchoire toute gâtée, un pied de podagre allongé sur un tabouret; et, fréquemment, je rencontrais dans son antichambre une religieuse qui lui apportait des plats doux.
Il disait vrai, pourtant, le vénérable ecclé- -tique: la gourmandise et la luxure sont jumelles. Je passai de la pratique de Tune à la recherche de l'autre, par des nuances vraiment trop fugitives pour être notées. Un jour, je m'avisai que la saveur des « fondants » m'émouvait moins que d'autres contacts. J'abandonnai le Père Questeur et <a boutique de bâtons à la crème pour les marchandes de baisers, .l'avais changé de fournisseurs, mais j'étais demeuré un enfant imand. Comment vous faire comprendre par des mots cette diversité de nos natures? L'amour qui pour toi, Marmonde, ressemble au frisson d'une pleine eau, au cœur de l'été, — et pour toi. d'Arcelles, à une
mélodie de l'âme, — l'amour est demeuré, pour moi, — comme au temps des bâtons à la crème, — un plaisir du goût. Laissezmoi donc raisonner de ces matières féminines en gastronome que je suis, et répondez honnêtement à mes questions.
— Croyez-vous que l'on puisse manger un bon rôti chez soi ?
Marmonde rit de belle humeur :
— Je décline, dit-il, toute compétence culinaire. Jamais on n'a sérieusement allumé les fourneaux de ma garçonnière.
— Pour moi, fit d'Arcelles, j'avoue que je déjeune sans prêter grande attention aux mets, quand j'ai devant moi les yeux qui me plaisent.
— Tu as tort, reprit Téramont. La délicatesse doit s'éduquer d'ensemble et non par parties. Si, donc, vous aviez réfléchi autant qu'il convient sur cette question du « rôti chez soi », vous me répondriez: « Le roaslbeef à l'anglaise est un plat de reslau-
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rant. Il n'y a que les parvenus qui aillent au cabaret pour y commander des plats compliqués, pour se régaler de la musique des sept grandes sauces. Un homme de notre monde et de notre éducation a, pour ces complications, le dégoût qu'une femme bien élevée professe pour les toilettes à tapage. Elle laisse la fanfare aux étrangères; elle se plaît dans les harmonies simples, dans la discrétion qui, aux gens communs. semble presque ordinaire, mais que les raffinés tiennent pour le sceau de l'élégance parfaite. Ainsi, un vrai gourmet va au Café Anglais pour y manger un œuf à la coque, un poi-au-feu on un roastbeef. Il sait bien qu'il ne pourra obtenir satisfaction sur plats-là. voire d'un cordon bleu. Vous entendez bien, mes amis, que je ne veux point médire des cuisinières boui La
présence d'une femme me parait aussi né s.iiiv à la queue d'un rôle qu'au chevel
d'un convalescent. Je préfère son instinct,
ses trouvailles d'expérience, ses recettes de commère, aux raisonnements d'un chef de second ordre. C'est un point sur lequel Manette et moi nous avons toujours été d'accord. Hors des cas de génie, qui, ici comme ailleurs, assurent la supériorité de l'homme, la femme a plus de patience quotidienne, plus de douceur dans la main, plus de doigté. Elle lire un merveilleux parti de ressources médiocres; elle varie à l'infini les combinaisons d'une palette de saveurs dont l'espagnole et Y allemande forment tout le dessous. Il se peut qu'elle ait encore le sentiment du coup de feu, le tact du four; mais, quand des dieux favorables lui auraient donné un reflet du don qui fait les rôtisseurs, la multiplicité des besognes et des efforts où elle se dépense lui interdit ce recueillement spécial hors duquel il n'y a que viandes saisies et hasards heureux. Il faut à cette virtuosité la pratique quotidienne de nos grands restaurants; il faut
le privilège dont ils se sont assuré d'accaparer, en tout temps, sur les marchés ce qu'en argot d'abattoir on appelle la « viande fleurie ». Ce mot-là se passe de commentaires; il charme tous les sens à la fois. Laissez-moi vous dire maintenant qu'une [ime épouse est fatalement ce rôti de ménage qui laisse la bouche sèche. Que commandez-vous, en effet, à votre cuisinière, quand elle part pour la halle? Vous la limitez pour la dépense et pour le poids. Vous ne lui dites jamais : « Rapportez le morceau le plus succulent; peu importent la taille et le prix ! » De même, quand vous faites le choix <le mariage, vous ne distinguez point votre femme dans la seule pei dé L'amour. Vous vous préoccupez de sesorigines, du bien qu'elle apporte. A supposer que vous vouliez mettre la beauté de la partie, vous n>' pouvez pas en faire l'unique règle de votre sélection, vous vous préoccupez à tout !■' moins des tendance* morales;
comme s'il ne suffisait pas d'une entrave à la liberté pour mettre le désir en fuite !
