CHAPITRE DEUXIÈME
Et Marmonde conclut:
— Vive les bonnes filles de louage qui nous font faire la promenade pour trois francs, comme les ânes de Montmoren Tant qu'il y en aura de sellées le long routes, je laisserai les jeunes filles aux gens qui aiment les aventures tragiques qui mesurent leur plaisir au prix de ce qu'ils détruisent, qui se jouent des angoisses, des contrat et de la mort...
A ce mot-là, Téramont pâlit, et le \
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soudain recueilli, il prononça, à demi-voix, comme un homme qui cause avec un souvenir :
— Tu dis vrai, mon ami, et si vous me voyez à cette heure définitivement muré dans une liaison qui supprime de ma vie toute occasion d'aventure, c'est que j'ai porté un jour dans mes bras une de ces jeunes filles qu'un honnête homme ne devrait pas aimer par surprise — et cela m'a cassé quelque chose dans la poitrine... Vous demandez l'histoire?... Je peux bien vous la conter... Tous ceux qui ont connu Maud sont dispersés à travers le vaste monde. Vous ne les rencontrerez jamais. Vous ne leur apprendrez pas, par mégarde, ce qu'ils doivent ignorer toujours.
Nous nous sommes aimés sur cette même côte de la Méditerranée, il y a douze ans. Les visiteurs n'affluaient pas comme aujourd'hui ; mais, déjà, les cosmopolites savaient que la place était bonne; surtout les Anglais
et les Américains. Les parents de Maud arrivaient de Boston. Le père écrivait, pour son agrément, un commentaire sur Cicéron, et il jouait du violon sans accord préalable. La mère lisait des livres de controverse. Il y avait un jeune frère que je n'ai jamais vu -ans une batte de cricket à la main.
La connaissance s'était faite à Paris au début de l'hiver. Les parents m'avaient invité à passer un mois chez eux, en face du golfe Juan. Les yeux de Maud m'auraient suffi pour tout paysage. Je crois qu'elle allait sur ses dix-huit ans, délicieusement jeune fille et tout ensemble femme. C'est an tel vertige, pour nous autres hommes, quand la virginité est unie dans un corps à des proi le volupté! Encore aujourd'hui,
quand je vois un pigeon qui se rengorge, une tourterelle qui fait la roue, il me semble que j'emprisonne dans mes mains cette poitrine de Maud, si ronde, si palpitante à travers les étoffes. El quand je songe
au baiser qu'elle me donnait en tournant un peu la tête. Ah ! mes amis, j'ai le frisson... Jugez à quel point elle m'aimait :
La chambre où elle couchait était commandée par une grande pièce où son père et sa mère avaient leurs lits jumeaux.
Cependant, chaque nuit, comme une ombre, Maud traversait la chambre paternelle. Et, sur le bout de ses pieds nus, elle venait frapper à ma porte. Je l'attendais, et elle me grisait de baisers. Ni l'un ni l'autre nous n'étions des enfants libertins, je vous jure. Pourtant, ce qui devait arriver arriva. Je vous en prie, quelle est cette hypocrisie ? Des générations s'attendrissent au théâtre et à la lecture, sur les jeunes amants infortunés. Cependant, si deux enfants glissent des baisers aux étreintes de Roméo et de Juliette, l'univers se lève pour leur jeter la pierre. Ils ont contre eux les parents, les prêtres, les magistrats, la foule. La débauche fait dans le monde meilleure figure que l'amour.
N'attendez pas que je vous peigne notre tendresse, ni que je vous montre celle que j'aimais dans les poses de son abandon. On peut bien lever un drap sur une dormeuse, pas sur une morte. Il y a pourtant une chose que je puis vous dire : Ceux qui déclarentque l'amour est un péché, mentent. Maud était pure entre toutes les créatures humaines — cela se sentait dans son baiser même, dans le contact de son corps, frais comme de l'eau qui coule. Elle mêlait Dieu et ses parents à sa tendresse pour moi. Ses mains d'enfant osaient toutes les caresses, ses lèvres -"ouvraient aussi facilement pour le baiser que pour la prière. Elle était entrée dans la volupté à voiles pleines. Quand un instrument parfait sort des mains du luthier, il chante du premier coup la musique des maîtres.
Or, écoutez! Entre tous ces baisers, il y en a un que j'ai encore sur les lèvres, nu baiser de femme rivante n'effacera jamais
ce baiser-là. Quelle nuit ! Nous avions, tous les deux, perdu le sentiment, et la pâmoison nous avait endormis à côté Tun de l'autre. Je me réveillai le premier, inquiet, à cause de l'heure. Je me levai d'auprès d'elle, sans la toucher.