Seules, les belles courtisanes sont triées par l'instinct viril qui reconnaît en elles des exemplaires parfaits d'humanité. Nul souci moral, nulle préoccupation d'avarice ne préside à leur élection. On veut seulement qu'elles soient bien marquées des signes de la féminilité. On exige qu'elles apportent la jeunesse savoureuse et drue, la santé du rire, l'éblouissement des dents, la plénitude du corsage. L'homme fait a besoin du baiser de la belle fille, comme l'enfant a besoin du sein de la belle nourrice. La vie se soutient par l'une, le désir par l'autre; j'entends cet appétit vigoureux qui n'est ni le devoir conjugal, ni le raffinement cruel des blasés, mais une explosion de la force d'amour qui est le génie conservateur de l'espèce.
Ne vous est-il jamais arrivé, comme vous rentriez de votre promenade matinale, le sang en mouvement, l'appétit aiguisé, de
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rêver tout d'un coup de ces roastbeef que l'on découpe sur une planche dans les tavernes anglaises? Vous avez eu la vision de la chair superbement rosée et perlée de sang, débitée en tranches d'un grain rare, comme des papiers de luxe. Le désir vous a pris au collet; il vous a fait rebrouchemin, allonger le pas, tandis que des odeurs de bières noires, vaillantes comme de l'avoine, vous montaient aux narines, et qu'une table vous apparaissait, ainsi que dans les féeries, toute miroitante d'argent et de cri-taux liés purs, d'où les branches de céleri surgissaient, si blondes, si pâles, si étrangement découpées, qu'elles semblaient des végétations béraldiqu
La rencontre des belles-filles qui, à onze heures, descendent de leurs charrettes pour foire a pied le tour du lac, éveille en moi des faims toutes pareilles, des appel ilqui — renaissante illusion! — me Bemblenl chaque fois inassoavissables. Tout.'- simples
— j'allais dire sans sauce — elles s'exposent audacieusement dans leur sûreté de morceaux de choix.
— Nature ! dit le maître d'hôtel, qui, devant un gourmet, sert la tranche de roasbeef saignant dans le plat d'argent.
— Nature ! semblent dire ces belles filles qui s'offrent sans artifices de coiffeur ni de couturière, dans la probité du plein jour.
Et le désir viril, qui reconnaît le mot de passe, répond d'une voix troublée :
— Présent !
D'Arcelles et Téramont attendaient avec curiosité l'histoire de Marmonde. Ils avaient l'un comme l'autre, trop bonne opinion de soi-même pour accepter en toute rencontre la supériorité de leur ami ; mais, sur ce terrain de la galanterie gagée, ils ne doutaient pas que l'encolure de Marmonde et la simplicité de sa philosophie lui assurassent un avantage constant.
— Je choisis, dit le beau gars, dans le tas des souvenirs, l'aventure qui a le plus flatté ma vanité mâle. C'est mon droit: nous ne sommes point ici pour jouer la discrétion et d'ailleurs ce glorieux épisode de ma vie amoureuse débute par une humiliation qui apaisera vos jalousies.