J'allai à la fenêtre, je soulevai le rideau. Le pied du ciel et de la mer se confondaient dans une brume. C'était la promesse d'une journée chaude toute pareille aux journées qui venaient de finir. Je la verrais se promener dans ce paysage lumineux en toilette claire; contre moi elle se blottirait sur la terrasse, à l'abri de la tente de coutil, qui mettait sur son visage une ombre délicieuse; nous resterions ainsi, des heures l'un contre l'autre, les lèvres près des lèvres. A la minute du thé, sous les yeux de sa mère et des indifférents, elle trouverait moyen de frôler mes doigts. Elle me verserait cette douceur des caresses à la dérobée, qui affolent les amants. Et, après cette journée
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pleine de bonheurs, ce serait une nuit pareille à cette nuit qui venait de finir... Tout cela, je le voyais dans cette petite bande de brume qui noyait, là-bas, le bailu ciel et de la mer. Il y avait aussi — je m'en souviens — un clairon, matinal comme un coq, qui s'exerçait, quelque part, dans les rochers. Sa fanfare s'unissait à cette musique sans voix, distincte pour l'âme que la tendresse chante dans les cœurs amoureux. Oh ! ce clairon, ce matin d'avril, ce petit flot immobile comme dans une peinture qui ne frangeait pas le galet d'écume... Soudain, le sable de l'allée s'éclaira, l'ombre des pins maritimes se répandit sur le ier.
Je me retournai. le jetai à la pendule un coup d'oeil inquiet.
— Maud.... ma chérie je vou> en
prie...
Elle De bougea pas. Elle était blottie au tond du lit, le riaage contre le mur. Je ne
voyais que ses cheveux et un peu de sa joue. Une mouche s'y posa.
J'en suis sûr — ce n'est pas un mirage du souvenir — l'angoisse m'assaillit à cette seconde où je ne savais rien, où je ne pouvais rien deviner, où je n'avais pas encore touché son corps, pas même le lit. J'aurais pu l'appeler une seconde fois. Je n'essayai point. Je sus qu'elle ne me répondrait pas. Seigneur, mon Dieu ! Il n'y avait pas une heure qu'elle m'avait rendu mon baiser, et déjà, le plomb de la mort pesait sur elle. Vous comprenez bien, n'est-ce pas? jamais je n'ai demandé d'explication à un médecin ; non, pas même maintenant qu'elle est tout à fait effacée sous la terre. Il m'aurait parlé d'embolie, d'anévrisme, est-ce que je sais? Il aurait trouvé, à cette mort, une explication scientifique, un mensonge. Imbécile ! qui ne démêle pas la cause d'avec l'effet! Peut-être, il aurait ri de ma naïveté; mais, cela, je ne l'aurais pas permis. Car
voici le fait : elle était morte. Probablement, à la seconde même où elle avait collé sa bouche ouverte sur ma bouche. Son âme était montée tout au bord de ses lèvres, trop au bord. Elle lui avait échappé.
Vous ai-je dit que j'avais bien juste vingtdeux ans? Jamais je ne m'étais trouvé devant la mort. Pourtant, je n'eus point de doute. L'évanouissement? La catalepsie? Des parodies ! La mort parle. Elle dit : « C'est moi. »
Je crois que j'ai été fou pendant quelques secondes. C'est une douleur horrible. On ne sent plus que l'on est un être double : un corps avec une àme. On devient un bloc qui ne localise nulle part sa conscience de souffrir. Une fois, j'ai vu sortir des raines d'un incendie des chevaux qui avaient brûlé vifs. Leur sang avait coit dans leurs veines avec la chair, et cette pourriture se rompait: le- vaisseaux, les os, les muscles, tout ensemble. Ces! quelque chose de pareil que
j'ai éprouvé à cette minute-là. Mon cœur ne battait plus, mon sang ne circulait plus ; mon cerveau ne pensait plus. Des pieds aux cheveux, j'étais un bloc de chair tout prêt à crouler sous un choc, le plus léger, parce que la mouche qui marchait sur son visage à elle serait venue me heurter d'un coup d'aile au front.
Et, quand la conscience revint après cette angoisse, quelle horreur, mon Dieu, quelle horreur! Avez- vous jamais vu des ignorants dégourdir, devant le feu, un homme gelé? Il se tord, il demande grâce. Moi, je n'osais pas crier ; alors, par surcroît j'étouffais.
Mets la main sur mon cœur, d'Arcelles.
Sens-tu comme il bat ? c'est au souvenir de cette matinée où il faillit se briser. Hein? quoi ? Marmonde ? — Tu dis que c'est un petit malheur de mourir? Ah! mon ami, c'est que tu ne conçois pas combien je l'aimais. Qu'est-ce donc, je vous en prie, que j'aurais arrangé en mourant? On l'aurait
trouvée, là, dans ce lit, et moi mort à côté d'elle. Tout le monde aurait su qu'elle avait failli à ce qu'ils appellent l'honneur ! Ses domestiques nous auraient découverts les premiers. Ils auraient raconté l'aventure par la ville. Et les parents de Maud auraient dû fuir — peut-être avant l'enterrement. Songez donc! une jeune fille qui vient dans la chambre d'un jeune homme et qui meurt dans son lit! Quelle couleur cela vous a-t-il"? Certes, j'ai laissé une bonne part de mon énergie dans cette matinée-là ; mais, du moins, — j'en puis rendre témoignage devant Dieu, — pas une seconde, la pensée de me tuer, moi aussi, ne m'est venue. C'est <|u»- je l'aimais, nies amis, ah ! je l'aimais tant!