J'avais remarqué, dans l'Avenue du Bois, une belle fille qu'ils appelaient Mi-Close. Ma parole, quand elle passait, le matin, dans sa petite charrette, toute droite, si fraîche, si cambrée, ses bandeaux à la vierge descendus jusque sur l'oreille, sa bouche un jm'u avancée dans une moue d'enfant, elle inblait à une rose de malmaison, tremblante à la treille, et les narines battaient à 80I1 passage comme si vraiment on eut respiré derrière elle le parfum d'un bouquet de mai. Je pris des renseignements sur Mi- Close i t je cherchai quelque bon ami qui nie présentât Mans la maison, car il ne fallait pas songer à heurter d'un regard ces yeux
de vierge qui, d'un bout à l'autre de la promenade, ne quittaient pas les oreilles du pony. On m'apprit que Mi-Glose était comme tant de ses pareilles, la fille d'une demimondaine. Elle venait d'être « lancée » par un monsieur très mûr qui avait aimé sa mère autrefois. De bonnes langues affirmaient que Mi-Glose était, ni plus ni moins, la fille de ce vieux galantin, et l'on expliquait par un instinct de délicatesse filiale la charmante réserve de cette jeunesse. Quoi qu'il en fût, personne ne pouvait se vanter, d'avoir récolté sur le passage de la charrette l'aumône d'un sourire. Les portes de l'hôtel retombaient toutes seules sur la rentrée du pony. Amoureuse ou insensible, Mi-Close ne trompait point son Bartholo.
Je me servis, pour arrivera elle, d'une de ces honnêtes courtières qui, le matin, vont offrir des dentelles aux grandes dames et aux petites. La complicité d'une si respectable ambassadrice donnait presque fi ma
TROIS PROFESSIOflHELLES -Jl>
requête la couleur d'une demande en mariage. Pourtant, on me rapporta un refus écrit à la hâte sur un papier triangulaire que parsemaient des pétales de malmaison. Mi-Close répondait en substance :
« Ce n'est pas un billet que je vous adresse, monsieur: c'est une circulaire dont vos amis pourront prendre connaissance avec profit. Avertissez-les que tous les poulets, toutes les œillades, toutes les orcydées sont perdus. Une femme vraiment amoureuse ne peut appartenir qu'à un seul homme à la fois, et si votre scepticisme estime qu'on m'a fait boire un philtre pour me réduire à cet état de tidélité, ma loyauté vous avertit que le charme n'est pas prêt de défaillir...
Je ii<- Bais pas, mes bons amis, >i la passion et l'amour, — je me sers de ces cal''-
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gories pour faire plaisir à d'Arcelles, si la passion et l'amour s'aiguisent des refus; mais je ne vous apprendrai ni à l'un ni à l'autre que c'est le fouet du désir.
— C'est bon, dis-jeà mon entremetteuse; elle ne veut pas que vous m'apportiez dans votre panier à dentelles: j'entrerai chez elle par un autre artifice.
A quelques jours de là, comme je descendais au galop rassemblé l'avenue du Bois, j'aperçus le pony et la charrette, mais Mi-Close n'y élait pas : un homme d'écurie tenait les rênes. Une pression de mollet mit ma jument dans la route.
Je demandai au cocher :
— Est-ce que madame est souffrante?
Il me regarda un peu interloqué; son coup d'œil signifiait clairement : « Voilà un particulier que je n'ai jamais vu chez nous.» Mais ce valet élait un homme de sens, et l'empressement qu'il mit à sa réponse était de bon augure pour mes projets. Nous nous
enfonçâmes dans le Bois, moi trottant toujours à côté de la charrette. Au premier carrefour un peu désert, on s'arrêta devant une buvette. J'expliquai clairement au cocher de Mi-Close quel service j'attendais de son obligeance; je lui promis que, s'il s'exposait pour moi, je le prendrais à mon service. J'offris des arrhes, qui lui donnèrent bon opinion de ma générosité.
— Je ne vois, répondit cet homme, qu'un moyen pratique de s'introduire chez nous, mais... Monsieur s'y résignera-t-il ? Mon homme d'écurie va partir pour faire ses vingt-huit jours, et je n'ai arrêté personne pour le remplacer. Puisque Monsieur a été militaire, il sait ce que c'est qu'une étrille et qu'un pantalon de treillis. Sous ce déguisement-là, il ne sera suspect à personne et je m'arrangerai pour le laisser en tête à tète avec Madame. Elle vient apporter «In sucre »n pony après tous les repas. Ce sera facile.
Je vous le demande, mes amis, qu'auriez vous fait à ma place? Vous auriez enfilé comme moi la culotte de toile et les gros sabots. Paris vaut bien une messe.
— Ce serait plaisant, pensai-je, si le palefrenier aux bras nus allait glaner sur une botte de paille la bonne fortune que tous reluquent. Qui sait si les bandeaux à la vierge et la pudeur des cils abaissés ne sont pas une livrée où Mi-Close déguise des instincts de barrière, tout comme son cocher dissimule sa patauderie sous le drap bleu et les boutons d'or? Qui sait si cette belle fille n'achète pas, dans les petits coins, le plaisir qu'elle refuse de vendre ? Et si ce piment de l'infamie masculine éveille tout seul son appétit, pourquoi refuserais-je de partager, en passant, le plat de volupté qu'elle aime?
Ces sages réflexions m'occupaient l'esprit, tandis que je travaillais à garnir de paille une stalle de l'écurie. Mon complice, le
cocher, m'avait quitté la place et, d'une seconde à l'autre, j'attendais la visite de Mi -Close.
Vraiment, quelque chose me trembla dans le cœur quand j'entendis ses pieds légers frôlés le gravier. Je n'avais pas mauvaise mine avec mon gilet tout neuf, mes manches relevées jusqu'aux coudes et mes moustaches cirées au cosmétique, à la façon des brosseurs. Elle eut un petit sursaut à ma vue et dit:
— Ah î c'est vous qui remplacez Adolphe... Marcel n'est pas là?
— Il est parti chez le carrossier.
Il y a une façon de parler qui tutoie. Le ton tranquille dont je prononçai cette simple phrase heurta Mi-Close comme une audace ; je sentis que ses yeux s'arrêtaient sur moi • t que son regard me pesait. Lut-elle mon dan- mes prunelles, et moi son consentement dans ses pupilles qui devenaient flottantes? Sa bouche en fleur s'était ouverte
pour une supplication qui ne jaillit point. J'avançai d'un pas, elle recula vers la stalle, jusqu'à la botte de paille, qui lui fit ployer les genoux. Ah ! mes amis, la belle bataille! Il aurait suffi d'un appel pour arrêter mon audace ; mais c'était bien à cela qu'elle songeait! Déjà, ses défenses devenaient des caresses, ses morsures fondaient dans des baisers, ses imprécations dans un murmure...
Elle se sauva avec des brindilles de foin dans les cheveux, et moi je me jetai au licol du pony, qui, effrayé par notre lutte, ruait à démolir sa stalle.
Nous étions, la bête et moi, calmés depuis longtemps, et la fourche avait relevé la paille écrasée, quand un grand gueux de valet traversa la cour et vint me chercher à la sellerie.
— Madame, dit-il, vous demande dans son boudoir... au premier, au-dessus de la marquise...
... De la porte, ses yeux me sourirent. Elle était étendue sur un divan, sous un dais, avec une pile de coussins autour d'elle. Leur pâleur était merveilleusement choisie pour faire valoir les délicatesses de son teint, et, comme je m'approchais, je sentis cet arôme de fleurs fraîches qui avait grisé mon désir.
— Tu vas bien ! fit-elle d'un ton de reproche, sous lequel je sentais l'admiration de ma hardiesse.
Je me jetai à ses genoux, je tâchai de la ressaisir. Mais cette fois elle se dégagea avec une énergie qui indiquait sa volonté.
— Ce n'est pas pour cela que je t'ai fait monter... tiens... prends cette petite bourse...
Il y avait un louis dedans. J'étouffai un cri de joie et dis, dans un élan irrésistible :
— Oh ! Mi-Glose ! promets-moi que tu m'aimeras toujours?...
Elle ne défendait plus sa bouche, elle murmura dans mon oreille :
— Si tu me promets de ne plus travailler...