Voici l'idée qui a surnagé dans ce naufrage.
— Il ne faut pas qu'on sache où elle est morte. Arrange-toi.
Je réfléchissais, debout devant le lit, Bans
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la toucher. Ce n'était pas son immobilité qui me faisait peur, mais je craignais de perdre la tête avant d'avoir trouvé quelque chose. Et puis, le jour continuait de monter, la maison allait revivre, je n'avais plus que des secondes à moi... Je vous ai raconté que sa chambre était commandée par la chambre de ses parents. C'était là l'épouvante. Me voyez-vous traversant cette pièce sur la pointe du pied pour reporter Maud jusqu'à son lit, et, au moment où je passe, une latte de parquet gémissant sous notre poids? Cela arrive toujours quand on veut étouffer ses pas.
— « ... Qu'est-ce que c'est ? »
Des gens se réveillent en sursaut... L'éclair d'une allumette, et moi je suis surpris, par eux, au pied du lit, avec leur fille dans mes bras, leur fille nue et morte. Cela ne se pouvait pas, vous voyez bien.
Je décidai :
— Je la porterai au seul endroit où elle
aurait pu se rendre de nuit, et dans ce tu nie.
Je vous en prie, ne faites pas cette figure de dégoût — L'amour, lui, n'a pas de »ùts ! — L'idée de la porter là me traversa l'esprit comme un éclair. Tout de suite je dis : « Parfait ! » Son honneur était en jeu, comprenez-vous bien? Tout ce qui reste d'une pauvre morte! Elle me laissait cela à défendre. Je n'avais pas le choix des moyens...
Cet endroit où je la portai, où ils Tout trouvée, s'ouvrait entre deux étages. di>^imulé dans l'escalier. Je crus que je n'y arriverais point Pauvre Maud ! comme la mort l'avait faite lourde; après cela, c'étaient peutêtre uns jambes qui fléchissaient. Je l'avais enveloppée — si chastement — dans son petit peignoir de soie indienne. Un pan glissait derrière moi, traînait sur la marche. Toute ma vie, mes amis, j'entendrai ce frôlement. Je m'étais retourné comme un fou!
J'avais cru que quelqu'un nous suivait.
Après, j'essayai de remettre le bras de Maud à mon cou, son bras encore tiède de vie. Je n'y parvins plus. Les morts glissent hors de nos mains, comme de l'eau ; on ne peut pas les retenir...
Quand un homme qui s'est fait un masque Fôte tout à coup dans une secousse de douleur ceux qui croyaient le connaître ont un instant de vertige. Téramont jouait dans le monde le rôle du « bon vivant » ; il s'était si bien assimilé son personnage que, devant cette révélation d'une angoisse ancienne , ses deux amis eurent un mouvement de respect. Il s'exprima par un long silence ; enfin, Marmonde dit :
— Une histoire de jeune fille..., ma foi, mes amis, il faudra que vous vous contentiez de ce récit. Je n'ai pas eu, dans ma vie, d'aventures platoniques, et mon goût des dénouements, m'a éloigné des jeunes iil les
plus qu'il ne m'a poussé dans leurs bras. J'ai toujours pensé qu'elles attachaient trop de prix au don d'elles-mêmes ; leur inexpérience n'avait pas d'attrait pour ma bonne santé ; leurs inquiétudes morales n'auraient rien ajouté à mon plaisir. Pour moi, une jeune fille n'est qu'une ébauche de femme, et je n'ai pas l'imagination qu'il faut pour achever cette maquette par la pensée. Je Bais bien que les vrais amateurs de peinture préfèrent l'étude au tableau ; je raisonne en amour comme un bourgeois en art: je veux que le morceau soit achevé jusqu'à la
Téramont hocha la tête pour témoigner que cette perfection ne lui faisait pas peur; cl cTArcelles sourit, Bans rien dire, avec un air <1«' supériorité.
— Est-ce à dire, reprit Ifarmonde, que je Bois une bête laut<; en amour el que jamais je n'aie mêlé à mon plaisir quelque élément spirituel ? L'anecdote que je vais vous
conter me lave, une fois pour toutes, de ce soupçon d'égoïsme ; elle prouve que la volupté a ses heures d'attendrissement et de délicatesse morale.
L'année dernière, j'ai été un instant amoureux, — à la façon des amants des livres, à la façon de d'Arcelles, — c'est-àdire avec toutes sortes de contorsions psychologiques et de suggestions folles. Je m'imaginais, par exemple, qu'une seule femme au monde — celle que j'entourais d'hommages dédaignés — pouvait maintenant me donner le bonheur. J'étais prêt à sacrifier à cette idole toutes les autres femmes en autodafé. Elle m'habitait, corps et âme. Pour ma justification je dots dire que cette inexorable était vraiment une admirable créature, la plus parfaite femelle que j'aie jamais rencontrée. Elle connaissait son mérite: l'habitude des hommages avait aiguisé sa coquetterie naturelle jusqu'à la virtuosité. Dans la fureur de mon désir.